28/11/2004

Réconciliet De Gaulle et Schuman (3)



« Une certaine idée de la France »…

Une « certaine idée de la France ». Et une idée certaine de l’Europe, donc de la France dans l’Europe. Deux « Idées-Monstres », redirait Paul Valéry. Deux Idées Lumières. Un bel héritage. Trop à porter peut-être.

Charles de Gaulle : l’Homme de l’appel du 18 juin. Robert Schuman : l’Homme de la Déclaration du 9 mai 1950. Deux personnages entrés vivants dans l’Histoire et la Légende.

Le général et le moine laïc

Faut-il comparer les deux personnalités ? La morphologie, déjà, les distingue. Un géant, l’Homme du Front. Un petit homme, l’homme des Frontières. L’un semble fait pour être statufié, l’autre pour passer inaperçu. L’un n’est vu que debout, l’autre qu’à genoux, ou presque. L’un déborde d’énergie, rayonne d’un magnétisme de « chef » : le charisme est un don. L’autre présente davantage de profondeur que de hauteur, exhale le parfum des rats de bibliothèque et des moines solitaires : la réserve peut être une qualité. L’un semble fonctionner avec une pile atomique, l’autre « avec un moteur au gaz pauvre » Bref : un général et un enfant de chœur…

Leur état civil aussi les distingue. L’homme de Colombey est « Français de France », de souche et de couche. Celui de Scy-Chazelles est né au Luxembourg, a grandi et a été éduqué en Germanie, est devenu « lorrain de toujours et français de cœur»
Leur « carrière » également les placent à l’opposé l’un de l’autre : le militaire se rebelle par lucidité et patriotisme, le moine laïc tombe en politique par amour de sa région, fait de la Résistance, « à sa manière », en se réfugiant dans la prière et les lectures saintes. Le chef de la France libre deviendra le Père et le maître de la V ième République, Robert Schuman restera un « homme de la IV ième » sans même diriger son parti.

Deux conceprtions du pouvoir

Leurs attitudes face au pouvoir et dans l’exercice du pouvoir les placent dans deux catégories différentes. Ils n’ont pas joué dans la même division, dirait-on en termes footballistiques.
L’un est un fleuve qui impose sa puissance majestueusement : Vision, stratégie et tactique d’abord. La politique, c’est l’art de transformer des rêves en réalités. « L’intendance suivra »…
L’autre est un humble piéton qui essaie de traverser les torrents de la vie, laborieusement, en s’appuyant sur les pierres qu’il trouve « en évitant de glisser ou de se laisser éclabousser » . Sérieux, besogneux, pointilleux, il déteste les effets de manche et reste coller aux réalités : « j’entends les discours, mais j’attends les recettes », dit-il en bon comptable des Finances nationales face aux appels à l’augmentation des dépenses et à la diminution des impôts. Il ne fait « jamais comme si… ». La politique consiste à améliorer les réalités : « Faut pas rêver ». « Un réaliste mystique », dira-t-on de lui

Des racines et des ailes...

Notre but, ici, n’est évidemment pas de brosser des portraits croisés de ces personnages qui ont de bons biographes . Ne retenons que ce qui compte dans l’optique qui nous intéresse : l’approche de la « construction européenne ». Chez le général, quelques points essentiels doivent être mis en relief :
>> Le Saint-Cyrien d'avant 14, amoureux de la France, projette sur l'avenir un regard imprégné du passé. La France vaincue, soumise, vilipendée est une France sans âme et sans corps... Rejetée, humiliée, exploitée, par les autres pays européens.
« Pour nous, Français, depuis 1815 et jusqu'à 1870, ce qu'il est advenu de notre vie nationale, de nos régimes politiques, de notre situation dans le monde a été déterminée par la coalition hostile qui unissait les Etats de l'Europe contre la Révolution, les foudroyantes victoires, puis l'écroulement de Napoléon, et, en fin de compte, les traités désastreux qui sanctionnèrent tant de batailles. »
Après quoi et au cours de quarante-quatre ans que dura « la paix armée », c'est notre « défaite, le sourd désir de la réparer, mais aussi la crainte que l'Allemagne unifiée ne nous en inflige une nouvelle qui dominèrent notre comportement intérieur et extérieur ». Esprit de revanche et peur, ou vigilance.
>> Le militaire prévoyant, le stratège éclairé et pétri d’Histoire, le citoyen responsable supportent mal « l'état de satellite » auquel la France est réduite par frilosité et manque d'ambition.
Par le Traité de Francfort, la troisième République avait « laissé Saint-Petersbourg mener le jeu plutôt que Paris ».
L'armistice de 18 a été signée par un « halte-là » des Anglo-Saxons. Le Traité de Versailles, « laissait l'ennemi intact dans son unité, son territoire et ses ressources », à cause des pressions de Londres et de Washington.
Pire : c'est en raison des « plans fallacieux que nous offraient les Etats-Unis » que Paris, face à l'Allemagne, abandonnait ses gages et renonçait aux « réparations qui nous étaient dues ».
Surtout, c'est parce que Paris regardait trop vers Londres que la France n'a rien fait pour enrayer la montée de Hitler : « Il eut suffi d'une action préventive ou répressive de notre part pour amener le recul et la déconfiture du Führer encore dépourvu d'armement ». Quelle leçon, toujours « correcte et valable » !
Que ne l'avons-nous pas écoutée et appliquée au début de l'implosion de l'ex-Yougoslavie ! Prévenir la guerre, c'est agir à temps.

>> Le Résistant, donc celui qui sait dire « non », qui a pour mot d’ordre »ne jamais se prosterner », n'a évidemment pas supporté la soumission de Vichy à la loi de l'envahisseur qui vise « à faire participer notre pays à un ordre dit européen qui n'était que germanique « . La France n'a pas seulement été vaincue, meurtrie, humiliée. « La France a souffert plus que les autres parce qu'elle est le seul pays dont le gouvernement légal ait collaboré avec l'ennemi (...) La France a souffert plus que d'autres parce qu'elle a été trahie plus que d'autres. »
>> Le chef de la France Libre a mal supporté les bagarres incessantes qu'il a dû livrer pour s'imposer et pour faire triompher ses vues face aux Alliés. Que de « crocs-en jambe », de peaux de bananes, de pièges ! Faut-il mettre en cause la communauté française de New-York et de Washington ? Peut-être. Des historiens l'ont fait. De Gaulle-le-rebelle faisait-il peur ou était-il méprisé ? Une chose est sûre : il était convaincu que les Américains « tenteraient d'arrêter le destin de l'Europe » sans lui, c'est-à-dire « sans la France ». Et cela lui était insupportable. N'avait-il pas raison ? Yalta, Postdam ne se sont-ils pas faits sans lui ? Or « les Français ont besoin d'avoir l'orgueil de la France »
>> Le libérateur, le vainqueur, ne supporte pas l'esprit de tutelle qui pèse sur lui. La reconnaissance ? Oui. Mais « il ne faut jamais se prosterner ». L'avenir commande. Or, quel est cet avenir ? Il s'inscrit dans quelques réalités incontournables :

