28/11/2004

Réconcilier De Gaulle et Schuman (5)

"Le levier d’Archimède"

Le général de gaulle est né en 1888. Robert Schuman est né en 1886. Nous sommes en 2005. Et ce sont encore leurs voix et leurs voies qui conditionnent les progrès de la construction d’une Europe unie…L’un et l’autre avaient vu juste : « Une idée révolutionnaire, le début d'une éré réellement nouvelle" », disait Schuman. « L’Europe est un levier d’Archimède », reconnaissait de Gaulle en pensant que Schuman avait ...50 ans d'avance. Le projet de Constitution soumis à ratification scelle effectivement la réconciliation de fait, la cohabitation, entre leurs deux conceptions de futur européen, entre leurs deux héritages.

colombe_la_paix.jpgAu niveau des principes : une « Europe des Etats » qui se dote d’une Constitution n’est pas qu’un simple espace de coopération ou de gestion commune des intérêts communs. Le mot intégration y rend un sens très concret. L’Union européenne s’affirme bien comme un « dépassement de l’Histoire » comme une « fédération d’Etats-nations » d’un type nouveau.

Un double héritage
Au niveau des réalisations institutionnelles, les héritages des deux sont visibles. Pas de Super-Etat. Pas d’amputation des souverainetés nationales. Pas de gouvernement « apatride ». Le schéma proposé naît d la fusion du projet réalisé de la CECA, élargie à toutes les activités qui trouvent un champ plus pertinent au niveau européen, et du projet avorté dit Plan Fouchet. Résultats : un mélange équilibré entre les pouvoirs « inter-gouvernementaux » et les « pouvoirs communautaires ».

Il ne s’agit pas là d’un compromis mais de la mise en forme des dissensus surmontés entre les deux concepts et des conséquences que ces divergences de fond et de forme ont eu depuis 1950 sur une Union européenne qui, malgré son inachèvement et ses insuffisances », est un « aimant doré pour le continent » : il suffit de voir les élargissements successifs, et le nombre de pays qui veulent y adhérer ou établir des relations « sans cesse plus étroites » avec elle…

"Pas à pas"...

Le « Père de l’Europe » et l’un de ses grands « Bâtisseurs » reconnaîtraient-ils le produit de ce qu’ils déclencher ?. Ceux qui rejettent ce texte en invoquant « l’esprit et les visions des pères fondateurs » devraient se replonger dans « Pour l’Europe » de Schuman et dans les Mémoires de Monnet. Ceux qui prônent le Non au nom de de Gaulle devraient avoir une lecture moins sélectives de ses discours et de ses déclarations. « Les yeux suivent le regard », il est vrai… Un peu de pudeur : Respectons le silence, cette liberté des morts

Ce produit est-il effectivement un « levier d’Archimède » annoncé par de Gaulle pour réaliser l’idéal défini par Schuman en 1950 et repris dans le préambule du texte de la constitution ? Là est la seule vraie question. Non en regardant vers le passé, mais vers l’avenir. Les euro-béats qui crieraient « Europe, europe, europe » en sautant comme des cabris n’existant pas, personne ne peut sauter de joie en criant Victoire. Les euro-constructifs, qui sont critiques par définition, ne peuvent que reprendre le soupire de Zola après le dénouement de l’affaire Dreyfus : « Ne nous réjouissons pas trop ».

« Déçu mais soulagé », a lâché Delors en commentant l’annonce de l’accord du 18 juin. « Saisissons cette chance historique», a exhorté Giscard. Il s’agit plus aujourd’hui d’exhorter que d’afficher une quelconque satisfaction, en effet. Parce que la Constitution reste à ratifier. Et parce qu’elle n’est qu’un outil. Même si le point d’appui était le meilleur et le bras était le plus adapté, Archimède devrait vouloir et savoir bien utiliser son levier pour « porter le monde »…

Vouloir et savoir : les défis restent les mêmes. Vouloir réellement les buts fixés et savoir se donner les moyens de ses ambitions. La réussite se jugera aux actes qi vont suivre et non au texte. Ce n’est pas la Constitution qui est sacrée : c’est la cause qu’elle sert. Et qu’elle permet de servir.

