« La révolution des frontières | Page d'accueil | André Glucksmann: La haine en face... »
23/11/2004
Avec Taslima Nasreen: Coup de foudre...
Vous connaissez le « Coup de Jarnac » ? Quelle région, cette Charente !
Moi, j’ai connu le « coup de Cognac » : un vrai coup de foudre…
Vous savez, un de ces chocs qui vous donnent envie de « kidnapper l’univers » et de le « poser dans une main ». De « traverser les plus vastes océans » rien que pour croiser un regard, effleurer une peau, humer un parfum, entendre la musique d'une voix.
Subitement, des racines poussent sous vos pieds : elles vont vous entraîner « jusqu’aux entrailles de la terre ». Et votre cou s’allonge, comme si votre tête allait « rejoindre les étoiles », se planter dans le ciel.
Vous devenez lotus, émergeant des boues de la quotidienneté. Ou « arbre de krishnachura en fleurs ». Ou « un cerf dans la forêt ». Que sais-je ? Un volcan au ord de l'explosion...
Vide et plein à la fois. Léger et lourd en même temps.
Suis-je pâle ou rouge. ? La « lèpre du bonheur sur la peau ».
Qui pouvait me pincer pour que je sache si je vis encore ou si je meurs déjà…L’amour ? C’est quoi l’amour ? Un gros mot, non ? A trop s’amuser à aimer, on abuse de sa Muse. Point d’amuse-ment : l’enchantement d’un moment hors du temps dans un lieu de nulle part.Et de partout.
Je n’avais pas vu deux yeux, mais deux cygnes noirs sur une eau de métal en plein soleil.
Je n’avais vu deux lèvres mais deux coupes magiques prêtes à me boire plus qu’à me faire boire
Je n’avais pas vu une silhouette, mais un esprit.
Je n’avais vu un visage mais une de ces faces de Méduse qui, c’est sur, allait me transformer en pierre.
J’avais déjà rencontré Tasmina. Je l’avais interviewé pour France 3 quand elle avait reçu le Prix Sakharov des droits de l’Homme du Parlement européen.
Je connaissais ses écrits contre le Coran, j’avais entendu ses cris contre le servage des femmes, j’avais lu son livre, acide et fort. Elle était icône, bannière. Avec mon micro, j’avais l’air de ce que j’étais : un porteur d’info-spectacle, heureux d’avoir un bon « coup » pour l’Audimat, ce Dieu païen de la quantité qui se moque de la qualité.
Le personnage avant la personnalité. Le Jeu avant le je. Elle tenait son rôle, moi le mien. Deux masques croisaient le fer.
Cette fois pas de micro, pas de caméra, pas d’info Juste la préparation d’un débat public au Salon de la littérature : « une voix pour la liberté des femmes ». Et surtout la découverte de la Personne au-delà du personnage.
En lisant son livre « Vents en rafales », chez Philippe Rey, j’avais déjà été frappé et séduit. Ce n’était plus un simple « témoignage », un outil de combat, un livre-mitraillette, comme « Lajja » : c’était l’enfant d’un écrivain authentique. Elle avait du talent, elle a ce génie qui, comme disait Paul Valéry, est « une habitude que prenne certains ». Avec du « travail qui efface le travail » Avec cet art de l’écrivain authentique qui sait rendre extra-ordinaire les faits les plus extraordinaires.
En bavardant avec elle, une fois le coup de foudre passé, j’ai pu voir à quel point ses malheurs accumulés et les effets pervers de la « loi du tapage » d’une médiatisation exacerbée (et fatalement éphémère) l’ont fait souffrir,en profondeur. Terrible solitude. Douleur dans la chair, les os et la tête. « Je vis ma vie dans un cercueil », écrit-elle dans « Femmes ».
Non, Taslima. Tues trop jeune, trop belle, trop intelligente, trop généreuse, trop assoiffée d’Amour pour ne voir dans les hommes que des mâles « gloutons » affamés de « viande » et ne s’affirmant qu’en avilissant les femmes.
Certes « seules les femmes peuvent sauver les femmes ». Mais elles peuvent se sauver et sauver les hommes en cessant de voir en chaque bête masculine « un buisson de fourmis rouge ».
Pourquoi « une femme sans homme » serait-elle « comme un poisson sans bicyclette » ?
Tu le sais bien, Taslima. Eros rend dingue le monde, les hommes comme les femmes. Parce que Thanatos est toujours dans ses pas. Amour à mort : quel fardeau, quelles douleurs ! Mais Eros a un rival qu’il faut savoir débusquer, convoquer, mériter : Agapé. C’est l’amour à la vie. L’amour de la vie. Quels douceurs, quels bonheurs ! Avec des plaisirs qui ne tuent pas le désir.
Un jour tu rencontreras un Homme qui en te disant « je t’aime » te dira « je te respecte ». Là, tu n’hésiteras plus, comme dans ton adolescence, « entre aimer et ne pas aimer ». Et tu ne rejetteras pas la coupe pleine en étant paralysée par l’angoisse qu’elle se vide. Toutes les fontaines ne sont pas polluées.
Tu l'as très bien écrit toi-même : « Pourquoi Eve n’aurait-elle pas mordu le fruit ? (…) En mordant le fruit elle a fait de la terre un paradis ». Taslima, « si tu t’empares du fruit mords dedans à pleine dents ». Merci d’être Toi.
Daniel
20:15 Publié dans Livre, Rencontre | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note











Commentaires
Quien te ensegno los pasos qué hasta mi te llevaron ?
Qué flor, qué piedra, qué humo mostraron mi morada ?
Pablo Neruda a Matilde Urrutia
dans "Cien sonetos de amor"
Ecrit par : Pat | 28/11/2004
Les commentaires sont fermés.