28/11/2004

Réconcilier de Gaulle et Schuman (2)


La chance (et les risques) du referendum

Colombey-les-deux-églises et Scy-Chazelles…

Deux villages distants de 2I0 kilomètres, dans cette « France de l’Est » où les paysages sont forcément « politiques » puisqu’ils transpercent l’esprit de ceux qui les traversent.

Ici, la géo-graphie, intrinsèquement, se fait géo-histoire, géo-politique et géo-philosophie . Ici, le terme « frontière » prend tout ses sens. De front et de pont. De borne et de lien. De limite et de dépassement. De fermeture et d’ouverture. Ici, souffle l’esprit, si particulier, des confins, des « zones frontalières », des « limes », des marches et des marges…La géographie ne sert-elle vraiment qu’à « faire la guerre » ?

Sur une « « frontière-front, chacun apprend l’extrême prudence et la plus grande des vigilances. On craint les autres, comme Virgile des Grecs au moment de la guerre de Troie, « même quand ils apportent des offrandes » …

Sur une «frontière-pont », chacun a l’impression, comme Claudio Magris, le philosophe-écrivain de Trieste, d’être au cœur « d’un poème épique » : « Un pont a une caractère sacré qui lui est propre, comme tout ce qui lie et unit les Hommes et éveille un sentiment religieux de l’Autre. Il aide à triompher de la distance qui sépare chaque individu des autres et à voir en autrui son propre visage »


A Colombey, en Haute-Marne, la Croix de Lorraine géante incarne le souvenir et les massages laissés à la France et à l’Europe par le général de Gaulle. C’est la Croix que le camp de la Liberté a fait triompher de la croix gammée des Nazis. C’est le symbole de l’esprit de Résistance.

A Scy-Chazelles, en Moselle, dans cette Lorraine qui a changé cinq fois de drapeau national en en un siècle, une demeure d’ « honnête homme », près d’une Eglise fortifiée, sert de lieu de réflexions et d’études à ceux qui ont pleine conscience de la Révolution culturelle qu’a lancé Robert Schuman pour « unir les hommes » en faisant triompher le « l’esprit de paix » et « le respect de la personne ».

Esprit de Résistance et Primat de la Personne : ce sont les deux piliers de « l’esprit européen » d’aujourd’hui. Deux piliers inséparables : on ne respecte la Personne et sa Dignité qu’en rendant infranchissables les frontières de l’intolérable, qu’en luttant contre tout ce qui enlève à l’Homme sa qualité de Personne. Deux piliers porteurs de cette « construction européenne », défense et Illustration d’une Civilisation, qui, une fois de plus, se trouve à un carrefour de l’Histoire.

C’est à « La Boiserie » de Colombey et à la maison de Scy-Chazelles qu’il faut penser pour prendre la pleine mesure de l’importance et des enjeux du projet de Constitution européenne qui est soumis à ratification en ces temps où les horizons d’espérance sont difficiles à dégager.

Parce que le texte, tel qu’il est, s’inscrit d’abord dans un ordre spirituel avant de constituer un document juridique, économique et politique.

Parce ce texte peut permettre à l’Europe de réaliser davantage le rêve d’un continent uni dans le respect de sa diversité pour assurer l’essentiel : la paix, la liberté, la prospérité partagée.

Parce que cette Constitution peut sacraliser une conciliation des idéaux et des méthodes d’action de ces personnages que les circonstances ont opposé.


Malice de l’Histoire et malignité des symboles…Le 18 juin ne sera plus seulement, dans les mémoires, la date de l’Appel à la Résistance française du général de Gaulle et la date anniversaire de la défaite napoléonienne à Waterloo. Après 1815 et 1940 : 2004 ! L’Union européenne se dote d’un projet de constitution.

Vous avez dit « projet » ? Oui, parce que ce texte, officiellement signé à Rome, le 29 octobre, doit être ratifié par les 25 pays membres de l’Union avant d’entrer en vigueur—et rien n’est joué d’avance. L’Europe unie reste une « longue patience » et une course d’obstacles. « Il y a loin du dire au faire », redirait Cervantès le père d’un héros bien européen : Don Quichotte … « Je vis de mon désir de vivre »

Déjà, l’ombre des débats autour de la ratification, obtenue à l’arrachée, du Traité de Maastricht ressurgit. Menaçante, pesante, oppressante. Comme ceux qui avaient conduit, en 1954, à échec de la Communauté européenne de défense et du lancement d’une vraie communauté politique.