*Il y a le « désastre inouï ». Il faut donc d'abord « guérir la France ». De ses blessures physiques et morales, mais aussi de ses péchés. La nation française « vivante, souveraine, victorieuse » (un « prodige » !) ne doit plus jamais connaître la honte d'un pouvoir « érigé sur l'abandon ». La vraie force est psychique. La première force de frappe est mentale. La France ne retrouvera les forces de régler ses propres problèmes (reconstruction, décolonisation, modernisation) que si elle trouve en elle-même un projet qui la dépasse, la transcende, lui permette de rompre avec le cycle de la dépendance et de la défaite commencé en 1815.
De Gaulle sait ce qu’il veut sur le plan intérieur : son discours de Bayeux est dans sa tête depuis longtemps. Il a des idées constitutionnelles susceptibles de marier le meilleur de la monarchie et le meilleur de la République. Il a des idées pour la modernisation d’un pays qui , en dehors même des destructions terribles de guerre, avait des faiblesses structurelles et fonctionnelles considérables. Il avait des idées sur la façon de restaurer une cohésion sociale grâce à un système ni libéral ni dirigiste.

Mais les contingences politiciennes étant ce qu’elles étaient, ils ne pouvait pas s’imposer seul. Il n’avait pas libéré la France pour lui imposer une dictature, qui aurait d’ailleurs été intolérable pour les Français comme pour les Alliés. Déjà, c’est en partie parce qu’ils doutaient de ces « engagements démocratiques » que les Américains se méfiaient de lui et dosaient leurs aides matérielles. Les Mémoires de Monnet sont très intéressantes sur ce point.
Alors, il attendra. En préparant son retour aux affaires…En sauveur de la République.
*La géopolitique nouvelle place la France dans une situation rassurante puisqu'elle « n'est étreinte par aucune menace d'aucun voisin immédiat. »
Mais la France reste « mortellement vulnérable », ne serait-ce que par sa position géographique : un « cap de l'Ancien Monde vers le Nouveau » entre « deux Empires, l'Américain et le Soviétique ». Pour que la « France redevienne la France », il faut qu'elle soit l'égale des « grands ». Qu'elle recouvre « un rôle international de premier plan conforme à son génie ». Qu'elle se sente « revêtue d'une responsabilité mondiale. »’
Plus facile à dire qu’à réaliser. Surtout dans le contexte international d’une « après-guerre » transformée en « guerre froide ». Surtout avec le ^poids de l’Oncle Sam

Il ne voulait surtout pas que la France—avec « Paris libéré par lui-même » [5]-- soit traitée en inférieure, comme si elle avait été vaincue. L’ombre des Etats-Unis bouchait son horizon, même si bien sûr, il préférait nettement le flambeau de la statue de la Liberté à la pale lumière des étoiles rouges du Kremlin…

En cela, le Général est bien Français : il inspire encore ou sert de faire-valoir à nombre d’esprit qui sont animé de cette forme de « maladie infantile » [6] qui s’appelle « l’anti-américanisme »…Fascination, répulsion, crispation, suspicions... « Je t'aime, moi non plus »...

Cette "ombre américaine" a pesé sur la scène politique française, mais elle a aussi largement débordé « l’hexagone ». Si Churchill a été davantage prophète qu'acteur de l'unification européenne, c'est à cause de son attirance pour le « grand large ». Si les relations entre la France et plusieurs de ses partenaires du Marché Commun, à commencer par l’Allemagne, ont été aussi tumultueuses, ambiguës, minées par les arrières-pensées, c'est parce que la bannière étoilée a dominé les événements, hanté les coulisses, influencé les scénaristes de l'Histoire en marche.

L'ombre américaine


En schématisant, le "poids américain" a engendré deux réflexes, dans deux "camps" dans presque tous les pays, et surtout en france.

D'un côté, celui de la reconnaissance, de la gratitude et du refuge sécuritaire : « C'est l'Amérique qui a libéré l'Europe du fascisme. C'est l'Amérique qui a protégé l'Occident contre les menaces du totalitarisme communiste. C'est l'Amérique généreuse et libérale, démocrate et capitaliste, qui a assuré la reconstruction européenne, provoqué les "trente glorieuses", engendré une nouvelle prospérité. »

De l'autre côté, se trouve évidemment le camp de la méfiance, de la susceptibilité froissée, de la peur d'un avenir hypothéqué par les dettes envers le « libérateur », de la nostalgie d'un monde où les puissances européennes dominaient la planète, de l'angoisse d'une « tentation impériale » américaine. L'Europe « mère du monde » supporte mal l'émancipation, le succès, la puissance de sa « fille » d'outre-Atlantique.

En France, le premier camp a regroupé la plupart des démocrates-chrétiens et des forces de gauche non-communistes. Le deuxième s'est constitué autour du Général De Gaulle. Parce que le Général est devenu De Gaulle contre les Etats-Unis. Parce que le Général a imposé « une certaine idée de la France » contre les visions et les visées américaines. Parce que « l'homme du 18 juin » raisonnait d'abord en stratège, donc en rapports de forces : il lui fallait compenser sa faiblesse matérielle par des surenchères verbales et scènographiques

De Gaulle jouait « les profondeurs contre les surfaces », pour reprendre une formule de Régis Debray. Toutes les explications ou les illustrations sont dans ses « Mémoires » [7] et dans les révélations d'Alain Peyrefitte

La reconnaissance envers les Etats-Unis ? Oui, bien sûr. L'hommage à l'attachement de l'Amérique à la liberté et à la démocratie ? Oui, évidemment. La solidarité transatlantique dans les moments décisifs, dans l'affaire des fusées de Cuba par exemple ? Oui, naturellement. Mais trois facteurs essentiels ne sont pas à oublier.

1. L'Amérique est toujours intervenue pour l'Europe, avec retard, quand ses propres intérêts étaient en jeu.

2. L'Amérique n'a pas connu sur son sol les invasions, les dévastations, les humiliations, venues de l'extérieur.

3. 3. L'Amérique - et c'est « dans l'ordre des choses » - défend d'abord ses propres intérêts. Le protecteur peut être aussi un profiteur.

La démarche socratique du « connais-toi toi-même » a sa version gaullienne : « défends-toi, toi-même ». Compte sur tes propres forces. Alors seulement tu pourras exister. Et vivre libre. C'était la clef. Cela reste la clef.

Un De Gaulle américain n’aurait-il pas tout fait pour briser un De Gaulle français ? De Gaulle le savait... La stratégie, c'est d'abord l'art de se mettre à la place de l'autre, qu'il soit allié ou adversaire.

Le Général était, face aux Américains plus qu’envers tout autre, d’une extrême méfiance et se plaçait dans la position de celui qui joue un rôle au-dessus de ses vrais possibilité d’action. « Parfois, je fais comme si…des fois çà marche ». La diplomatie est d’abord un théâtre. Le texte et la mise en scène, le texte et les costumes ont plus d’importance que l’intrigue… Si « l'épée est l'axe du monde », il faut toujours avoir une épée. Et si elle est petite, faire croire qu’elle est plus grande...


