27/11/2004
Daniel Rondeau... "hors-Goncourt"
La Chronique du siècle des Floués:
"Dans la Marche du Temps"
Loin de moi l’idée de décrier ou critiquer les choix des jurés des différents Prix littéraires…Certains choix sont plutôt bons d’ailleurs, et l’arbitraire fait partie de la règle du jeu même quand les soucis commerciaux et les rivalités d’écurie sont relativement maîtrisés. Je voudrais simplement m’attarder un peu sur un « non-choix ». Pour lui décerner avec la folle prétention d’un bon lecteur un « Super-Grand-Prix- de- tous- les- Prix ». Rien de moins…
990 pages !
Quel jury responsable pouvait encourager la lecture de cette « montagne » à un public de « zappanthropes », comme disait Castoriadis ? Les gens pressés de tout finir avant de commencer, ne sont-ils pas dans le meilleur des cas des lecteurs-feuilleteurs-picoreurs ?
Il paraît que même les critiques et les écrivains lisent de moins en moins et qu’un « bon » livre c’est d’abord une excellente « quatrième de couverture ». Celle-çi est d’ailleurs de plus en plus conçue non pour faire lire mais pour donner l’impression que la seule prise en mains d’un ouvrage vaut lecture…
Pire : j’ai rencontré (mais oui) un éditeur qui ne lisait que partiellement les ouvrages qu’il éditait. C’est bien connu, les vrais « professionnels » savent sentir les livres, les apprécier intuitivement, les « deviner ». D’ailleurs comment feraient-ils avec la masse de manuscrits qui les bombardent ?
Mais non…Ne noircissons pas le ciel. Nous vivons dans un monde sérieux, non ? Il y a bien sûr des exceptions, comme partout, mais elles ne font que confirmer la règle : la malhonnêteté intellectuelle n’existe pas chez les intellectuels…
Qui oserait critiquer une œuvre qu’il n’a pas lu ? Quel écrivain ne sait-il pas qu’écrire, comme dit Elie Wiesel, c’est d’abord « apprendre à lire et à relire » ? Quel membre d’un docte jury de la grande « République (co-optée) des Lettres oserait-il juger un ouvrage sur la réputation de son auteur, sur le bruissement du bouche à oreille et les rumeurs de salon, et non sur « pièces » ? Questions stupides…Autant que les ragots sur quelques grands maîtres qui signeraient de leur nom des livres rédigés par d’autres : c’est tout dire !
990 pages !
Et pas un tunnel, pas une longueur, pas une négligence de style. Du talent dans la composition, la narration, l’écriture. Des personnages bien campés, des décors bien peints, des événements bien re-constitués, avec un mélange alchimique d’histoires réelles et de romances. Véridiques. De vraies réflexions sur les illusions des floués de l’espérance, des déçus du progrès et des piégés des idéologies, bref sur tous les mirages de ce XXième siècle qui nous a replongé dans un nouveau Moyen-Age sans certitude d’une prochaine Renaissance.
« Dans la marche du temps » est un chef d’œuvre qui, j’en suis certain, résistera à l’usure du temps : il se classe parmi les plus beaux cadeaux qu’un écrivain puisse faire à ses contemporains et à leurs descendants. Il a été « hors-Goncourt » parce qu’il est hors-concours, hors-normes, hors-modes. Merci, Daniel. Bientôt, on dira « Le Rondeau » pour faire référence à la Chronique du siècle dernier, de ce passé qui reste si présent. Cela n’a pas de prix.
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