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23/11/2004

Une Constitution personnaliste

Un choix de civilisation et de société.

(texte adressé à la Fondation Robert Schuman http://robert-schuman.org)

jps_1_.3.gifLes « droits inviolables et inaliénables de la personne humaine »… L’Union " place la personne au cœur de son action »… « L’Union est fondée sur les valeurs de la dignité humaine »… « Toute personne a droit à… »

Le choix des mots ne doit rien au hasard : il s’inscrit dans une grille de pensées et de lectures qui a autant de sens que de valeur. Ce n’est pas là qu’une question de forme, mais de fond. Le texte signé le 29 octobre à Rome par les « 25 » et soumis à ratification constitue, en fait, dans sa lettre et son esprit, la première Constitution authentiquement « personnaliste » de l’Histoire.

La constitutionnalisation des « principes fondateurs » et du « socle des valeurs » de l’Union européenne (bien expliquée par Anne-Laure Chavrier dans un supplémant à la Lettre de la Fondation Robert Schuman) ) grave ainsi dans le marbre du droit, une conquête philosophique et morale de première importance.

Il s’agit là d’une véritable révolution dans l’ordre de la philosophie politique et du droit qu’on aurait tort d’ignorer ou de minimiser : elle fonde la spécificité de l’Union européenne. Avec l’affirmation d’une certaine idée, ou plutôt d’une idée certaine, de l’Homme.

Une innovation juridique

Les textes fondateurs des libertés et des droits individuels ne parlent pas (ou très peu) de la « Personne », Le mot, quand il apparaît, n’est utilisé que comme « nominal indéfini », « pronom indéfini », dans son sens négatif, en synonyme de « aucun » ou « quiconque »

Petits rappels, sans se vouloir exhaustif : la Magna Carta du 15 juin 1215, texte de base, parle « d’hommes libres », de « fidèles sujets », de « citoyens » ; le pacte suisse du I er août 1291 traite des « gens », celui de Genève le 23 mai 1387 des « citoyens » ; le Bill of Rights du 13 février 1689 met en avant les « sujets », la déclaration des droits de Virginie, du 12 juin 1776, évoque les « hommes » et les « êtres humains », comme les textes de la Déclaration d’indépendance du 4 juillet 1776 et de la Constitution de 1777 ; la Déclaration française du 26 août 1789 et les Constitutions françaises depuis celle de l’an I, du 24 juin 1793, jusqu’à celle de 1958 (qui reprend le préambule de celle de 1946) parlent de « l’Homme », des « Hommes », des « Individus », des « Citoyens », du « Peuple »….

Or, comme le remarquait Hannah Arendt, « homo », en latin, c’était « l’homme sans droit » : l’humanum ne se résume pas à l’individu. Les juristes se sont d’ailleurs bien gardés de répondre à une question-clef : qui est « l’homme » des « droits de l’homme » ? De même, « sujet » définit une condition et « citoyen » qualifie une appartenance, comme « gent » ou « gens ».

Hommage à René Cassin
«cassin.jpgIl a fallu attendre le Statut du Conseil de l’Europe et, surtout la Déclaration européenne des Droits de l’Homme du 4 novembre 1950, pour que le mot « Personne » soit utilisé sous sa forme nominale, dans son sens positif, sur l’insistance de René Cassin imprégné, comme Robert Schuman, d’idéaux « personnalistes » et contre l’avis des juristes fidèles aux traditions « individualistes » du classique « Droit des gens »

La « personne » est une donnée universelle, bien sûr, mais elle est une invention de l’Europe : la plus belle, sans aucun doute. Fruit d’héritages multiples, comme toute la civilisation européenne, elle caractérise la spécificité de la « civilisation européenne » au sein de l’Occident et par rapport aux autres cultures grâce à des travaux de moines de Moyen-Age et de philosophes plus récents qui ont été éclairés et non aveuglés par les Lumières….