Oui ou non, voulons-nous une Europe telle qu’elle est décrite dans la Constitution ? Telle est la première question que pose…la question, puisqu’en suivant Castoriadis et Legendre, il importe effectivement de questionner la question si l’on veut espérer de bonnes réponses…

La clarté de l’interrogation n’écarte évidemment pas les critiques et objections que ce projet peut légitimement susciter par ses imperfections, ses insuffisances et ses « trous du diable » : le débat référendaire doit être, au contraire, l’occasion de mettre à plat les dissensus. Mais il ne faut pas se voiler la face ou la cacher derrière son doigt.

drapeaux_europeen.3.jpgOn peut être hostile à l’Union européenne. Mais on doit le dire sans inventer une « autre Europe » ni définie ni dessinée. Bas les masques !

Inutile de reprendre les grands débats des années 50 : « l’Europe des Etats » réduite à la coopération entre Etats existe. Elle constitue le Conseil de l’Europe.

Inutile de réclamer une « Europe des peuples » : le COMECON a fait toutes les preuves par l’absurde d’une Union de « démocraties populaires ».

Une Constitution, non un "programme"

Inutile aussi de fonder sa réponse sur des politiques rêvées : une Constitution ne fait pas office de programme politique ; elle trace un cadre, elle ne fait pas le tableau… A chacun de se battre pour que le dessin corresponde le mieux possible avec le dessein : c’est l’objet même de l’action politique.

La deuxième question posée par la question est simple aussi : les mécanismes prévus par ce texte sont-ils adaptés aux buts approuvés ?

Le traité de Nice n’aurait sans aucun doute jamais du être signé et ratifié—ce qui confirme que les bêtise peuvent être faites partout, y compris collectivement , aux plus hauts niveaux : « une caricature de ce que l’Union pouvait faire de pire », souligne Jean-Dominique Guliani. Mais ce traité qui mérite d’être mal traité a eu tout de même le mérite de faire « avancer le schmilblich » en prévoyant une Convention susceptible de corriger ses erreurs. C’est de persévérer dans la bêtise qui est un crime, non de faire des bêtises et de les corriger.

Le texte soumis à ratification ne se contente pas de « corriger Nice » comme des commentateurs sans doute un peu blasés ou logiquement lassés des lenteurs de la construction européenne l’ont dit après le « bidouillage » des chefs d’Etat et de gouvernement : ll va nettement plus loin.

babal_tomi_jep.jpgEt il a surtout le mérite d’ouvrir des perspectives de progresser dans des secteurs clefs, comme la diplomatie et la défense et de regrouper sous un même toit une différenciation qui risquait de se transformer en vrai « méli-mélo », en « Europe bazar » : quelles que sient les élargissements futurs, le souk n’est pas une spécialité européenne. Il était bon de réveiller Descartes. Tout cela mérite débats, évidemment. Espérons qu’ils auront lieu.

S’ils entraînent à donner des réponses négatives ou hésitantes, une autre question vaut d’être posée, d’une façon décisive : cette Constitution est-elle perfectible ? La réponse dépend évidemment de la confiance ou de la méfiance qu’on a en l’homme et en la société. C’est à ce niveau peut-être qu’intervient le secret de l’isoloir.

Ce qui est certain c’est que même si elle avait la perfection que Rousseau avait raison de ne voir qu’en Dieu, cette Constitution ne suffirait pas à faire l’Europe. Pas plus que les Déclarations des droits de l’Homme étblissent le règne des droits de l’Homme Les plans d’architecte les meilleurs ne valent rien si les maçons ne travaillent pas bien. « Les seules mains de Dieu, ce sont les nôtres », redirait Bernanos.