Face à ces réalités et dans ce contexte, quelles stratégies et tactiques De Gaulle pouvait-il adopter en Europe et dans le monde ?
En fait, il avait trois options :


1. 1. La démarche réaliste, conformiste dans la mesure où elle s'apparentait aux démarches voisines. Oui au Plan Marshall et à la protection américaine, donc oui à la reconstruction dans une uniformité ambiante. Quitte à marquer sa différence dans des registres symboliques et à jouer les « empêcheurs d’américaniser en rond».
2. 2. La « démarche universaliste », celle d'une « mystique française » qui permet de sentir « palpiter les âmes ». C'est le mythe passionnel d'une France « éclaireuse du monde », qui accomplit « les gestes de Dieu », « répand la pensée libre », d'une France, « champion de l'Humanité ».

3. 3. La démarche européenne, celle qui ferait de la France le « fédérateur » du continent, sur la base d'une réconciliation franco-allemande véritable et durable. Dans le respect des solidarités atlantiques, mais sans suivisme « américaniste »
En stratège, donc en froid calculateur, De Gaulle a exclu la première et mis entre parenthèses la troisième. Au moment du Plan Marshall et du lancement de l’Europe, il était dans l’opposition ce qui autorise quelques libertés avec le pragmatisme…

La première était trop rabougrie : elle incarnait tout ce qu'il dénonçait. Ce qui est moyen est petit, donc médiocre. Le gouvernement n'est pas gestion mesquine mais vision mobilisatrice. La troisième exigeait de la patience, une grande maturation des esprits, une lente évolution des choses. Or, disait-il, réaliste, « mon temps est compté ». L'Europe ? Oui. Mais dans « cinquante ans, peut-être ». Trop long : Il ne sera plus là. Tout au plus peut-il la mettre sur rails.

Il lui restait donc la deuxième. Celle qui lui a fait combattre les idées et les initiatives de Schuman. Celle qu’il tentera de mettre en œuvre une fois installé à l’Elysée, après 1958…sans détricoter l’essentiel de l’apport de Schuman : au pouvoir, le réalisme commande.

« Entendez le chant du coq gaulois », ironisent encore ses adversaires…Une « troisième voie » entre l’Est et l’Ouest, un soutien aux forces du « non-alignement » qui se lèvent dans des Etats jeunes et en développement, une contestation des « machins » qui voudraient diriger le monde « sous influence » (l’ONU, l’Alliance atlantique, les embryons d’agrégats européens « dirigés par Washington », une sympathie cynique face aux pays et aux régimes « fiers d’eux-mêmes ».

Deux obstacles à l'Europe


D'ailleurs, outre les poids de l'Histoire et des réalités nationales, la « voie européenne » lui semblait contrariée par deux obstacles majeurs.
*D'abord, la partie occidentale de l'Europe était dans un état de « subordination militaire et politique ». Le libérateur-protecteur est hégémonique. L'Europe, comme le prévoyait Paul Valéry, s'offre au gouvernement d'une « commission américaine ». Inacceptable. Pour De Gaulle, les pro-européens sont d’abord des pro-américains. Et l'Europe même animée par un souci d’autonomie ou d’indépendance n’y pourrait rien : elle était minée par sa soumission, ses divisions et la menace de l'Angleterre, « cheval de Troie » de l'hégémonisme américain. « Il est essentiel que ce que nous disons et faisons le soit indépendamment des autres (...) Voilà la règle. »

D'où le refus d'une France qui figurerait « docilement sous l'hégémonie qualifiée de solidarité atlantique » : l'OTAN n’est, pour le Général, qu’un « simple protectorat américain ».

*Ensuite, la partie centrale, orientale de l’Europe et « ses Balkans » subiraient « l'asservissement forcé » de l'Union Soviétique, c'est-à-dire de cette Russie qui pourtant, un jour, « boira le communisme comme le buvard boit l'encre ». Inconcevable. Toujours pour de Gaulle, comme pour les communistes, bien sûr, les pro-européens sont d’abord des anti-soviétiques. Or plus « l’Ours russe » se sent provoqué, plus « il a faim »


Qui plus est, les deux « super-grands », en fait, « s'entendent comme larrons en foire ». Sur le dos des Européens. Cela justifie davantage encore son refus d'une Europe qui ne soit pas réellement « européenne » : l'Europe, si elle existe un jour, elle « doit servir à ne se laisser dominer ni par les Américains, ni par les Russes. »

D’où, presque naturellement, l'affirmation de la voix et de « l'exception » françaises. Avec une ambition mondiale, et la quête des moyens de cette ambition : une diplomatie et une défense « tous azimuts ». « Vous êtes l'Homme du Destin », lui a dit mi-admiratif et mi-ironique Winston Churchill...Le Général le prendra au mot sans toujours suivre la sagesse de Saint-Thomas d’Aquin : « personne n’est juge en sa propre cause »

"Recouvrer le premier rang"

En somme, l'Europe en quête de son unité passe après d’autres priorités parce que le temps presse. La France doit d'abord se redresser, « retrouve le premier rang » : c’est quand la France sera la « première en Europe » que l’Europe pourra se faire.

Dans cette perspective, la « troisième voie » française, entre capitalisme et communisme, à laquelle De Gaulle pensait depuis longtemps était d’abord une arme stratégique : la France trouvera des appuis hors des blocs, dans les puissances montantes (Chine, Japon, Inde) et dans le tiers-monde, partout où les peuples (« dont le destin est en gestation ») refusent d'être « soumis à l'une ou l'autre des dominations en présence ».

Dans la même optique, la force de frappe nucléaire indépendante française (mise au point sous la IV ième République) sera d’abord un outil diplomatique : « la force de dissuasion n'est pas faite seulement pour dissuader un agresseur, elle est faite aussi pour dissuader un protecteur abusif. »

Ces deux options réunies, jointes à une organisation institutionnelle forte, sont un levier politique : De Gaulle veut doper non la société mais la nation française, lui redonner corps et âme, vigueur et force. Avec un objectif clair : « La France doit être la première en Europe. Elle ne pourra montrer la voie aux autres qu'à cette condition. »

Ces calculs étaient-ils bons ? L'Histoire est encore trop chaude pour être appréciée sans passion.

La grenouille, souvent, a voulu se faire plus grosse que le bœuf. De Gaulle le savait : « Souvent je fais comme si... Parfois, ça marche. » Mais la France aujourd'hui reste en panne de de Gaulle. Parce que de Gaulle, c'était... l'art de la politique comme on parvient rarement à l'accomplir : une vision et une volonté incarnée Où la représentation compte, en fait, plus que la réalité.

La France est effectivement « réapparue » sur la scène mondiale et qui a su flatter son ego national… (sans toujours se faire des amis). Ce résultat mérite des analyses approfondies : les historiens de demain ont un beau chantier. Il est sûr que le « visionnaire » n’a pas tout bien vu…

Où sa « troisième voie » a-t-elle conduit ? A court terme, à un affaiblissement du camp occidental. A long terme, à l'impasse. Brejnev le disait à Gomulka en 1966 : « De Gaulle ? Une brèche dans le capitalisme impérialiste. Un affaiblissement de la position des Américains en Europe ».

