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28/11/2004

Réconcilier de Gaulle et Schuman (1)

Quand la France a « mal à l’Europe »…


SOS Médecins ! Voilà plus de 50 ans que la France a « mal à l’Europe » et que l’Europe a « mal à la France ». Deux symptômes d’un « mal d’amour ».
Ce « mal d Europe » n’a pas qu’une cause : ses racines sont dans les têtes plus que dans les corps. La « révolution » de l’unité européenne, en 1950, ne s’est pas traduite par la révolution intellectuelle et mentale qui aurait dû et devrait s’imposer.
Pis : les querelles circonstancielles qui ont marqué les débuts et les premiers développements de la « construction européenne » hypothèquent toujours les actions présentes et futures.
Schématiquement, les Français restent partagés par deux visions et deux pratiques de l’Europe : celle de Robert Schuman et celle du général de Gaulle. Celle d’une construction « supranationale » et celle de « l’Europe des patries ». Celle d’une Europe « européenne » et celle d’une Europe occidentale ou atlantique. Celle d’une Europe intergouvernementale et celle d’une Europe gérée et animée selon un mode fédéraliste ou fédératif.

Deux visions opposées

dg_5_jpe.jpgCette opposition frontale entre les idées de Schuman et de de Gaulle ne concerne évidemment pas que les électeurs français de la droite et du centre. A gauche aussi, cette ligne de démarcation à la fois réelle et imaginaire, joue un rôle décisif en nourrissant des clivages parfois réels, parfois artificiels.
Ce problème n’est pas que français : tous les pays du « vieux continent » sont écartelés entre la volonté de rester indépendants et pleinement souverains et le désir (le besoin) de s’intégrer dans un ensemble cohérent qui garantisse paix, sécurité, prospérité partagée et influence sur la vie de la planète pour que ce monde ne devienne pas immonde.

Une "affaire française"

Les divisions entre Français aggravent et prolongent celles des autres Européens, par mimétisme. Et parce que « l’Europe est d’abord, historiquement, une affaire française » , comme se plait à souligner Alain Duhamel
Résultats : l’Union européenne n’est qu’à mi chemin de son unité et avance lentement, à coups de crises ouvertes. Cette « construction » est perçue comme un engrenage subi et non comme ce qu’elle est : une entreprise historique sans précédent, une aventure collective qui devrait susciter l’enthousiasme, mobiliser les énergies, dégager des horizons d’espérance, sortir nos sociétés de ce « désenchantement » chronique qui accélère la « spirale du déclin » d’un continent qui fut la « Lumière du monde » avant d’inventer et de subir le pire.
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La maladie a été longue. Elle reste encore douloureuse. Mais elle n’est pas incurable : le remède est en Nous, en chacun de nous. Et nous avons l’occasion de l’appliquer. L’Histoire, qui, chacun le sait, ne repasse jamais les mêmes plats, nous offre, en effet, en 2005, ce que les anciens Grecs appelaient le Kaïros, un temps opportun et une opportunité de marquer le temps, de changer le cours des choses : la ratification du projet de Constitution pour l’Union européenne.
En tant que tel, ce texte résulte des divergences et des convergences entre les voix du général de Gaulle et de Robert Schuman : il est comme au carrefour des deux chemins préconisés et suivis. Il a donc, organiquement, toutes les imperfections des synthèses.

Pour une « Re-naissance »

Mais il n’est pas le fruit d’un compromis boiteux. Il a même quelques grandes vertus par son existence même, par les valeurs qu’il proclame, par les finalités qu’il clarifie, par les mécanismes qu’il rend plus compréhensibles. Il offre surtout une chance fantastique : changer la nature des réflexions et des débats sur l’Europe. En finir avec les débats de nature théologique sur les formes de l’Europe unie pour aborder enfin les questions de fond.
Cette chance est double : par le vote et par les débats que ce referendum peut (devrait) entraîner.
Le verdict des urnes revêtira bien sûr une importance extrême : plus que politique, le choix sera « civilisationnel », même si la tentation s’avère grande, ici et là, d’en minimiser et d’en minimaliser la portée.
Un « non » français retarderait l’espérance d’une véritable « Re-naissance » européenne en une époque et dans un monde qui en ont bien besoin. Comme le rejet français du projet français d’une Communauté européenne de défense, en 1954, a retardé l’avènement d’une Europe politique qui fait toujours défaut pour que le continent s’évade de cette spirale du déclin qui la mine depuis 1914, depuis qu’elle a été « punie de sa politique », comme disait Paul Valéry.
Sans céder à la tentation des prédictions impossibles ou jouer les prophètes de malheur pour écarter les mauvais esprits comme les sorciers qui fondent leurs pouvoirs sur l’art du « catastrophisme », nous devrions même craindre qu’ « un » non français détricote le patient travail le Tisserand, sans précédent dans l’Histoire des peuples, effectué depuis plus d’un demi-siècle.
« Ce que l’histoire a fait, l’histoire peut le défaire », redirait Fustel de Coulanges. D’autant plus que le seuil d’irréversibilité de cette quête d’une paix qui vise rendre de nouvelles guerres européennes non « seulement impensables mais impossibles », n’est pas encore atteint. Il est des moments où le présent engage l’avenir pour plusieurs générations…

"Une affaire intérieure"
Les débats, eux, doivent pouvoir permettre de réussir ce qui avait été gâché pendant la campagne référendaire de Maastricht : mettre à plat des dissensus, au-delà des préoccupations politiciennes, opérer une révolution mentale susceptible de nous guérir de ce « mal d’Europe ». En réconciliant les idées et les méthodes de de Gaulle et de Schuman. En dépassant les querelles passéistes, les « pensées-slogans », les caricatures devenues stéréotypes. En cessant de masquer ou de kidnapper les problèmes réels, les questions de fond, les vrais enjeux par ces polémiques que le général de Gaulle qualifiait de « politichiennes ». En cessant de parler de l’Europe comme d’une « affaire étrangère ». Ou comme une « chimère » nourrie par des nostalgies ou des utopies.