Petits rappels étymologiques chargés de sens :
* En latin, « Persona » est un mot d’origine étrusque qui signifie à la fois le « masque de théâtre », donc le « jeu du je », et les « imagines », ces masques de cire moulés sur la face des ancêtres morts et conservés dans la maison de famille. C’est de l’un de ces ancêtres que l’enfant hérite de son nom.
* En grec, « persona » signifie « visage », donc ce qui est derrière le masque, ce qui émerge quand le « personnage » devient « personne », quand « l’homme est au miroir », de soi et des autres, quand il apparaît, un et unique, héritier d’un Nom, donc porteur d’une Histoire et d’un patrimoine qu’il a la liberté et la responsabilité de protéger et de faire fructifier, porteur d’un mystère qu’aucun regard ne peut percer.


La Personne, cette découverte...

La découverte de la personne remonte aux premiers Hébreux, en Mésopotamie. Qu'est-ce qu'un peuple ? C'est un lien mystérieux qui relie les tribus d'Israël. Qu'est-ce qu'une tribu d'Israël ? Un groupe de « personnes » caractérisées par une identité propre et un rapport aux autres, donc une altérité... Le peuple n'est ni la foule, ni la populace, ni la masse. La personne n'est pas seulement l'être humain, l'individu. Le peuple et la personne sont, tous deux, porteurs de transcendance, de quelque chose qui les dépasse et qui leur permet de se dépasser. Ce n'est pas un miracle divin qui permet de faire sortir les Hébreux d'Egypte. "C'est l'Homme Moïse" qui réussit : la mer ne s'ouvre devant eux que parce que les hommes osent y entrer.

maritain.jpgCette découverte de la personne, déjà exprimée par Saint-Paul, conceptualisée par des moines chrétiens au Moyen-Age, mériterait de longs développements métaphysiques, philosophiques et psycho-sociologiques. Elle est fondamentale mais intrinsèquement gênante, embarrassante. C'est sans aucun doute pour cela qu'elle a été souvent négligée, ignorée, rejetée, sous-évaluée... et qu'elle l'est encore.

La notion d'individu est simple à analyser... et à assumer. Un individu, c'est un "animal" doté d'une intelligence polyforme qui lui permet de penser, de se souvenir, d'imaginer, de rêver, de créer, d'inventer, de parler, de dessiner, de fabriquer, de construire... Il naît en "néotène", ironise avec talent Dany-Robert Dufour . Mais ses dons lui ont permis de dominer les autres espèces. Son vrai privilège, par rapport aux animaux, c'est de connaître le vertige... Parce qu'il sait qu'il va mourir. Ce vertige le pousse à la fois vers la connaissance et vers la jouissance. Il lui fait connaître l'angoisse et toute une série de troubles. Mais ce vertige-là ne le conduit pas fatalement à respecter les autres, ses semblables. Bien au contraire. L'homme ? "Un loup pour l'Homme"…

Au-delà de l'individu...
L'individu est facile à cataloguer, étiqueter, analyser, traiter, manipuler, exploiter...A clôner, bientôt, peut-être... Or, la découverte de la personne complique tout en donnant trois dimensions supplémentaires à l'individu.

1) Femmes et Hommes sont porteurs d'un mystère qui les dépasse. Ce mystère ne concerne pas seulement les énigmes de la vie : il touche la nature humaine elle-même, intrinsèquement, à ce qui la détermine et à ce qui la fait évoluer. "On ne naît pas Homme. On le devient" et "Plus son sait, plus on sait que l'on ne sait rien".

Les ambiguïtés et les complexités engendrées par ce mariage entre les déterminants et les indéterminés sont très bien reflétées dans le "persona" c'est-à-dire dans les masques du théâtre antique...

