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25/11/2004
André Glucksmann: La haine en face...
« Veilleur où en est la nuit ? »
A cette question biblique, André Glucksmann répondrait peut-être :
« Bien des aubes peuvent être crépusculaires ».
ll n’est pas pessimiste, André.
Il est seulement inquiet de la cécité des sentinelles. Des veilleurs qui dorment…Et des vigilances en berne : « l’ennemi, c’est la pantoufle », la passivité, la démission, la paresse, le refus de voir. « Comment expliquer l’irresponsabilité de nos responsables ? ». Comment expliquer la passivité des gens, des individus, des citoyens, des personnes devant cette haine polyforme qui « avance avec le flegme d’un bulldozer » ?
Ne pouvait-on pas prévoir l’explosion de haine en Côte d’Ivoire ? Les débordements maffieux en Ukraine ? Les dérives impérialo-autoritaristes de Poutine ? La « haine » fait la Une du « 20 heures » tous les jours : le « journal » est devenu un quotidien « Bréviaire de la haine », pour reprendre un titre de Poliakov. L’actualité n’est-elle pas que la « journal de la haine » ?
Tout en fait était prévisible : Jean Genêt n’avait-il pas vu dans l’attentat des JO de Munich l’avènement d’une ère terroriste nouvelle, avec « déterritorialisation » du terrorisme, « habits neufs » du nihilisme, emballements passionnels régressifs ? Son regret de 1986 ; que les terroristes ne puissent pas bombarder New-York, avec ses « gratte-ciels phalliques »…Tout arrive, même l’imprévu annoncé…
« On » a , bien sûr, sous-estimé « la lourde angoisse des déracinés » décelée par de Gaulle, la permanence de l’Hybris, de ce que Lucien Israël nommait la « Schadenfreude » (la joie de voir les autres crever), le pouvoir de nuisance des « ivrognes de l’amour et de l’immortalité », la force de ce que Saint-Augustin décrivait comme « le plaisir de commettre une mauvaise action pour le seul plaisir de la commettre », la permanence de cet « instinct de mort » lié à la soif de pureté » et au refus « humain, trop humain » de l’idée même de la finitude et de l’imperfection humaines….
« On » s’est surtout voilé le regard face à la « vraie nature » de ce « fascislamisme » qui aux totalitarismes brun, rouge et noir connus ajoutent le fascisme vert, aux montées de fièvres haineuses dans nos « banlieues », aux percées du populisme, des racismes, d’un nouvel anti-sémitisme (qui s’ajoute aux anciens)…
« On » n’a pas vu surtout que le célèbre « plus jamais çà !» recouvrait des constats, des vœux, des décisions antagonistes. Et que la fin des totalitarismes « institués » ne marquait en rien la fin de cette tentation de ne considérer l’Autre qu’en le niant ? « La haine de l’autre est une haine de soi ». Histoire du miroir qu’on brise pour ne plus voir son propre reflet : le miroir carnivore, cannibale…
Glucksmann étaient de ceux qui savaient que la chute du Mur n’était pas le début d’une « ère de tranquillité » : il avait suffisamment médité Zweig et ses illusions sur « l’ère de la sécurité », en cette «Belle époque » où les « bonnes » sociétés européennes étaient semblables aux musiciens de l’orchestre du Titanic avant le choc…
Il était et reste trop imprégné des mythes fondateurs, de l’histoire des lettres et des idées pour ne pas deviner la permanence de la lycanthropie, ce délire qui fait de l’homme « un loup pour l’homme ». Les « Bombes humaines » sont dans Sénèque. Les affaires du « voile » sont chez Créon. Sade est dans Khomeiny.
« Le Banquet » de Platon est-il suffisamment dans les programmes de « Sciences- Po » ? Revoir Médée, Pandora, Antigone : ce n’est pas que de la littérature. En ce siècle où la « pensée complexe » si chère à Castoriadis et à Legendre devrait s’imposer davantage, quelques retours aux sources s’imposent…
Anré Glucksmann est préoccupé par le retour en force du « marcionisme » (de l’hérétique Marcion qui vers 140 après Jésus-Christ voulait gommer le Dieu puissant, vengeur et justicier de l’Ancien testament pour ne considérer que le « dieu-amour », le « bon dieu » du nouveau. Il a raison sur un point : il ne faut pas croire à la légende du « mauvais dieu qui se dévore lui-même » et de la victoire permanente de la « bonté »…
Personnellement, je suis plus préoccupé par l’actualité d’un autre hérétique, qui se recommandait à la fois de Jésus et de Mahomet : Mani ou Méni, l’inventeur du « manichéisme » qui, on l’oublie, était le grand prêtre d’une religion avant de donner son nom à un mode de pensée qui nie la complexité des choses et divise le monde entre le blanc et le noir, entre le Bien et le Mal.
Je rejoins André Glucksmann, que j’ai revu avec bonheur à l’occasion de son passage à la librairie Kléber de Strasbourg, sur un point essentiel : l’Histoire n’est pas « finie ». « La paix n’est pas naturelle »…Les mots démocratie, liberté, sûreté sont des programmes d’action non des dons venus de nulle part, des cadeaux, des « avantages acquis » : « Les droits de l’homme mesurent notre capacité à résister à l’inhumain, au mal qui nous fait face comme au diable que nous portons en nous »
La lecture de son « Discours de la Haine », publié chez Plon, devrait être rendue obligatoire pour tous ceux qui exercent un pouvoir politique ou ont l’ambition de l’exercer un jour. La lucidité ne dépend pas que de la vue et de l’esprit : elle est aussi une forme de courage. Ce qu’on appelle « la défaite de la pensée » n’est peut-être qu’une maladie de la volonté. Elle peut se soigner:le doceur Glucksmann offre une ordonnance qui est un appel à un civisme personnaliste actif.
Continue de veiller, André, Monsieur le Veilleur : « Où en est le jour ? »…
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Commentaires
Dommage que le veilleur ne veille pas sur les enfants palestiniens, enfermés dans leur batoustan et massacrés pas les israéliens. Tu as raison, quand le veilleur est aveugle, il vaut mieux en changer. Va André, fais valoir tes droits à la retraite..
Ecrit par : yenayer | 22/12/2004
Quelle sévérité pour André! Il est faux de dire qu'il ne pense pas aux enfants palestiniens. Et même si l'on peut ne pas être enaccordsur tout vec lui (ce serait triste), sa pensée nous manquera quand il prendra sa retraite...
Ecrit par : daniel | 24/12/2004
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