Les chants du coq gaulliens n'ont pas plus secoué le Mur de Berlin que le discours de Phnom-Penh n'a apporté justice et paix dans le tiers-monde.

Sur le moment, les positions gaulliennes ont même retardé certaines évolutions. « La Tchécoslovaquie ? Je m'en bats l'œil ! » disait De Gaulle au moment du printemps de Prague, en 1968, à l'ambassadeur Olivier Wormser. Or, en Europe centrale et orientale, c'est Dubcek qui, historiquement, a eu raison, non Husak, Ceaucescu et quelques autres, choyés et confortés par une diplomatie trop complaisante à l'égard des violeurs des valeurs prétendument défendues.

La pensée « dissidente », nourrie des valeurs du Conseil de l’Europe n’aurait-elle pas été un bon appui pour sa vision pan-européenne de l’Eurasie ? Ne paye-t-on pas aujourd'hui l'ignorance, l'abandon des nations européennes laissées sous domination totalitaire ? Le primat trop prononcé de la géopolitique se fait au détriment de la géosociologie. Etrange chez un militant de « l’Europe de l’Atlantique à l’Oural » et chez le porteur d’une doctrine qui, sur le fond, se voulait humaniste…

Les nations et les Etats comptent-ils plus que les gens ? La planète n'est pas un jeu de dominos. De Gaulle restait dans les lignes de Machiavel, de Richelieu, de Bismarck, de Metternich - et de Talleyrand. En feignant parfois d’oublier que les Droits de l’Homme constituent l’apport essentiel de la France au monde : le principe de « non-ingérence » poussé au bout de sa logique se traduit par des crimes de non-assistance à peuples en danger. La souveraineté, disait……., ne consiste pas à avoir le droit de faire la guerre à n’importe qui n’importe quand et n’importe comment. Elle n’est pas non plus le droit d’asservir son propre peuple.

Les « deux hégémonies », qui plus est, étaient-elles vraiment « symétriques », comme le Général a pu le dire en forçant sérieusement le trait de sa pensée ? L'offre faite à Staline en 1944 d'un « nouvel ordre » fondé sur un « axe Londres-Paris-Moscou » était-elle « moralement acceptable » ? Les obsessions de la Nation et des rapports de forces ne doivent pas étouffer les femmes, les hommes et les valeurs dans les nations.

Plus et pire : la mise en avant systématique des « Etats-nations » n'a-t-elle pas encouragé le développement de cette « tribalisation de la planète » qui engendre ce que Régis Debray appelle « le progrès rétrograde » ? Plus l'universalisation des valeurs, la mondialisation des mœurs et la planètarisation des technologies avancent, plus les archaïsmes basiques refont surface.

S'appuyer trop sur les pré-supposés « lois de la constance » peut nous entraîner à « entrer dans l'avenir à reculons ». 1945 fut pour De Gaulle une revanche sur 1815. Mais n'est-ce pas un cycle historique plus long qui s'achève ? Tout héritage vaut un état des lieux. Sans passion. En en tenant compte des derniers constats de François Furet : « Quand les Français se retournent vers leur passé , il faut toujours craindre la passion qu'ils mettent à le célébrer pour éviter d'en faire l'inventaire ». Surtout quand « l'évocation des grands ancêtres » masque plus ou moins bien « un manque d'idée », une insuffisance d'esprit novateur face au présent, une imagination créatrice déficiente face à l'avenir.

Homme du Front et Homme des Frontières

L’Homme des « trois frontières », lui, n’avait évidemment pas la même perception du passé et de la « grandeur » de la « France éternelle ». On n’a pas les mêmes références dans les universités germaniques de Bonn, de Munich, de Berlin et de Strasbourg, la capitale du Reich annexé, qu’ à Saint-Cyr.

En dehors de ses connaissances de plusieurs cultures qui fécondent son esprit, Robert Schuman a une expérience charnelle pleine d’enseignements : sa « patrie » lorraine. Sa terre.

Adolescent, il a suivi les sillons que son oncle labourait dans son champ de …….. Ils traversaient la frontière franco-luxembourgeoise. Et les récoltes étaient les mêmes des deux cotés. « Le soleil passe les frontières sans que les soldats lui tirent dessus », dit un beau proverbe chypriote… Malheureusement, les frontière n’arrêtent pas non plus les nuages chargés de mort, contrairement à ce qui prétendaient voilà peu de temps encore des « experts » qui avaient vu les retombées de Tchernobyl arroser les salades à Kehl mais pas à Strasbourg. Le nationalisme est d’abord une maladie insensée des sens.

Comme toutes les contrées où la géographie fait que « les sangs se mélangent et les caractères nationaux se confondent », la Lorraine a été l’objet d’incessants marchandages, de convoitises de la part des autres puissances. Sa terre a été comme prise en otage par la concupiscence de gens qui devraient s’entendre au lieu de se battre. Elle a été une « monnaie d’échanges », un enjeu, le pion d’un mauvais jeu.

La folie des Hommes a transformé l’Europe en cimetière. Parce que le patriotisme se mue vite en nationalisme fauteur de guerres, accoucheur de haines et d’intolérance, géniteur de réflexes suicidaires et meurtriers. Parce que l’Histoire est souvent « récupérée » à des fins belliqueuses. Parce que la Mémoire devient sélectivement dangereuse quand elle n’est nourrie que par l’esprit de rancœurs, de rancunes, de vengeances et d’impulsions dominatrices.

C’est aux frontières, souvent, que se défoule l’Hybris, cette Bête qui est en chacun de nous,, comme disait Brecht, et qui s’épanouit quand par mimétisme la barbarie devient collective. C’est aux frontières que se juge le dosage de la bestialité en l’humanité, de cet « humain, trop humain » dont parlait Nietzsche

L’amour de la patrie ? Oui, sans réserve. Avec loyauté. Avec chaleur. Avec fierté. Avec le cœur et le cerveau. Mais en respectant le patriotisme des autres et en se méfiant des déviances de l’intégrisme nationaliste. « Il doit y avoir des valeurs supérieures aux valeurs nationales, un bien commun supérieur à l’intérêt national ».

Comme (entre autres) Adenauer, le Rhénan de Cologne, de Gasperi, le frontalier du Trentin, Pierre Pflimlin, l’Alsacien qui faisait du vélo dans son enfance sur la ligne Siegfried avant de subir les illusions de la ligne Maginot, Schuman sait qu’une frontière est à la fois un barrage et un passage. Un poing fermé et armé ou une main tendue et généreuse. Il sait surtout que « les Etats modernes sont des fictions généalogiques »

Aimer son pays ce n’est pas détester les autres et empêcher les autres d’aimer le leur… « Cultive tes racines et plante-les dans les étoiles », dit un proverbe alsacien qui devrait être traduit dans toutes les langues et servir de devise universelle en cette ère des « crises et des replis identitaires »

'Tes racines dans les étoiles"

Quand il est citoyen allemand, il se montre loyal envers l’Etat qui le protège et qu’il se doit de servir. Mais être un « bon Allemand » n’est forcément devenir un Allemand qui ne respecte pas les francophiles et qui milite, s’engage, risque sa vie et menace celles des autres en cultivant les rêves du « pangermanisme », en nourrissant des ambitions impériales.