Les masques devaient aider l'acteur à incarner plusieurs rôles et le spectateur à deviner les réactions des personnages en fonction de leur personnalité. Déterminisme... Mais le masque, par nature, permet de dissimuler, de représenter, d'effrayer. Il est écran, bouclier. Il est aussi médiateur, entre le naturel et le surnaturel, entre l'Etre et les esprits, entre le corps et l'âme. Il est encore arme : l'effrayé se cache et devient l'effrayant... Tout cela va donc bien au-delà des fonctions du mimétisme chez les insectes - et bien au-delà des rites magiques des sociétés dites primitives. Le masque érigé en art, c'est l'indétermination de la personne.

2) La personne n'existe que parce que chacun est reconnu comme une personne... "Je" n'est "Je" que parce que chacun des autres, TU, est "Je"... et que chacun de "Nous" respecte tous les "je". " je ne suis JE que parce que TU es Je", résume Albert Jacquard. Et "je suis qui je croise":pas d'identité sans altérité

Quelle exigence ! Et quelles difficultés ! C'est cette équivalence des "Je" qui implique une "égale dignité" entre les êtres humains par-delà les hiérarchies, les classes, les races, les classifications, les découpages, les positionnements (individuels ou collectifs), les conditions matérielles ou spirituelles, les croyances, les qualités et les défauts, les talents et les handicaps. C'est gênant, non ? Plus de maître, plus d'esclave. Plus d'exploiteurs, plus d'exploités. Plus de riches, plus de pauvres; Plus de forts, plus de faibles... Un égal respect de chacun pour chacun, malgré les différences.

3) Conséquences logiques des deux premières découvertes : la Personne ne peut être considérée que comme un sujet et non comme un objet. C'est vrai pour elle-même. C'est vrai aussi dans l'organisation de ses relations avec les autres... Tout cela est d'autant plus complexe que la découverte de la personne ne relève pas de la théorie, du dogme, de l'idéologie : elle est au cœur même de la difficulté de vivre, avec soi et avec les autres - avec ou sans Dieu.

L'individu autorise tous les systèmes de pensée ou d'organisation sociale. La Personne, elle, implique le dépassement des analyses mécanistes qui légitiment faussement des grilles de pensée et d'action réductrices donc totalitaires.

"On ne "détient" pas la vérité, car la vérité ne connaît pas la détention", souligne avec pertinence Jean-Marie Domenach . Cela ne veut pas dire que la vérité change selon les climats et les cultures, et que toutes ces vérités se valent, donc qu'il n'y a pas de vérité... Mais la quête de la vérité ne peut pas être dogmatique : elle est forcément dialogique. Dans cette quête de la vérité, tous les moyens d'investigation et d'analyse doivent être utilisés mais sans exclusive. Ainsi la Raison reste indispensable, mais elle ne suffit pas : "il faut y ajouter de la sagesse, de la sympathie, de la générosité...", souligne Domenach.

Jacques Maritain en héritage

Cette quête de la Vérité reste évidemment indissociable de la quête du bonheur. Mais cette quête-là doit être dégagée des idéologies de bonheur. Ni de "nouveau peuple", ni d' "homme nouveau" : non à Robespierre, non à Staline... Non à tous les intégrismes qui, mécaniquement, aboutissent à la dictature et à la terreur. Assumer la personne, c'est accroître sans cesse les champs de la liberté, donc de la responsabilité. Ici Jacques Maritain et Castoriadis (entre autres) se rejoignent. Il faut remettre l’Homme au cœur de toute action, redirait Jean-claude Guillebaud en mettant en avant le « principe d’Humanité »

effroi.2.gifL'individualisme peut conduire au fascisme, au stalinisme ou à la dictature super-libéraliste ou hyper-capitaliste qui menace. Le personnalisme, lui, doit permettre de réapprendre à dire non à toutes les idoles, y compris à celles des égoïsmes. Cela va très loin... Les sciences dites humaines ont desséché la Personne. La primauté donnée à l'individu a même contribué à vider de sa substance cet humanisme européen forgé peu à peu et conceptualisé au XVIe siècle... « L'individualisme possessif de masse » que nous connaissons (qui n'est que la massification des individualismes) n'aurait pas les effets pervers que les sociétés humaines subissent si la personne était réhabilitée pleinement - dans son ipséité et son universalité, dans sa complexité, dans ses mystères... pour que l'homme devienne, selon la célèbre formule de Protagoras, "la mesure de toute chose".