Nous retrouvons les mêmes clivages qui traversent les formations politiques, et les mêmes oppositions d’arguments simplificateurs. Les OUI sont des marques d’approbation au processus d’unification de l’Europe par des voies « supranationales ». Les NON sont des réaffirmations de la volonté de conserver le primat de la « souveraineté nationale », dans le sens classique du terme, donc d’une éventuelle « Europe des patries » ou « des nations », ou « des Etats » fondée sur une vague coopération entre des pays enracinés dans des conceptions de l’Etat, de la Nation, de l’indépendance nationale héritées des XVIII ieme et XIX ième siècles. Rien de nouveau sous le ciel européen …Tout se passe comme si le XXI ième siècle n’avait pas encore commencé.

En fait, la « Révolution » du 9 mai 1950 lancée par Robert Schuman n’est pas encore venue à bout des contre-révolutionnaires de tous bords qui ont conservé des structures mentales héritées de l’ère des nationalismes romantiques où l’épique l’emportait sur l’éthique…C’est fou la tentation de conduire les yeux rivés dans le rétroviseur: le rétro-futurisme se porte bien.



Vous avez dit « Constitution » ? Oui, même si juridiquement, en droit international, le texte soumis à ratification n’est qu’un Traité, donc un de ces textes qui, comme disait Valéry, ne mériteraient d’être signés « qu’entre les arrières-pensées ». Même quand on tente de la simplifier, l’Europe reste une affaire complexe. « C’est dans la nature des choses », redirait De Gaulle.

Un traité s’inscrit dans la logique de l’histoire diplomatique. Il s’agit d’un « acte juridique par lequel des gouvernements d’Etats compétents établissent des règles ou des décisions ». Ce sont des Textes signés et ratifiés en pleine souveraineté même quand ils prévoient des transferts, des limitations ou des modifications de cette souveraineté.

Une Constitution, c’est « une charte qui détermine la forme d’un gouvernement d’une pays », une « loi fondamentale » d’un pays, une « référence suprême », le « code fondateur » d’un régime…

L’Union européenne n’est pas un « pays ». Sa gouvernance n’est pas un « gouvernement ». Son unité politique reste à faire Son régime reste hors des définitions classiques. Même des constitutions hors normes, comme celle des Etats –Unis, ont toujours couronné des entités nationales. La Convention de Philadelphie avait pris soin de préciser ; « ……….. » Et alors ? L’UNION européenne n’est pas un OPNI, un Objet Politique non identifié, comme disait avec humour Jacques Delors, mais un OPI, un Objet politique inédit . Déjà, Monnet parlait de………..Et à la question d’un journaliste, Schuman répondait : « Oui, c’est un saut dans l’inconnu ». A idée nouvelle, concets nouveaux – et institutions nouvelles

Les innovations institutionnelles s’inscrivent logiquement dans les évolutions de l’Europe dite « communautaire ». Elles s’imposent même…dans le droit fil de celles imaginées au moment du lancement de la CECA, la Communauté du Charbon et de l’Acier.

« De ce forage jaillira une source d’énergies inexploitées dont nous devinions l’existence, dont nous souhaitions la mise en œuvre, mais que les préjugés et la routine nous empêchaient jusqu’ici d’atteindre », pourrait redire Robert Schumann.

Le caractère « constitutionnel » des traités qui se sont additionnés depuis 1950 avait déjà été reconnu logiquement puisque ces traités engendraient un ordre juridique propre « qui dispose de la primauté sur des lois nationales, peut s’appliquer directement aux citoyens et met en place des institutions fixes avec des pouvoirs propres » .

La Cour de Justice de Luxembourg a ainsi qualifié ces traités de « Charte constitutionnelle de base » (arrêt du 22 avril 1986) et de « Charte constitutionnelle d’une communauté de droit » (avis du 14 décembre 1991. C’est dans cette logique que le Conseil européen de Laeken (14-15 décembre 2001), dans sa « Déclaration sur l’avenir de l’UNION européenne », se soit mise dans la perspective d’une « démarche constitutionnelle ». Une constitution,écrivait Friedrich August von Hayek, c’est ce qui constitue, fait être la liberté, donne corps à la valeur « liberté ».

Sans entrer dans le détail de la bataille de sens que le mot déclenche et que les références induites qu’il inspire, une chose est sûre : le seul fait que le terme Constitution ait été adopté par la « Convention » puis par la Conférence intergouvernementale, puis par le sommet des chefs d’Etats et de gouvernements constitue une belle victoire des « eurovolontaristes », même si les « pensées de derrière » dont parlait Pascal ne sont pas à sous-estimer.