Quelle politique française EN et POUR l'Europe
L’heure ne devrait plus être celle du « faut-il faire le pari de l’Europe ? », mais celle du « quelle politique française faut-il en Europe et pour l’Europe ? ».
Elle ne devrait plus être celle du «comment faire l’Europe sans défaire la France ?» (et les autres pays), mais celle du « que faire en Europe pour parfaire la France » (et les autres pays) et du « que faire en France pour parfaire l’Europe ? ». Ces questions sont d’une autre nature, hors modes, mais elles constituent une « impérative nécessité » pour guérir de ce « mal d’Europe » qui affaiblit et la France et l’Europe.

Personnalisme et esprit de résistance

Est-ce possible ? Oui, si les acteurs politiques respectent l’esprit de la démocratie, et les citoyens, en faisant souffler « l’esprit de responsabilité », quelle que soit leur opinion. Oui, si les média et les citoyens les plus actifs de la société civile démontrent que le Débat peut ne pas être détourné de son objet et se résumer à une suite de monologues ou de soliloques figés, à un enfermement dans des positions campées, à un exercice de psittacisme, de perroquets (plus ou moins) savants.
Oui, si comme Schuman, on « met sa volonté au service d’un idéal ». Oui, si comme De Gaulle, on sait « tracer une nouvelle route par un mouvement incessant ». Oui, si l’on se souvient que l’un et l’autre incarnent les deux piliers de la construction européenne depuis les terribles tragédies provoquées par le nazisme : le personnalisme et l’esprit de résistance.
Leurs visions respectives sont-elles, aujourd’hui antagonistes ? Oui, si l’on se contente de dresser des barricades entre les deux. Non, si l’on sait sortir des ornières et replacer leurs analyses respectives dans le contexte des controverses de l’époque, donc de la naissance et de l’enfance de l’Europe unie. En se débarrassant des dictatures des stéréotypes, des procès d’intentions et des caricatures. En sachant faire la distinction entre les modalités et les finalités En cessant d’avancer dans l’avenir à reculons. Ou en ne regardant que dans le rétroviseur.
Cette question n’est pas que politique : elle est d’abord philosophique. La construction européenne doit s’accompagner de ce Jacques Derrida appelle justement une « déconstruction »--qui n’a rien à voir avec une quelconque destruction. « Déconstruction » de concepts utilisés par réflexe plus que par réflexion : souveraineté, indépendance, République, laïcité, Patrie, Nation, Fédération, Unité… « Déconstruction » de nostalgies vaines et d’utopies impossibles.

« Un certaine idée de l’Homme »

« L’Europe commencera à exister le jour où l’on cessera de parler des pères fondateurs de l’Europe pour parler des enfants de l’Europe », a lancé Giscard d’Estaing. L’avenir des « enfants de l’Europe » dépend de notre faculté de poursuivre l’œuvre des « Bâtisseurs » qu’il faut connaître, comprendre et analyser. Et de notre aptitude à dépasser les frontières intellectuelles, émotionnelles et politiques tracées entre eux dans toutes les familles politiques par des héritiers souvent peu fidèles à l’un et à l’autre.
Réconcilier Schuman et De Gaulle, c’est d’abord faire coïncider une « idée certaine de l’Europe », et une « certaine idée de la France » (et des autres contrées) en s’accordant sur une « certaine idée de l’Homme ». Le patrimoine, disait Malraux, c’est « la conservation plus la métamorphose ». Sachons conserver les héritages de l’autre et de l’autre et forger les métamorphoses indispensables. Les horizons d’espérance ne se rêvent pas : ils se fabriquent.
Cela peut nous permettre de nous guérir de quelques traumatismes toujours douloureux : l’échec de la Communauté européenne de Défense, cette CED dont nous paierons encore longtemps la facture, la « crise de la chaise vide », l’échec du Plan Fouchet, les déchirures franco-anglaises, l’Europe condamnée à jouer les boucs émissaires de tous nos maux, le séisme du referendum sur le traité de Maastricht…
Cela peut et doit aussi nous permettre de trouver remèdes à quelques maladies psychosomatiques bien françaises, mais pas seulement… « Plus un peuple est intelligent, plus ses divisions sont graves », notait Jacques Maritain . Plus un corps social est dépolitisé et frappé du rejet du politique, plus le peuple devient « introuvable », « désenchanté », apathique, plus la nation, si souvent invoquée avec lyrisme, devient une abstraction et plus le « vire ensemble » et le « faire ensemble » deviennent difficiles.
Avant de devenir une « fabrique d’avenir » pour les Européens, le projet de Constitution tel qu’il est, en dépit de ses insuffisances et de ses imperfections, peut être un outil de réconciliation française, de réhabilitation du politique, de rénovation de la pensée, donc de la philosophie politique. Un « levier d’Archimède » pour que le futur ait un avenir.
Daniel RIOT

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