13/11/2004
Le vrai "souverainisme"
Rencontre avec Jean-Pierre Chevènement après la lecture de son dernier livre ("Défis républicains", ed. Fayard) : de la difficulté de dialoguer avec un mystique du "national-républicanisme"...
Passons sur les arguments-slogans:"On a défait la France sans faire l'Europe", "Maastricht, ce fut un million de chômeurs", "la paix n'est pas un effet de la construction européenne", "l'Europe communautaire est le chausse-pieds du libéralisme et de l'hégémonisme américain", "la France devient un Land de Bruxelles dans la banlieue des Etats-Unis"....
L'homme est trop intelligent pour ne pas savoir que tout polémiste est d'abord un caricaturiste. ll a surtout trop de clairvoyance et d'expériences pour ignorer que les faiblesses françaises ne s'expliquent en rien par l'Europe. Bien au contraire, ces cinquante dernières années, le "chantier européen" a joué le rôle de "levier d'Archimède" que prévoyait De Gaulle
Mais une chose est claire : Chevènement ne dit pas Non au projet de traité constitutionnel, il dit Non à une Europe... constituée. Toute discussion sur le contenu même du texte proposé à ratification en devient stérile.
« L’Europe des Nations », « à la carte », « à géométrie variable » qu’il prône en se gardant bien de la décrire existe : c’est celle du Conseil de l’Europe. Celle qui s’inscrit dans la logique diplomatique classique illustrée par le Congrès de Vienne où Talleyrand réclamait plus de cuisiniers que de diplomates…Celle qui a montré toutes ses faiblesses en dépit de ses vertus et qui n’a jamais eu, à cause des gouvernements nationaux, les moyens de ses ambitions. Celle que Schuman, Monnet et quelques autres ont voulu dépasser, non pour dissoudre les Etats, mais pour organiser une paix durable, une prospérité partagée et un pôle de stabilisation de la planète.
Ce refus de l’Europe constituée provient d’un traumatisme : la débâcle de 1940. Quand il entendait « plus jamais çà !», Chevènement ne songeait pas aux tragédies provoquées par l’explosion d’inhumanité sur ce vieux « continent-cimétière » qui n’avait pas su écouter Victor Hugo, il voyait la «faiblesse », la « lâcheté », « l’impuissance » et la « honte » de la France. Chevènement n’a pas mal à l’Europe, il a mal à la France, ou plutôt à Sa France qui est République érigée en Déesse et qui doit être Souveraine, donc pleinement Maîtresse de son Destin.

Cette France mythifiée demeure, trois générations après, une France complexée et souffrante qui compense ses sentiments d’infériorité et ses doutes sur elle-même par une arrogance qui perpétue le mal au lieu de le guérir.
L’Europe est un outil de souveraineté authentique : je suis européen « parce que souverainiste ». J’avais déjà eu l’occasion de m’en entretenir avec Régis Debray : c’est un aveu de faiblesse de croire que « l’Europe aura « dérépublicaniser » la France avant que la France puisse construire une République européenne ».
Encore faut-il, évidemment, que les Français prennent conscience que l’Europe ne peut pas être exclusivement… française. La mystique républicaine se nourrit trop de nostalgies impériales.
Etrange façon de cheminer vers l’avenir : c’est du retro-futurisme ! C’est en cela que la « vieille Europe » est l’Europe des vielles divisions, des vieux antagonismes, des vielles nostalgies vaines et des vieilles utopies impossibles
Cela dit, les 649 pages du livres de Chevènement méritent d’être lues, ne serait-ce que pour mieux comprendre pourquoi les divergences politiques profondes sont d’abord des différences de regards.
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