Certes, il a fallu (et il faut toujours) tenir compte des aspirations et des calculs de ceux qui voudraient ne rien figer dans le marbre, de ceux qui voudraient s’appuyer sur une constitution pour freiner la construction européenne et de ceux qui comptent sur un rejet de la Constitution pour briser l’élan « européiste ».

Le « cas britannique « est particulièrement révélateur des secousses provoquées par la perspective de cette Constitution. Les europhobes veulent carrément quitter l’Union européenne. Les « euromous » du parti conservateurs dénoncent le « Super-Etat » ainsi engendré (ce qui est faux) et veulent réduire l’Union à un « partenariat entre nations souveraines ». Les « eurodynamiques » réunis par Tony Blair compte nombre d’hésitants, bien que le gouvernement travailliste se soit appuyé sur le projet constitutionnel pour dire Non aux avancées communautaires indispensables, en matière fiscale, sociale, diplomatique et autres…

Blair a obtenu satisfaction à un point tel que des observateurs n’hésitent pas à parler « de Constitution à l’anglaise » pour commenter un texte qui, paraît-il, « entérine le rêve britannique de zone de libre-échange ouverte au grand large et enterre le projet d’une Europe-puissance affirmant ses ambitions politiques face à l’hyperpuissance américaine »

Cela vaut débat, évidemment. Il n’empêche qu’accepter le principe d’une Constitution dans un pays qui reste de tradition constitutionnelle coutumière relève d’un anti-conformisme courageux et a de quoi susciter des remous sur les bords de la Tamise, dans les pubs et les clubs…

Il est sûr que, dans tous les pays, les forces qui dénoncent cette « prétendue constitution » comptent tirer parti des processus de ratification pour nourrir de rêves d’infanticide politique : cette constitution mort-née, tuée dans l’œuf, ouvrirait, sans aucun doute, une crise qui briserait l’élan vers une unification plus grande et plus rapide de l’Europe. Elle permettrait de consacrer pour longtemps le primat des « patrie », des « Etats nationaux », des « nationalités ». C’est avec les débats qui ont précédé et suivi la création du Conseil de l’Europe que nous renouons ainsi.

A l’époque, les minimalistes, conduits par les Britanniques, l’avaient emporté. L’organisation inter-gouvernementale ne sera dotée que d’un « statut » et son assemblée « consultative » ne sera jamais « constituante » en dépit des appels à « l’audace « , « aux imprudences héroïques » [6].

« Avec ses 400 millions d’habitants le Commonwealth ne cherche pas à consolider ses liens par une Constitution », avait ironisé Ernst Bevin, le titulaire du Foreigh Office de l’époque, en rejetant les propositions des constitutionnalistes français et belges et les propositions de Paul Reynaud et de Guy Mollet d’un « Parlement fédéral européen » qui travaillerait face à un « Conseil européen » regroupant les représentants des gouvernements des Etats-membres .

Cela n’a pas empêché le Conseil de l’Europe d’assumer ses fonctions de « laboratoire de l’Europe », selon la formule de Robert Schuman, et de conserver, aujourd’hui encore, un rôle irremplaçable. Mais il n’a pas eu les moyens de remplir pleinement sa mission d’unificateur du continent parce qu’on ne lui a pas donné les moyens de ses ambitions. « Votre sagesse est une sagesse meurtrière », a eu raison de lancer Paul-Henry Spaak aux « bons Européens » incapables de sortir des consensus mous et des compromis stérilisants.

Il a fallu la « Révolution » du 9 mai 1950 pour que la construction européenne ne se résume plus seulement à un « concert des nations ». Et il a fallu du temps, des crises, des Traités insuffisants, des Conventions et des Déclarations non satisfaisantes, des compromis boiteux, des avancées et des reculs, des réussites et des échecs, et, surtout, une longue maturation pour que l’idée claire d’une Constitution puisse s’imposer.