Le mariage de l’idéal et de la nécessite est explicite dans ce texte. L’idéal est dans les intentions et les valeurs fondatrices. La nécessité est dans la description des statuts et du règlement intérieur. L’idéal, fondé sur un personnalisme actif, doit être gravé dans le marbre. Le règlement intérieur n’a pas forcément une durée de vie plus grande que les traits prcédnts qui tous étaient troptardifs et insuffisants mais qui tous ont fait progresse l’UNION. « L’Europe ne se fera pas d’un coup »…

Ce qui est sûr également, sans avoir la certitude arrogante, c’est ceux qui sont tentés de faire le pari du Non dans l’espoir d’une crise qui ouvrirait la porte à un « grand soir » jouent à la roulette russe et doivent s’attendre à des aubes cauchemardesques. Le raisonnements qui fait dire que l’Europe n’a avancé que par crise et que, par exemple, l’échec de la CED n’a pas empêché le traité de Rome font un erreur d’appréciation de l’Histoire.

"Trop tard, toujours trop tard"
guernica_jep.jpgOn ne peut pas refaire cette histoire et imaginer ce qui serait arrivé si la CED et le projet d’union politique qui l’accompagnait—« cela n’a aucun intérêt », redirait Jean Monnet--, mais les faits sont là. Chaque fois que l’Europe a su rebondir ( ce qui est la preuve de sa nécessité), elle est retombée affaiblie. Une CECA avait une « Haute autorité ». La CEE n’a eu qu’une Commission.

A changement d’appellation, changement de nature et de pouvoir… Et c’est parce qu’elle a passé son temps et dépensé son énergie à surmonter des crises que l’Europe n’a avancé que très laborieusement vers son unité. Et s’est fait pendre de vitesse par des événements extérieurs sur les quels aucun des pays européens n’ pu réagir souverainement. L’union européenne avait été promise en 1972 pour 1982. Une monnaie commune était annoncée en 1973 pour 1980.

« Trop tard ! Toujours trop tard ! » se lamentait Michel Jobert au moment de Maastricht. « Tous les grands progrès de la construction européenne ont toujours au moins 10 ans de retard ». L’ancien ministre des affaire étrngères de Popidou n’avait pourtant rien d’un euro-enthousiaste impatient

L’Europe n’a pas progressé grâce aux crises, mais en dépit de crises, malgré les crises. Et s’il est vrai, comme disait Montesquieu, qu’il faut perdre la moitié de son temps pour profiter de l’autre », ce n’est pas en perdant davantage de temps qu’on rattrape le temps perdus. Sans ces crises à répétition, nous aurions peut-être une referendum en cette année 2005 (Pourquoi pas ? ) mais il porterait sur… une amélioration de la Constitution.

"La plus belle des traditions;la créativité"

Ce n’est pas « l’histoire qui va trop vite », pour reprendre une mauvaise excuse de Mitterrand devant quelques retombées de la Chute du Mur. Ce sont les Européens qui ne vont pas assez vite pour s’adapter aux exigences de l’accélération de cette Histoire et « faire face ».

Non parce que l’Europe est vieille : « Elle n’est pas vieille, elle est ancienne », redirait Le Goff… Mais parce qu’elle n’a pas su et ne sait toujours pas faire ce que Schuman et De Gaulle, chacun a sa manière, savaient : anticiper. Et parce qu’elle n’a pas su à temps trouver les bons chemins pour que les ponts possibles entre Schuman et De Gaulle cessent de plonger les Européens dans un écartèlement schizophrénique…. Parce qu’elle oublié, face à ce double héritage, que la plus belle de ses traditions, « c’est la créativité », pour reprendre une remarque de Le Goff.

La Convention a su concilier cette créativité et le réalisme pour mettre au point un texte qui ne « refonde » l’Union européenne, comme il est dit souvent par facilité de langage, mais qui donne à la construction européenne un cadre par lequel elle peut dépasser les vieux clivages d’ordre dogmatique et théologique, briser cette (fausse ) fatalité des crises qui a marqué ces cinquante dernières années, se consacrer enfin à l’essentiel : enrayer la spirale du déclin que le vieux continent connaît depuis la fin du XIX ème siècle .
Il s’agit bien de cela, en effet. Les ponts entre Schuman et de Gaulle débouchent sur un tremplin : l’heure d’un saut qualitatif. Le levier d’Archimède est là, entre nos mains. Il ne nous permettra pas de « soulever l’univers ». Mais il nous permettra de vivre « debout », comme disait Churchill.