Réformé en 1908, il sera exempté d’un service militaire long et se fera affecté pendant la guerre dans une administration cantonale, à Boulay en Moselle. Il accomplira ses taches avec un souci : le respect des personnes.

Et personne, pas même des individus assoiffés de vengeance et de la « justice » des vainqueurs ne lui fera quelque grief. Il est même pressenti pour une candidature aux élections dès 1919. Le Sage sait rester propre même dans les pires moments.

Quand il choisit la France, après réflexions et après le 11 novembre 1918, c’est « avec une confiance et une affection sans réserve ». Mais avec la pleine conscience qu’il n’a pas à opprimer les germanophones de sa région et que sa génération n’a pas à régler des comptes avec le passé de la France.

Sa Lorraine est celle de Jeanne d’Arc, bien sûr. Il fera même deux fois le voyage de Rome à l’occasion de sa béatification et de sa canonisation. Mais les voix de la Pucelle n’étaient des voix de haine des autres. Défendre son pays est un chose : c’est même un devoir. Mais ce n’est pas asservir, conquérir, chercher à dominer. Non au de Barrès, Lorrain lui aussi : « le nationaliste c'est celui qui nie le patriotisme des autres"

Il ne porte pas en lui les phantasmes hérités des luttes du Royaume contre l’Empire ou de la France révolutionnaire « assiégée ». Il ne nourrit pas les rêves, monarchiques et républicains à la fois, de combattre tous les Empires qui ne sont pas les siens.

Son catholicisme ne résonne pas avec les échos, même étouffés, des Croisés ou de « Illuministes » français qui tel Joseph de Maistre rêvaient d’une Europe sous le contrôle d’un Pape redevenu maître de la « cité terrestre » et tel Léon Blois pensaient que « tout catholique a le droit d’être un incendiaire » …comme au temps des Cathares : « Tuer les tous, dieu reconnaîtra les siens ». Pour lui, « Dieu est amour ».

Il se sent héritier de l’Histoire de son pays, mais il ne se sent coupable ni de l’exécution de Louis XVI ni de la transformation de la révolution en Terreur. Il n’a à venger ni Waterloo ni Trafalgar. Il ne prend pas la « bousculade autour du moulin de Valmy » pour une victoire héroïque. Il ne francise pas Charlemagne, d’Aix-la-Chapelle, ni Clovis, un Belge. Et pour lui la « ligne bleue » des Vosges ne doit pas renvoyer en permanence « les cris de guerre des tributs primitives »

Le passé qui hypothèque l’avenir est un passif. « Ne cherche pas à remanger ce qu’ont digéré tes ancêtres », exhortait Gide

De la boucherie de 14-18, le petit avocat lorrain tire vite les leçons.

>> La « Der des Der » ne sera pas la dernière si le monde ne trouve pas des règles de droit et de morale pour éviter de nouvelles explosions, plus meurtrières encore—car les techniques des meurtres collectifs ne cessent de se perfectionner.
>> L’Europe paye très cher le prix de son imprévoyance et son incapacité à se montrer digne des valeurs de sa propre civilisation. L’explosion des nationalités et des nationalismes ? Les conséquences des aventures de conquêtes impériales. La Révolution russe ? Un enfant idéologique des Européens. Ni Karl Marx, ni Engels, ni Lénine n’étaient russes… La puissance américaine ? Le résultat des guerres tribales européennes.
« En 1913, l’Europe dominait l’univers. Sa partie occidentale assurait à elle seule 44% de la production industrielle mondiale, ses flottes de commerce transportaient 79% du trafic maritime et plus de 90% des capitaux investis sur la planète étaient européenne. Et cette hégémonie se doublait d’une supériorité culturelle » .Kissinger aura raison : « L’Amérique est devenue une puissance mondiale presque malgré elle » .Dieu n’est peut-être pas américain, mais le diable est sûrement devenu européen…

>> Il n’y a pas trente-six façons de construire une Europe unie, pacifiée et prospère. Il y en a trois :
*L’impériale: celle qui de Jules César à Napoléon se nourrit de l’esprit de domination, de conquêtes, d’asservissement et d’exploitation des vaincus.
*Celle du « concert des nations », celle des traités de Wesphalie ou de Vienne, celle de l’équilibre des forces (qui n’est en fait qu’un équilibre des faiblesses) : les alliances sont faites pour se dénouer, se renverser, se retourner.
* Celle d’une forme nouvelle, à inventer : une sorte de fédération librement construite, démocratiquement organisée et porteuse d’une entente véritable entre des peuples réconciliés. « L’Europe sera sérieuse ou ne sera pas » lançait Julien Benda dans son discours à la nation européenne en 1938… Combien de « plans » d’union européenne depuis celui de 1306 conçu par Dante entre La Divine comédie et l’Enfer ?
Les deux premières manières de « faire l’Europe » ont échoué. Reste la troisième. Encore à inventer. Ce raisonnement, lumineux de bon sens, sera évidemment plus juste encore, plus pertinent et plus porteur d’actions après les catastrophes de l’hitlérisme et du stalinisme, les visages les plus hideux, inhumains, que l’Europe se soit donné et ait osé présenter au monde.

Il n’est évidemment pas le seul à faire un tel constat et à nourrir de telles espérances. Un exemple parmi d’autre : Konrad Adenauer. « Si leur réconciliation ne réussit pas, si les peuples européens n’apprennent pas à reconnaître et à cultiver au-delà de la conservation légitime de ce qui leur est propre, ce qui est commun à toute la culture européenne , si on ne réussit pas par un rapprochement culture là unir de nouveau les peuples, si de cette manière, on ne prévient pas une nouvelle guerre parmi les peuples européens, alors la primauté de l’Europe dans le monde sera perdue à jamais », écrivait le futur Chancelier le 1er juin 1919…

>> La paix se joue dans tous les domaines. Il importe en particulier d’avoir « une vision réaliste des rapports entre l’économie et la politique » et des conséquences réciproques de l’une sur l’autre. Certaines analyses de Marx doivent être approfondies et méditées. Dans les rapports entre les peuples en particulier, « rien n’est plus artificiel, rien n’est plus faux que d’établir une séparation entre l’économique et le politique »


>>La paix, la liberté, la démocratie
seront garantis par une organisation de la société fondée sur les droits de la personne et sur le souci d’une justice et d’une « démocratie sociale » effective, donc sur des valeurs. On retrouve ici les influences du personnalisme, cette philosophie structurée en 1905 et écrasée par la Barbarie, et de la doctrine sociale de l’Eglise. Schuman a été un bon lecteur de Léon XIII. Et ses liens personnels avec Jean XXIII l’ont marqué profondément. La Bonté peut être la vertu des vertus quand elle n’est pas gentillesse naïve et charité sympathique mais développe les facultés d’empathie et donne cette énergie qui permet de lutter contre les injustices, les indignités, les atteintes à la Liberté avec un esprit de résistance, ou, plus fort encore, de résilience

>> Le progrès se traduit par des régressions et des explosions parce que la façon de conduire les affaires du monde et des Etats manque de cohérence. La politique n’est ni un jeu ni un métier mais un vrai sacerdoce. Avec trois mots-clefs : service, éthique, perfectibilité. Ce ne sont pas là des mots vides de sens.