Comment oublier les réflexions ironiques suscitées par les audaces des « rêveurs » du « Club Crocodile » réuni en marge du Parlement européen par Altiero Spinelli, l’ancien résistant, co-auteur du fédéraliste « Manifeste de Ventotene » ? Heureusement, Pierre Pflimlin, président du Parlement, avait une foi suffisante pour penser qu’une graine pouvait être été semée, et qu’elle donner un jour des fruits. Spinelli, qui s’identifiait volontiers à Ulysse, avait une devise qui convient bien aux constructeurs de l’Europe : « Le possible ne pourrait être atteint si dans le monde, on ne tentait pas toujours l’impossible »


En février 1984, le Parlement adopte le « rapport Spinelli » qui « fait référence comme projet politique cohérent pour l’Europe » mais qui restera au fonds des tiroirs. Archives ou Projet ? « Un pas considérable a été accompli », commente Pflimlin à l’époque : l’idée d’une Constitution pour l’Europe était relancée…



Comment oublier le scepticisme ambiant, y compris chez de grands partisans de l’unité européenne, quand un intergroupe pour une Constitution s’est constitué au sein du Parlement européen en 1999 ?

C’est pourtant de cette équipe d’ « eurovolontaristes » que sortiront un rapport puis une résolution à l’origine de l’actuelle « re-fondation de l’Union européenne » par une Constitution

Nombre des Conventionnels qui ont préparé cette Constitution amendée par les chefs d’Etats et de gouvernements et acceptée par tous les exécutifs nationaux des 25 faisaient un autre rêve : celui qu’Olivier Duhamel appelle avec humour « la VGE », la Votation Générale Européenne, une approbation par consultation directe de tous les peuples, le même jour, un 9 mai par exemple…

Le « bébé de Giscard » (et des autres) aurait ainsi pu être fêté démocratiquement, par un sacre populaire qui aurait marqué les esprits et consacré le début de cet « espace citoyen européen » qui reste à créer.

C’est d’ailleurs ce que disait vouloir de Gaulle : «Un referendum solennel de tous les Européens de tous les Européens libres doit donner naissance à la fédération, tracer son domaine, créer ses institutions»

Il est clair que le but affiché par Schuman , « unir les Hmmes », ne peut pas être atteint contre la volonté des Hommes. Personne ne fait le bonheur de quelqu’un contre son gré. C’est même dangereux d’essayer de la faire « Le mal, parfois, vient du bien que l’on voudrait ». Le diable trouve sa pleine efficacité quand il prend les apparences du bon Dieu, redirait René Girard

Las…Les traditions différentes et les intérêts politiques divergents des uns et des autres ont rendu impossible ce scénario du meilleur. Sur le fond, une telle consécration aurait entraîné, de fait, une reconnaissance de la primauté et de l’unité des peuples. Or, l’Union reste, malgré les avancées du projet de traité constitutionnel, une étrange alchimie de légitimités différentes : celle des peuples et celle des Etats membres.

D’ailleurs, le « peuple européen » n’existe pas encore. Il est constitué des peuples juxtaposés des Etats membres de l’Union. Pour reprendre une formule américaine , nous devrions n’en parler qu’en employant une forme plurielle : « Le peuple sont » -- « The poeple are... ».

La Convention de Philadelphie, déjà, avait suscité les mêmes constats et les mêmes débats dans un contexte historique bien différent, entre des citoyens d’Etats biologiquement jeunes. Thierry Chopin le rappelle et l’analyse dans un ouvrage documenté, pertinent, presque indispensable pour comprendre, par jeux de miroir, les enjeux de philosophie politique de ce « traité constitutionnel » qui marque plus l’avènement d’une ère nouvelle dans un processus lent de maturation que l’achèvement d’une séquence passée et révolue.



Dans l’Europe bouffie d’Histoire, grosse de guerres civiles, religieuses et nationalistes et idéologiques, l’unification n’a jamais été et ne sera jamais synonyme d’uniformisation. « L’Union sans cesse plus étroite » entre les pays et les citoyens de ses pays n’implique en rien un effacement des spécificités, une destruction des originalités et un étouffement des traditions des parties prenantes. S’unir n’est pas se dissoudre. « Unité dans la diversité » : la devise de L’UNION est bien pensée.

La vraie force, y compris symbolique, de la Constitution est d’ailleurs plus dans son existence et sa finalité que dans les modalités de sa mise au point et de sa ratification. Elle est à la fois loi suprême, contrat fondateur, pacte régulateur, statut et règlement intérieur de ce qu’elle « constitue » : une Union et non une fusion. Elle peut aussi bien sûr jouer le rôle indispensable d’ « catalyseur politique », rôle que l’euro n’a pas encore joué pleinement.

Pour en revenir aux conditions de la ratification, il est utile de rappeler que la démocratie n’est pas que la loi du nombre, que la loi de la majorité n’est pas la dictature des masses et que la souveraineté du peuple n’est pas à confondre avec le pouvoir de décision du peuple. La souveraineté du peuple, c’est la source de la légitimité du pouvoir : ce n’est pas obligatoirement l’exercice direct du pouvoir. Les ratifications par voie parlementaire ne sont pas de « deuxième classe » ….