Avec la fierté d’avoir surmonter nos folies du passé.

Avec des horizons d’espérance plus dégagés, plus larges.

schuman_monnet_jpe.jpgCe n’est ni « demain, on rase gratis », ni « la Constitution va faire des miracles », c’est « l’Europe est une fabrique d’avenir », comme disait Schuman. « Au travail ! Il y a tant à faire pour unir les hommes, pour constituer un continent pacifié et pacifique, pour vivre dans une société de bien-être, pour replacer la personne humaine au cœur des actions, pour que le monde soit vivable pour tout le monde, pour le mot « progrès » retrouve son sens de progression, pour que a génération de « l’après-guerre » ne soit pas la première dans l’histoire à vivre à la fois mieux que ses parents et mieux que ses enfants, pour la « génération Europe », celle des moins de trente ans, ne soit plus prisonnières de nostalgies imaginaires et d’utopies vaines »

Il y a tant à faire, oui.

Et c’est en réconciliant les visions de Schuman et de De Gaulle dans les têtes—et d’abord dans les cerveaux politiques—qu’on pourra le faire. « Sans Monnet, l’Europe n’aurait pas d’unité. Sans de Gaulle elle n’aurait pas d’identité », diagnostiquait Kissinger. Sans de gaulle et sans Schuman, elle n’aurait pas été un dépassement de l’Histoire qui est d’abord un dépassement de soi-même dans le respect des autres.

La mécanique institutionnelle n’est qu’un accessoire toujours à parfaire, mais les valeurs qui sont scellées dans la Constitution n’ont rien de formel, rien de ringard, rien de banal. Bien sûr, sonnent déjà les trompettes du nihilisme, des intégrismes, des assoiffés de pureté, des croisés de l’intolérance, des nouveaux cavaliers de l’apocalypse, des grands prêtres des sectes pour qui l’homme doit être un loup pour l’Homme, des admirateurs de Staline et d’Hitler, des illuminés qui ne s’épanouissent que par la négation de l’Autre …

Ils ne peuvent pas comprendre : l’Europe se construit contre eux. Pour les empêcher de nuire. Et de replonger le continent dans ce qu’il a trop connu…

Ces valeurs dépassent les clivages de ceux « qui croient et de ceux qui ne croient pas » : Dieu, heureusement reste au-dessus de la Constitution. Elles dépassent les lignes de démarcations que provoquent les différences de croyances, de religions, d’engagements et de sensibilités politiques, de nationalités, d’origines, de sexes, de moeurs. Evidemment, ces valeurs, il ne suffit pas de les proclamer. Il faut les vivre, et les faire vivre. L’Europe qu’elles fondent n’est pas une abstraction, un ailleurs : l’Europe, c’est nous, chacun de nous. Et comme elle su réveiller les pays qui en font partie, elle peut nous aider à surmonter les crises de cette modernité que certains appellent « post-modernité » en étant à court de vocabulaire pour imaginer ce qu’il y aura après le « post »…

Le « réenchantement de la politique » passe par l’Europe, notamment. Mais l’Europe ne fait pas de cadeau : elle n’et que ce que nous en faisons. Comme la France d’ailleurs et comme chacun des pays.

Pourquoi ne souligne-t-on pas davantage que les crises européennes proviennent non seulement des vieux réflexes nationalistes, étatistes et corporatistes d’Etats, amis aussi des incertitudes des troubles, des affaiblissement des eux grandes familles politiques qui ont soutenu « l’idée européenne » avec le plus de constance : celle de la démocratie chrétienne et celle des gauches socialistes ? Bayrou en a pris conscience, Fabius pas encore...
Daniel RIOT




Réconciliet De Gaulle et Schuman (3)



« Une certaine idée de la France »…

Une « certaine idée de la France ». Et une idée certaine de l’Europe, donc de la France dans l’Europe. Deux « Idées-Monstres », redirait Paul Valéry. Deux Idées Lumières. Un bel héritage. Trop à porter peut-être.