Du "Boche "à l'ami allemand"

Ce paysage mental et intellectuel n’a rien d’exceptionnel.Quand on vit au carrefour de plusieurs frontières, on sait que la paix, la liberté et la sécurité ne peuvent être assurées que par une prospérité partagée et une sûreté que les armes d’attaque ou de défense ne peuvent pas seules assurer . On sait surtout que les « face-à-face » doivent se transformer en « côte-à-côte ». Encore faut-il que les convictions soient servies par des actions. Donc par des occasions d’agir. Ce sera le cas : Schuman entreprendra sa plus grande œuvre à 60 ans,

De sa Moselle et du Palais Bourbon, il militera en faveur des idées d’un Aristide Briand, de « l’idéal wilsonnien », d’une normalisation intelligente des relations franco-allemandes, du projet d’Union européenne (en 1929), d’une organisation mondiale qui favorise la paix. Pacifique ? Oui, mais pas pacifiste.

Schuman a trop le sens des réalités pour ne pas avoir conscience que « l’épée » reste « l’axe du monde », pour reprendre la formule gaullienne. Il dit oui aux sanctions contre l’Italie de Mussolini après l’attaque de l’Ethiopie (en 1935) et il vote contre Laval.

Il voit, bien sûr, les gros nuages menaçants s’accumuler. Mais que faire ? Plus que d’autres, il comprend que l’Allemagne ne peut pas supporter sans réagir les humiliations du Traité de Versailles et les conséquences du désordre économique et social mondial.

Les guerres ne sont jamais finies ou recommencent quand le vainqueur ignore que c’est la paix qui doit être gagnée…Et qu’elle se gagne à deux.

Il n’a pas bien vu -- il n’est pas le pas le seul !-- que Malraux avait raison face à la guerre d’Espagne…Surtout, il n’est pas le seul à éprouver le « lâche soulagement » du répit gagné après les accords de Munich, mais il n’a pas, contrairement à d’autres, « la fierté de la lâcheté » de ce soulagement.

Il le savait depuis longtemps : les bons sentiments ne suffisent pas et la conscience des dangers n’écarte pas à elle seule les périls… Il traverse ce temps un peu comme Paul Valéry, en spectateur lucidement inquiet, mais impuissant devant des forces qui le dépassent : « l’Europe n’a pas la politique de sa pensée » . Elle en « sera punie »…

En mars 1940, Paul Reynaud fait appel à lui : le député de Moselle devient sous-secrétaire d’Etat aux réfugiés, un poste sur mesure pour un « frontalier » qui sait que les barrières n’emprisonnent pas toujours mais peuvent libérer. Mais il sera pris de vitesse par les événements, comme tout le monde…

Pétain le maintiendra en ce poste sans le consulter. Scuman se gardera bien de se soumettre, mais le maréchal lui a ainsi joué un bien vilain tour…dont il paiera la facture plus tard… « La réputation, disait Aristote, c’est ce qui ne dépend pas de nous » : l’homme politique mosellan aura bien des difficultés à éviter les insultes et les accusations fausses.

Que n’entendra-t-il pas ? « Homme de Vichy », « Produit de Pétain », « Sale Boche », « Collabo », « traître »…

Aujourd’hui encore, sa mémoire est souillée par de mauvais procès, nourris de rumeurs diffamatoires et d’accusations sans fondements. Ne le voit-on pas œuvrer dans l’ombre dans des sectes catholiques ambiguës, collaborer avec des réseaux de l’Opus Deï pour construire « l’Europe de l’amnésie », le gommage de « passés douteux » et la réhabilitation de nazis au nom de la lutte contre le communisme ?


Robert Schuman n’est pas le seul à subir cet injuste sort. Beate Karlsfeld s’est rendue célèbre en giflant Konrad Adenauer. De Gasperi, Otto de Habsbourg et Etienne Davignon (entre autres) se seraient « salis les mains » très sérieusement en se les lavant dans de l’eau bénite… Les adversaires de l’Europe unie se recrutent souvent chez des paranoïaques obsédés par les « réseaux » occultes. Quand on oublie les francs-maçons et les lobbies juifs, on attaque les comploteurs catholiques…« Pardonnez- leur. Ils ne savent pas ce qu’ils font ».

En fait, comme il ne pouvait changer ni le monde ni l’Europe ni le déferlement de folie, Robert Schuman s’était attaché à ce qu’il pouvait faire : défendre sa contrée…Et rester fidèle à lui-même, à ses principes.

C’est contre l’assurance de Laval que « seul le maréchal serait capable de conserver l’Alsace-Lorraine à la France » qu’il a voté les pleins pouvoirs à Pétain. « Chaque grand homme est taché d’une erreur », redirait Paul Valéry.

C’est dans l’espoir d’obtenir des renseignements sur le sort qui allait être réservé à la même région qu’il a eu des entretiens avec les nationaux-socialistes après la ré-annexion de la Moselle. Des entretiens qui ont vite tourné court.

Schuman été arrêté le 13 septembre 1940 par la Gestapo, mis en cellule à Metz puis en résidence surveillée dans le Pays de Bade, à Neustadt. Il saura s’en évader en le 1er août 1942, gagnera la « zone libre » et entrera dans la clandestinité quand les nazis envahiront la zone sud, se cachant de monastère en monastère. En prenant les risques de tous les traqués—avec sa tête mise à prix à 100 000 marks. En passant son temps à méditer, à prier, à lire des ouvrages d’histoire, de théologie, de philosophie. A rêver d’un « après-guerre » qui ne soit plus un « entre deux guerres ». A tirer les leçons de ce qu’il a pu vivre en ce siècle qui avait commencé par « la Belle époque »

La voix de Victor Hugo...

Ah ! Si les Européens avaient su écouter les appels de Victor Hugo ! Combien de vies auraient-elles été épargnées ? On a souri (bêtement ) à l’Assemblée nationale en entendant son appel à des Etats-Unis d’Europe en 1871, comme on avait hausser les épaules après son appel au Congrès de la paix le 21 août 1949… ! Pourtant, il avait raison. « La loi de Dieu, ce n’est pas la guerre, c’est la paix (…) C’est par la fraternité qu’on sauvera la Liberté (…) Une commune pensée, c’est en quelque sorte une commune patrie ». Mais ne rêvons pas : la paix ne sera pas un cadeau du ciel. « L’atroce meurt. L’atrocité subsiste »

« Une fois le nationalisme vaincu, dira Schuman, il faudra imaginer des formes nouvelles pour unir l’Europe, car dans le passé certains l’avaient tenté par la force. Sans réconciliation sincère et définitive entre Français et Allemands, une Europe pacifique n’est pas pensable »
« Assez de guerres civiles ! Il faut en finir avec la notion d’ennemi héréditaire et proposer à nos peuples de former une communauté qui sera le fondement, un jour, d’une patrie européenne ».
Plus qu’un projet : une volonté. Mais comment ?