De plus, la démocratie dite directe, très à la mode dans les têtes, s’appare à ce que Jacques Juillard appelle la « doxocratie », la démocratie d’opinion, une déviance démocratique qui peut être aussi dangereuse que la « cratocratie », le pouvoir de la force .

Cette déviance devient particulièrement perverse dans notre « société-spectacle » , en cette ère d’ « individualismes possessifs de masse » , en cette période de « dépérissement de la politique »

La voie référendaire n’a rien d’une autoroute royale bien dégagée de toute ambiguïté : la visibilité n’y est en rien garantie…

Chez certains, elle accorde la priorité absolue à l’instinct de conservation. Le « gros animal » , une « masse sans transcendance », nombreuse et dangereuse, accepte peu les « sauts dans l’inconnu » : les seules réformes agrées sont celles qui ne réforment rien. Nos amis helvètes en savent quelque chose…Le conservatisme se niche dans toutes les familles politiques.

Chez d’autres, elle est l’occasion d’un vote-dévotion ou d’un vote-sanction. Dans ces perspectives, deux écueils bien connus : le plébiscite et le vote exutoire. Etranges rapports amour-haine avec le détenteur du pouvoir…

Parfois, le questionneur prend plus d’importance que la question. C’est particulièrement vrai en France depuis Napoléon III. De Gaulle lui-même en a soufffert. « Un Plébiscite, çà se combat », disait Mendès-France gaulliste devenu anti-gaulliste.

En d’autres circonstances, le contexte l’emporte sur le texte. Pire encore, peut-être, la réponse est donnée à une question non posée… « La réponse est Oui, amis quelle est la question », ironisait Woody Allen

A cela s’ajoute, évidemment, le réflexe du « élections piège à cons », qui n’est pas que marque d’infantilisme, de misanthropie, de nihilisme, de gauchisme, d’anarchisme, « d’aquoibonisme » ou de « je-m’enfoutisme »…

Qui n’a pas le vertige devant la simplicité d’un choix par oui ou par non dans des affaires par nature complexes ? Qui ose se prononcer sans scrupule sans avoir tout lu et tout compris ? Qui peut prétendre avoir une « opinion personnelle » sur des sujets juridiquement compliqués, politiquement chargés d’ambiguïtés, sur des choix aux conséquences directes et indirectes impossibles à imaginer ?

Ce qu’on devrait dire à propos de nos rêves s’impose à propos de certaines réflexions et choix : « ma pensée m’a fait » [. Choisir, c’est souvent suivre… « Parfois je pense…parfois je suis », ironisait Valéry.

C’est d’autant plus vrai que l’Europe est perçue comme une « affaire compliquée », y compris mécaniquement. « L’Europe est une emmerdeuse » . Parce qu’on n’est jamais à l’aise dans un chantier qui n’en finit pas. Et parce qu’elle sert de miroir grossissant, de révélateur et d’amplificateur à nos difficultés existentielles dites « post-modernes ».

« Le paradoxe de l’Europe est de catalyser une crise du triangle des relations individu-masse-nations », souligne justement Thierry Wolton. Ce n’est pas un hasard si, en français, c’est le même mot qui désigne à la fois la politique vis-à-vis des immigrés et la construction d’une Europe unie : intégration . L’Europe est au carrefour (dangereux) de l’identité et de l’altérité.

L’actuelle crise du politique, manifeste dans tous les pays d’Europe, aggrave encore les effets pervers de la démocratie directe. La versatilité extrême d’un électeur-consommateur devenu « zappanthrope » , est amplifiée par une terrible crise de la « croyance en politique », une explosion de « mécréance politique » , du « désenchantement » politique généralisé, de « rejet du politique », du « Politikverdrossenheit, disent les Allemands.

Ce rejet du politique et des acteurs politiques (et de ceux qui s’y rattache, fonctionnaires, journalistes, spécialistes, experts) se double de ce que certains politologues appellent le « syndrome danois » pas seulement en raison du Non à Maastricht …

Tant que l’Europe est perçue comme une « affaire étrangère », l’idée de souveraineté populaire reste assimilée à celle de la nation. A l’intérieur d’un pays, on accepte des décisions majoritaires dénoncées par la minorité parce qu’elles sont prises par un gouvernement et un Parlement dotés d’une légitimité démocratique ancrée naturellement dans les esprits et dans les habitudes de penser. « C’est de chez Nous », « Charbonnier est maître chez lui »

Au niveau européen, une décision majoritaire prise contre une opinion minoritaire sur le plan national est perçue comme une aliénation, reçue comme « imposée » par l’extérieur, « par Bruxelles », donc illégitime, même si dans les faits les autorités nationales ont eu leur mot à dire avant et pendant la prise de décision, même si le Parlement européen a donné sa caution démocratique.