La philosophie même des Droits de l'Homme est trop imprégnée par le concept d'individu. La réviser en fonction de la nature de la personne permettrait sans aucun doute de les approfondir. En les dégageant de cet individualisme totalitaire qui tue les solidarités, atomise la société, conforte les égoïsmes - et entraîne des confusions entre justice et juridisme, ou entre justice et conformisme social. C’est ce qu’amorce d’ailleurs le projet de Constitution européenne et sa Charte.

Il ne s'agit pas là d'exhortations idéalistes, donc naïves : la liberté, l'autonomie de la personne sont fondées sur la responsabilité, sur le devoir autant que sur le droit. Cette lutte pour la liberté est d'ailleurs fatalement douloureuse. La personne forge un "humanisme déchiré" pour reprendre une formule de Georges Bataille.

L'heure mériterait sans doute la redécouverte d'Erasme, de Montaigne, de Kierkegarrd, de Merleau-Ponty, de Maurice Nevoncelle, de Gabriel Marcel, d'Emmanuel Mounier, de Karl Jaspers, de Vladimir Jankelevitch, de Jacques Maritain, et de bien d'autres.... L'un des grands enjeux de la renaissance européenne à l'aube du XXIe siècle se situe à ce niveau. A ce retour aux sources. Le personnalisme comme "Levier d'Archimède", comme disait de Gaulle, pour sortir de la « crise de la pensée » !

Schuman le personaliste

schuman.jpgCe personnalisme dépasse les clivages entre croyants et non croyants. Il implique même la liberté de croire ou de ne pas croire - puisque cette liberté-là est celle de l'Esprit . C’est d’ailleurs pour cette raison que Robert Schuman, chrétien, catholique fervent mais imprégné d’un « personnalisme » authentique, donc laïc dans le sens plus fort du terme, s’était opposé à toute référence à Dieu ou à « l’héritage chrétien » dans les textes fondateurs de l’unité européenne (statuts du Conseil de l’Europe, traité de la CECA). Des textes auxquels on ne fait pas suffisamment référence pour apprécier la portée du projet de constitution soumis à ratification.

Personnaliste dans son inspiration et dans son contenu, le projet de Constitution fait aussi de l’Europe une « Personne ». Dans le sens qui faisait dire à Michelet : « La France est une personne », mais aussi sur un plan éthique, moral, philosophique. D’où, entre autres, la constitutionnalisation de l’interdiction de la peine de mort, des tortures, des discriminations en tous genres, des inégalités fondées sur l’origine, la couleur de peau, la langue, le sexe, des politiques d’exclusion, de tout ce qui porte atteinte à la « dignité humaine » et à « l’égale dignité »….
C’est ce personnalisme qui peut faire de l'Union européenne un « espace d’espérance « et de « bien-être »... si les politiques donnent aux idéaux proclamés autant de sens que de valeur… « Notre perfection », écrivait le poète André Néher, « c’est notre perfectibilité ».
C’était aussi le constat de base de Robert Schuman : « Pas à pas »….
Daniel Riot
(Directeur de la rédaction
européenne de France 3)






Commentaires

On aimerais lire autant de pertinence et de vivacité d esprit plus souvent!
Quel blog formidable,merci!

Ecrit par : estelle | 23/11/2004

Daniel,
félicitations pour votre blog et la richesse de vos textes : n'hésitez pas à les dupliquer sur notre blog aussi souvent que vous le souhaiterez!

Thomas (responsable du blog de DSK)

Ecrit par : Thomas | 27/11/2004

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