En attendant l’occasion propice, le « Boche » reste le Boche. Schuman doit s’expliquer, se justifier. Menacé par l’épuration, le « pur » et « le sage »… Les vainqueurs confondent volontiers germanophone et germanophile, Français d’Alsace-Lorraine et Allemands de France. La « Bochie » commence à Metz… Certains « brevets de résistance » donnent le droit à l’injure…

Appelé en septembre 1944 par De Lattre de Tassigny, qui, progressant vers l’Alsace, cherche un conseiller qui connaisse le « terrain », Schuman provoque la colère du ministre de la guerre, André Diethelm, qui exige que « ce produit de Vichy » soit « vidé sur le champ ».

Quand Metz est libéré, Schuman est accueilli avec chaleur par la population, mais les « autorités » proclament son « indignité nationale », veulent son « inéligibilité ». A 58 ans, avec sa conscience pour soi, c’est dur. Très dur même ! Même la foi, en dieu et en l’Homme, ne console pas. Pas plus que la confiance de ceux qui, le connaissant, le font siéger au Comité départemental de la Libération et l’incitent à reprendre une vie publique active.

Sauvé par De Gaulle

C’est le général de Gaulle , en personne, qui permettra d’être blanchi, réhabilité, restauré dans sa dignité, de bénéficier d’un non-lieu par la commission spéciale de la Haute Cour et pouvoir renouer avec des responsabilités politiques. Les destins croisés des deux hommes se sont noués par une lettre de Robert Schuman au Général, écrite le 24 juillet 1945 après la réflexion et les hésitations qu’on imagine. Cet épisode a-t-il eu des conséquences politiques plus tard ?

C’est, en tous cas, grâce à cette médiation et à cet acte de justice de De Gaulle que Robert Schuman a pu embrasser un « nouveau destin ». Et accomplir une œuvre historique. « Tout peut, un jour, arriver, même qu’un acte conforme à l’honneur et à l’honnêteté apparaisse en fin de compte, comme un bon placement politique », aurait pu redire De Gaulle,…

Le « moine laïc » de Moselle deviendra vite ministre des finances, dans des conditions extrêmement difficiles : c’est Mendès-France qui, décelant chez lui des qualités d’homme d’Etat rigoureux chez ce membre de la commission des finances à l’Assemblée, suggéra sa nomination à Bidault. Et le « Boche » deviendra Président du Conseil de la France à un moment où la République est vraiment en danger. « Il est des Boches plus fréquentables que d’autres », soupirera de Gaulle…

Nous sommes en 1947.

Tout va mal. Les historiens s’accordent à parler de « l’année de tous les dangers ». « L’année terrible » : misère et peur. Ramadier ? « Ramadan », ironise le Canard enchaîné, « Ramadiette »… Avec des rations de pain qui diminuent et la faim qui devient un vrai fléau. La faillite financière est là : La France mendie auprès des Américains. La situation économique est catastrophique : le ravitaillement a la priorité sur la reconstruction. La situation sociale est explosive : grèves insurrectionnelles. Le pays n’est pas seulement paralysée : il vit au bord d’une vraie guerre civile. Bagarres, luttes armées dans les rues, sabotages…Le chaos ? Non le risque d’une authentique révolution.

Schuman sauve la République

Les communistes quittent le gouvernement en se jurant d’installer une « démocratie populaire ». L’implosion généralisée menace. La guerre entre Français risque a commencé sans être déclarée…Même au sein des forces de l’ordre. Le « péril rouge » n’est plus extérieur mais intérieur. Dean Acheson, le conseiller de Truman, voir juste : « la France est mûre pour tomber sous la coupe de Moscou »

Outre-mer, la situation est plus inquiétante encore, sauf en Afrique noire. Après l’embrasement de l’Indochine, c’est Madagascar qui connaît une vraie insurrection et le Maghreb qui s’enflamme.

Ailleurs, rien ne va plus non plus pour les Occidentaux. Le stalinisme fait des ravages en Europe orientale, dans ces pays abandonnés à un Empire totalitaire qui relance son programme d’armements, prépare une bombe atomique, menace la Grèce et la Turquie. Et on parle déjà beaucoup de la Corée…

Qui appelle-t-on à Matignon dans ce contexte et dans cette situation ? Le « doux », sympathique et discret Robert Schuman ! Il aura un mot d’ordre : « résister ». Jules Moch, à l’intérieur, a une main ferme. Et l’Homme des frontières saura rétablir l’ordre, sauver la République. En montrant que « bon caractère » et « caractère bien trempé » ne sont pas incompatibles. Qu’être doux n’est pas être mou. Et que le « droit au dernier mot » --qui est la bonne définition du pouvoir--est surtout un devoir quand les conditions l’exigent…

Schuman est investi le 21novembre. Le 9 décembre, Benoît Frachon, le secrétaire général de la CGT, ordonne l’arrêt de la grève et le Comité National des grévistes capitule. Le pire a été évité : c’est l’essentiel. Mission accomplie.

Mais l’ordre est une chose : le mal s’attaque toujours à la racine. « Sauver la République, c’est mettre un terme à l’exploitation de la détresse. C’est, par la réalisation d’une véritable démocratie sociale, faire le départ entre les mouvements revendicatifs légitimes exercés dans le cadre de la loi et les entreprises factieuses synchronisées à travers l’Europe ». Réalisme et clarté.

Aussitôt, Schuman se lance dans un autre programme, plus réjouissant : accepter et négocier l’application du « Plan Marshall », qui avait été proposé le 5 juin 1947 par le secrétaire d’Etat américain dans un discours prononcé à Harvard. Obtenir le maximum : c’est évidemment son premier but. Il l’atteindra avec une angoissante question : comment cette aide extérieure pourra-t-elle servir pleinement au redressement intérieur ? C’est sur ce sujet que Schuman et Monnet apprendront à se connaître et à s’apprécier mutuellement.

Le petit homme courbé et discret, sans prestance et sans dons oratoires, acquiert ainsi la plus belle des autorités : celle qui naît de la conviction claire, de la conscience des missions à accomplir, du sens du devoir. Et des actions concrètes.

Cela permettra à Robert Schuman de s’installer au Quai d’Orsay à sa sortie de Matignon, en juillet 1948. Là, il pourra inscrire son action dans la durée malgré l’instabilité gouvernementale. Il aura surtout l’occasion de mettre en pratique les leçons qu’il avait tirées depuis longtemps d’une France faible dans une Europe divisée.

C’est en ce ministère des affaires étrangères qu’il déploiera des qualités de diplomate incontestables. Bonne écoute, excellente intelligence tactique, art de contourner les obstacle, talent de tourner à son avantage les inconvénients de l’instabilité politique et du peu de crédit du « régime des partis ». Dans les chancelleries étrangères, il sait se faire apprécier.