Charles de Gaulle : l’Homme de l’appel du 18 juin. Robert Schuman : l’Homme de la Déclaration du 9 mai 1950. Deux personnages entrés vivants dans l’Histoire et la Légende.

Le général et le moine laïc

Faut-il comparer les deux personnalités ? La morphologie, déjà, les distingue. Un géant, l’Homme du Front. Un petit homme, l’homme des Frontières. L’un semble fait pour être statufié, l’autre pour passer inaperçu. L’un n’est vu que debout, l’autre qu’à genoux, ou presque. L’un déborde d’énergie, rayonne d’un magnétisme de « chef » : le charisme est un don. L’autre présente davantage de profondeur que de hauteur, exhale le parfum des rats de bibliothèque et des moines solitaires : la réserve peut être une qualité. L’un semble fonctionner avec une pile atomique, l’autre « avec un moteur au gaz pauvre » Bref : un général et un enfant de chœur…

Leur état civil aussi les distingue. L’homme de Colombey est « Français de France », de souche et de couche. Celui de Scy-Chazelles est né au Luxembourg, a grandi et a été éduqué en Germanie, est devenu « lorrain de toujours et français de cœur»
Leur « carrière » également les placent à l’opposé l’un de l’autre : le militaire se rebelle par lucidité et patriotisme, le moine laïc tombe en politique par amour de sa région, fait de la Résistance, « à sa manière », en se réfugiant dans la prière et les lectures saintes. Le chef de la France libre deviendra le Père et le maître de la V ième République, Robert Schuman restera un « homme de la IV ième » sans même diriger son parti.

Deux conceprtions du pouvoir

Leurs attitudes face au pouvoir et dans l’exercice du pouvoir les placent dans deux catégories différentes. Ils n’ont pas joué dans la même division, dirait-on en termes footballistiques.
L’un est un fleuve qui impose sa puissance majestueusement : Vision, stratégie et tactique d’abord. La politique, c’est l’art de transformer des rêves en réalités. « L’intendance suivra »…
L’autre est un humble piéton qui essaie de traverser les torrents de la vie, laborieusement, en s’appuyant sur les pierres qu’il trouve « en évitant de glisser ou de se laisser éclabousser » . Sérieux, besogneux, pointilleux, il déteste les effets de manche et reste coller aux réalités : « j’entends les discours, mais j’attends les recettes », dit-il en bon comptable des Finances nationales face aux appels à l’augmentation des dépenses et à la diminution des impôts. Il ne fait « jamais comme si… ». La politique consiste à améliorer les réalités : « Faut pas rêver ». « Un réaliste mystique », dira-t-on de lui

Des racines et des ailes...