« L’autodétermination politique » n’est vécu dans sa pleine légitimité et dans sa légalité que sur le plan national. La souveraineté reste d’abord territoriale .

Le désaveu du Parlement danois par le peuple sur Maastricht s’expliquerait par cette donnée psycho-sociologique : L’UNION en l’état est perçue comme une communauté d’Etats et non comme une communauté de citoyens, comme un espace citoyen. Ce phénomène n’est pas que danois. Il expliquerait le fossé que les sondages mettent en relief entre le OUI massif à l’idée d’une unification européenne en général et les réserves ou les refus qui se manifestent quand les questions portent sur des questions précises et concrètes sur l’organisation de cette unité….

Selon Peter Graf Kielmansegg, qui a étudié le phénomène, la mise en relief des pouvoirs accrus du parlement européen n’y change rien, ou peu de chose. Cette réaction de rejet ou de suspicion est amplifiée par le fait que le processus d’intégration européenne est perçu à la fois comme imprévisible et irréversible : « quelqu’un qui avance sur une route sans retour en ne sachant pas où la route le conduit peut hésiter, s’arrêter, douter ».

Kielmansegg a des analyses qui rejoignent les intuitions de De Gaulle : « Les Danois veulent être gouvernés par des danois, les Allemands par les Allemands, les Français par les Français, etc…La légitimité au niveau européen est faible parce qu’elle est apparaît comme construite artificiellement (…) Or le credo de l’ère démocratique est que les gouvernements puisent la légitimité de leur pouvoir dans l’approbation des gouvernés »

Le général aimait à répéter : « La légitimité passe avant la légalité ». Il est vrai qu’il le disait en pensant à son appel de Londres, mais il est évident que ce concept de légitimité est de plus en plus important dans cette époque de crise de la Représentation démocratique.

La difficulté, c’est que la légitimité n’a que des mesures qualitatives, très subjectives, intuitives, sensorielles, affectives . La légitimité de l’Union européenne se forgera et se consolidera par la ratification de la Constitution, bien sûr, mais surtout par les actions qui seront entreprises pour que les objectifs fixés soient atteints, avec des résultats vus par les citoyens.

En attendant, (consolation), la légitimité de vouloir faire de l’Europe une terre de paix, de sécurité, de liberté et de bien être n’est plus à démontrer.

Cette donnée socio-psychologique ne facilite évidemment pas des prises de positions sur l’Europe très audacieuses. Et rend très périlleux tout appel à l’approbation d’une décision sur l’Europe ouu de l’Europe. « Une constitution ? Mais nous en avons déjà une », lance Philippe de Villiers avec sa fausse naîveté…

Ce « syndrome danois » est d’autant plus pesant que les réticences d’une partie du peuple à l’égard d’un « pouvoir extérieur » sont grandes également chez les élites nationales des administrations « centrales »… Elles se sentent à tort, bien sûr, mises sous tutelle. Comme si les « fonctionnaires de Bruxelles » (donc d’ailleurs) menaçaient leur pouvoir et amoindrissaient leur « image », à leurs propres yeux et aux yeux des autres…

Nous sommes évidemment là au cœur des répercussions du « déficit pédagogique » souvent confondu, à tort, avec le « déficit démocratique » si dénoncé. Il est difficile de dire « L’Europe, c’est nous » quand nous avons le sentiment de subir un pouvoir lointain…

Ces phénomènes combinés accroîssent la croyance que les vrais pouvoirs sont ailleurs, cachés, hors de portée. « Les maîtres du monde n’ont rien à faire de notre avis. Ils nous manipulent tous et tous les politiques ne sont que des marionnettes ». Terrible spirale du désenchantement généralisé. Et de la mise en doute de tout, de la suspicion, et des complexes d’infériorité.