Dans la France soucieuse de « grandeur », il est dans la ligne de mire des critiques gaullistes et communistes. « Il cède trop et trop vite », « Il brade les intérêts nationaux ». Peu importe… « Nos jugements nous jugent », redirait Paul Valéry. Et seul compte ce qui reste dans l’Histoire…

En fait, le général de Gaulle ne pouvait pas apprécier les actions et les initiatives de Schuman. Un problème de fond ? En partie. Une question de forme et d’opportunité, surtout…

La France qui « réapparaît » sur la scène mondiale, c’est lui. Ce devrait être lui. Lui, qui s’est tellement battu pour que la France regagne le « rang qui lui revient », c’est-à-dire « le premier » ! Or, que fait Schuman aux yeux du général ? Il accepte « la tutelle » des Américains. Il se « prosterne « devant les Anglo-Saxons. Rien de moins.

A quoi servent donc tous ces « machins » que Schuman propose ou accepte ?

L’OECE, l’Organisation Européenne de Coopération Economique (crée en 1948) qui sera transformée en OCDE ? Une machine destinée à gérer les fonds du Plan Marshall que Schuman avait accepté comme Président du Conseil. Qui paye commande, non ? L’Amérique va renforcer sa puissance et son influence…

Le Pacte de Bruxelles, scellé en mars 1948 après le premier « coup de Prague » ? Une « machine de guerre américaine » qui n’a d’ « européenne » que le nom…

L’Alliance atlantique, lancée en avril 1949 ? L’organisation dite du Traité de l’Atlantique Nord sera dominée par la puissance qui va de l’Atlantique au Pacifique. « Noyée », l’Europe. Et soumise à la loi du plus fort.

Le Conseil de l’Europe,cette « SDN européenne », crée en 1949, sur une idée de Georges Bidault app liquée par Scuman ? Le bras politique des « atlantistes ». Une organisation inter-gouvernementale qui va permettre à l’ « Allemagne vaincue » de retrouver une tribune et qui va « accentuer la coupure de l’Europe en deux et permettre la mainmise américaine sur l’Ouest du continent ».

Et ces projets d’accords avec les voisins ? Le projet d’Union douanière franco-italienne, lancé en 1947 ? La France n’est pas le Luxembourg pour être intégrée au Bénélux… « Fritalux » : c’est plus qu’un nom ; une plaisanterie…Comme « Finebel », cette construction loufoque censée réunir les commerces français, belge, italien, néerlandais ? Il échouera en 195. Mais les grands esprits du Quai d’Orsay n’ont-ils rien d’autre à faire ?

Ce Schuman, pour de Gaulle, devrait contrôler un peu mieux son directeur de cabinet, Bernard Clapier, et ses collaborateurs et il devrait leur interdire d’avoir autant de contacts avec ce Jean Monnet, « inspirateur inspiré par les Américains » qui passe son temps à avoir des idées folle alors que de Gaulle lui avait fait confiance en lui confiant le Plan, cette « ardente obligation »

Le général et ses supporters n’échappent à la règle du jeu politique : l’opposition s’oppose. Toutes les déclarations faîtes dans cette période, donc jusqu’en 1958, doivent évidemment être lues avec le regard de ce temps et de cette situation. Les pourfendeurs actuels de la « construction européenne » qui s’appuient sur certaines formules et certains mots devraient en tenir compte un peu plus.

Ce que les porte-voix de de Gaulle ne disent évidement pas, c’est évidemment l’opiniâtreté que Robert Schuman met à défendre ce qu’il croit être les intérêts de la France. Les discussions avec les partenaires européens sont sérieuses, souvent houleuses, notamment avec les Britanniques.

Une révolution diplomatique

Schuman veut dépasser les méthodes classiques de la diplomatie inter-gouvernementale. Or, les temps ne sont pas mûrs…Jean Monnet, qui avait les mêmes buts et qui bénéficiait d’un bon réseau d’amis chez les décideurs, multipliaient les contacts pour faire progresser l’idée d’une mise en commun des souverainetés pour mettre sur pieds des systèmes cohérents, efficaces, susceptibles d’aider les pays européens « à s’aider eux-mêmes ». Et à optimaliser les crédits américains.
Les dirigeants américains étaient favorables à de telles idées. Par souci d’efficacité gestionnaire. Et parce qu’ils voulaient pas-- et ne pourraient pas-- assurer le destin des Européens à leur place. Le Plan Marshall avait d’ailleurs été accordé en échange de la promesse d’une « organisation » des économies sinon des politiques européennes. D’où l’OECE, notamment. Parallèlement, les esprit ouverts à l’idée d’une « Europe unie » se réunissaient en Congrès à La Haye, avec l’excellentes résolutions. D’où la création du Conseil de l’Europe destiné à réaliser « une union sans cesse plus étroite » entre les pays et les peuples européens.

Mais les freins étaient plus puissants que les accélérateurs. La pleine souveraineté ne se partage pas : le « droit de veto » est mis en avant comme un droit naturel des gouvernements, voire comme une ardente obligation patriotique. Cette théorie se défend par des arguments qui peuvent sembler irréfutables…théoriquement. En fait, chaque Etat n’a pas, isolément, le pouvoir d’assurer une souveraineté authentique et concrète.

Choisir, dans la vie sociale, c’est le plus souvent « éliminer » et « choisir entre des inconvénients ». Le veto, par définition, bloque les processus et fige les situations. Le choix de l’impasse, du cul-de-sac est un réflexe de fierté mais non d’efficacité quand on travaille à trouver des voies de l’avenir. Autant les divergences, mises à plat et en lumière, peuvent stimuler les imaginations et les énergies dans la quête des solutions les meilleures, autant les blocages provoquent toujours les issues de crise les plus dommageable ? Se lance-t-on dans une entreprise pour la faire échouer ? Pour la saboter délibérément, oui. Etait-ce le scénario de certains esprits ?

Toujours est-il qu’en dépit des efforts officiels de Schuman et officieux de Monnet, les thèses déjà appelées communautaires restaient l’objet de discours, mais pas décisions. Les discussions menées avec les Anglais, notamment, ne sont marquées ni par le flegme ni par l’humour…

Ce que les gaullistes de l’époque ne voulaient pas voir non plus c’était le soin et l’énergie que Schuman mettait à défendre les « intérêts français », face aux Américains. Les négociations n’avaient rien de conversations de salon.

En bon négociateur, Schuman sait se montrer ferme, s’accrocher à ses convictions, convaincre ou persuader selon les circonstances, refuser les compromis compromettants, obtenir des résultats. Schuman a deux obsessions : le redressement lié à la modernisation et la paix liée à la réconciliation franco-allemande. Donc à la « construction européenne ». Le redressement et la modernisation doivent se traduire non par de la « grandeur » proclamée, mais par une prospérité partagée et la paix pour être durable, pour se traduire par une sécurité intérieure et extérieure ne doit pas se résumer à une absence de guerre.

La Déclaration du 9 mai

Ce double souci apparaît très clairement dans l’initiative la plus importante—et la plus décisive pour l’avenir : la Déclaration du 9 mai 1950, la création de la CECA, la Communauté du Charbon et de l’acier. Le début de l’Europe « intégrée », le germe du Marché Commun.

De Gaulle la condamnera, évidemment. Ce « meli-mélo » du charbon et de l’acier ne lui semblait ni sérieux, ni efficace, ni digne. Et pourtant…

Daniel RIOT





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