La faiblesse internationale de l’Europe née son inachèvement, fait accroît encore le sentiment d’impuissance qui pousse à dire « A quoi bon ? », en dépit des exhortations de Paul Valéry. « Une constitution européenne, un Président pour l’Europe ? A Quoi bon ? Tout se décide à Washington par les pétroliers texans et les marchands d’armes et les patrons des multinationales»

A l’apathie citoyenne de toutes les époques (Démosthène et Périclès s’en plaignaient déjà), s’ajoute la maladie d’indifférence citoyenne : « chacun a tendance à projeter dans le dépérissement de la politique son propre dépérissement »…

Dans ces conditions, les ratifications du projet de Constitution au suffrage universel direct sont toutes (ou presque) des paris extrêmement risqués. On comprend les hésitations des Allemands chez qui le referendum a été banni de la Constitution par méfiance envers le pernicieux suivisme « démocratique », ce que Girard a bien analysé : « le mimétisme de masse » .

En France, Jacques Chirac a eu, après réflexions, le mérite de la concision et de la clarté: « Ce texte concerne directement les citoyens français. Ils seront directement consultés. Ce texte est un bon texte. Je n’imagine pas un responsable politique dire le contraire » Mais il sait que son pari n’est pas gagné d’avance.

En fait, un « oui massif et franc » à la constitution se heurte à un vrai « quintet du non » :
En fait, un « oui massif et franc » à la constitution se heurte à un vrai « quintet du non » :
  Les extrêmes-droites nationaliste, populiste et bien installées dans le paysage politique français et logiquement opposés à la Constitution : elles sont hostiles aux valeurs qui la fondent.
  Les droites libéral-nationalistes, plus nationalistes que libérales , pour qui le patriotisme est d’abord ce que Tomi Ungerer appelle une « escargotisme », le repli dans sa coquille »
  Les droites et les gauches national-républicanistes pour qui l’Europe « défait la France » et noie le peuple dans un océan dominé par le capitalisme àl’américine
  Les extrêmes-gauches révolutionnaristes et internationalistes pour qui l’Europe en quête d’unité est un accélérateur d’une uniformisation mondiale capitalistique qui exploite et écrase les peuples
  Les fédéralistes intégristes animés soit par un micro-patriotisme régional teinté de nostalgies empoisonnées soit par un euro-enthousiasme débordant chargé d’utopies ambiguës.La seule « bonne » Europe, ce n’est pas celle de Schuman et de de Gaulle : c’est celle de Denis de Rougement, « l’Europe contre les Etats par les régions »



A ce « quintet du Non », structuré, s’ajoutent les membres épars de mouvements informels. Ceux de « l’arbre qui cache la forêt », par exemple (« je suis contre la peine de mort »… « Je suis contre l’absence de référence à dieu »… « le mot fraternité n’est pas dans la devise »… « je n’aime pas les drapeau européen : il n’y a ni rouge ni blanc »… « le droit au logement n’est pas reconnu »… « je suis contre l’égalité homme-femme »…) Ou ceux « du jour où les poules auront des dents » : « on doit supprimer les armées…Il aurait fallu interdire le nucléaire…Ils auraient du prévoir un Empereur ou au moins un Roi… » Inutile d’insister…

Tout cela n’est dit et classifié que par facilité : en fait, les lignes de partages entre les Oui et les Non dépassent les étiquettes, les clivages traditionnels des partis et traversent toutes les familles politiques.

Même dans la mouvance centriste, pro-européenne par définition, la tentation s’avère grande non d’un non, mais d’une abstention oui un vote blanc (de « protestation ») ou d’un « oui du bout des lèvres » qui n’a rien de stimulant pour les électeurs indifférents, hésitants ou sceptiques. Parce que la constitution marque aussi les limites de la rencontre entre les voies tracées par Schuman et De gaulle. Et l’insuffisance de la réconciliation des leurs idées.

« Je suis sceptique sur la portée réelle de ce texte », explique, par exemple, Jean-Louis Bourlanges, pro-européen enthousiaste. « L’essentiel des compétences politiques (défense, diplomatie, fiscalité, budget communautaire, harmonisation économique, lutte contre la criminalité) demeure régi par un système de décision intergouvernemental archaïque et paralysant. Les coopérations renforcées seront plus faciles à l’extérieur du traité que dans son cadre. La future composition de la Commission est absurde.. Le parlement grignote quelques pouvoirs mais au détriment des prérogatives budgétaires qu’un législatif se doit d’avoir »

Bourlanges votera oui, bien sûr, tout de même, parce qu’il n’est pas homme à pratiquer la politique du pire par maximalisme déraisonnable. Mais il est certain que l’aventure de l’unification européenne mérite plus que des votes de résignation et des adhésions par défaut. Valéry Giscard d’Estaing, pourtant conscient des imperfections du texte final, a raison d’exhorter à une « ratification massive » : « La Constitution permet de faire basculer l’Europe vers l’avant »

Le pari du referendum sera gagné si la chance qu’offre cette consultation est saisie. Et cela n’est pas, en France comme ailleurs, de la seule responsabilité de la Présidence de la République et du gouvernement… Cette chance, c’est, répétons-le, de guérir la France de son « mal européen » et, dans le même temps, l’Europe de son « mal français ». Cette chance, c’est aussi de démontrer que le slogan « L’Europe sans Européens » est mensonger et peut devenir carrément vide de sens avec cette constitution qui est un outil de renforcer ce qui n’existe pas assez au niveau européen : ce que Castoriadis appelle le ISI , « l’imaginaire social instituant »

L’imaginaire européen existe : il est le fruit de « Mille ans de construction européenne » , ou plutôt de tout ce qui, au fil des siècles, a complété les mythes fondateurs de la culture européenne. Mais cet imaginaire social n’est pas à lui seul instituant d’une authentique identité politique de l’Europe.

Avoir les mêmes « héritages culturels », souscrire aux mêmes « valeurs », être engagés dans les entreprises communes qui nouent des « solidarités de fait » et forgent un « destin commun » ne suffit pas, en l’état, à faire de l’ « identité européenne » autre chose que les fruit d’une juxtaposition d’identités nationales. Parce que les frontières géographiques ont été dépassées plus rapidement que les « clôtures mentales » érigées par « l’ institution social-historique « qui nous a tous formés « nationalement ». Et parce que, intrinsèquement, le « concept Europe » est lié à « l’universel »

Notre patrimoine ? Il appartient à l’Humanité. Nos valeurs ? Elles s’autoproclament « universelles ». Notre « Destin commun » ? il dépend de plus en mieux de ce qui est nommé mondialisation, globalisation… L’identité européenne est « introuvable », comme le peule, selon Rosenvallon, parce que l’Europe est perçue comme « entre-deux », un maillon (plus ou moins utile, selon les appréciations) entre le local et le global.

Elle est à la fois trop grande pour constituer un espace public, donc civique, et trop petite pour être une identité perçue, vécue, ressentie comme authentique. Trop grande, selon les analyses, très à la mode, de John Stuart Mill : « Des institutions libres sont presque impossibles dans un pays constitué de nationalités différentes » . Pas d’identité commune dans une entité où des langues différentes interdisent aux citoyens d’être « atteints par les mêmes livres, les mêmes journaux, tracts et discours »

A ces arguments, s’ajoutent ceux qui, inspirés par l’implosion de l’URSS , prétendent qu’en cette ère où le planétaire vit dans votre salon par la télévision, les grandes fédérations sont prédestinées à la désintégration : « Du bon usage des nationalismes » , explique Françis Fukuyama dans la foulée de sa « fin de l’histoire et du « dernier homme » …

Tout cela ne tient pas compte de quelques données essentielles. D’abord, les valeurs européennes sont « universelles » par volonté plus qu’en réalité. Cette proclamation, faite avec les yeux de la foi (chrétienne ou républicaine), gomme la spécificité essentielle de l’Europe : la personne…qui n’est pas l’individu et oublie la nature même de la culture spécifiquement européenne : elle « n’affirme pas le primat de la culture européenne, mais le primat de la culture » comme l’explique judicieusement Edgar Morin . Voilà deux conceptions « universelles » qui n’ont rien de mondial…

Pour ce qui est « du bon usage des nationalismes », l’Europe a fait toutes les expériences possibles, y compris les plus suicidaires et criminelles. Comme elle a connu toutes les expériences « impériales » : l’Union européenne n’est pas un « grand ensemble » imposé, c’est une construction librement acceptée.

Ceux qui mettent en avant le fait que la Constitution née de la Convention de Philadelphie n’a pas empêché une « guerre de sécession » oublient que l’actuelle Constitution européenne est précisément faîte pour tirer les leçons des guerres civiles, de sécession ou non, « fondatrices » de « l’Europe-cimetière »…

En finir avec « l’Europe cimetière », avec la tragique « Désunion européenne », c’est précisément la finalité suprême qui portait et Schuman et de Gaulle. Le projet de Constitution est l’un des éléments de la réponse à la question-clef que Gaston Boutoul posait en 1950 : »Qu’est-ce qu’on fait quand on ne fait pas la guerre ? »



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