Notre but, ici, n’est évidemment pas de brosser des portraits croisés de ces personnages qui ont de bons biographes . Ne retenons que ce qui compte dans l’optique qui nous intéresse : l’approche de la « construction européenne ». Chez le général, quelques points essentiels doivent être mis en relief :
>> Le Saint-Cyrien d'avant 14, amoureux de la France, projette sur l'avenir un regard imprégné du passé. La France vaincue, soumise, vilipendée est une France sans âme et sans corps... Rejetée, humiliée, exploitée, par les autres pays européens.
« Pour nous, Français, depuis 1815 et jusqu'à 1870, ce qu'il est advenu de notre vie nationale, de nos régimes politiques, de notre situation dans le monde a été déterminée par la coalition hostile qui unissait les Etats de l'Europe contre la Révolution, les foudroyantes victoires, puis l'écroulement de Napoléon, et, en fin de compte, les traités désastreux qui sanctionnèrent tant de batailles. »
Après quoi et au cours de quarante-quatre ans que dura « la paix armée », c'est notre « défaite, le sourd désir de la réparer, mais aussi la crainte que l'Allemagne unifiée ne nous en inflige une nouvelle qui dominèrent notre comportement intérieur et extérieur ». Esprit de revanche et peur, ou vigilance.
>> Le militaire prévoyant, le stratège éclairé et pétri d’Histoire, le citoyen responsable supportent mal « l'état de satellite » auquel la France est réduite par frilosité et manque d'ambition.
Par le Traité de Francfort, la troisième République avait « laissé Saint-Petersbourg mener le jeu plutôt que Paris ».
L'armistice de 18 a été signée par un « halte-là » des Anglo-Saxons. Le Traité de Versailles, « laissait l'ennemi intact dans son unité, son territoire et ses ressources », à cause des pressions de Londres et de Washington.
Pire : c'est en raison des « plans fallacieux que nous offraient les Etats-Unis » que Paris, face à l'Allemagne, abandonnait ses gages et renonçait aux « réparations qui nous étaient dues ».
Surtout, c'est parce que Paris regardait trop vers Londres que la France n'a rien fait pour enrayer la montée de Hitler : « Il eut suffi d'une action préventive ou répressive de notre part pour amener le recul et la déconfiture du Führer encore dépourvu d'armement ». Quelle leçon, toujours « correcte et valable » !
Que ne l'avons-nous pas écoutée et appliquée au début de l'implosion de l'ex-Yougoslavie ! Prévenir la guerre, c'est agir à temps.

>> Le Résistant, donc celui qui sait dire « non », qui a pour mot d’ordre »ne jamais se prosterner », n'a évidemment pas supporté la soumission de Vichy à la loi de l'envahisseur qui vise « à faire participer notre pays à un ordre dit européen qui n'était que germanique « . La France n'a pas seulement été vaincue, meurtrie, humiliée. « La France a souffert plus que les autres parce qu'elle est le seul pays dont le gouvernement légal ait collaboré avec l'ennemi (...) La France a souffert plus que d'autres parce qu'elle a été trahie plus que d'autres. »
>> Le chef de la France Libre a mal supporté les bagarres incessantes qu'il a dû livrer pour s'imposer et pour faire triompher ses vues face aux Alliés. Que de « crocs-en jambe », de peaux de bananes, de pièges ! Faut-il mettre en cause la communauté française de New-York et de Washington ? Peut-être. Des historiens l'ont fait. De Gaulle-le-rebelle faisait-il peur ou était-il méprisé ? Une chose est sûre : il était convaincu que les Américains « tenteraient d'arrêter le destin de l'Europe » sans lui, c'est-à-dire « sans la France ». Et cela lui était insupportable. N'avait-il pas raison ? Yalta, Postdam ne se sont-ils pas faits sans lui ? Or « les Français ont besoin d'avoir l'orgueil de la France »
>> Le libérateur, le vainqueur, ne supporte pas l'esprit de tutelle qui pèse sur lui. La reconnaissance ? Oui. Mais « il ne faut jamais se prosterner ». L'avenir commande. Or, quel est cet avenir ? Il s'inscrit dans quelques réalités incontournables :

*Il y a le « désastre inouï ». Il faut donc d'abord « guérir la France ». De ses blessures physiques et morales, mais aussi de ses péchés. La nation française « vivante, souveraine, victorieuse » (un « prodige » !) ne doit plus jamais connaître la honte d'un pouvoir « érigé sur l'abandon ». La vraie force est psychique. La première force de frappe est mentale. La France ne retrouvera les forces de régler ses propres problèmes (reconstruction, décolonisation, modernisation) que si elle trouve en elle-même un projet qui la dépasse, la transcende, lui permette de rompre avec le cycle de la dépendance et de la défaite commencé en 1815.
De Gaulle sait ce qu’il veut sur le plan intérieur : son discours de Bayeux est dans sa tête depuis longtemps. Il a des idées constitutionnelles susceptibles de marier le meilleur de la monarchie et le meilleur de la République. Il a des idées pour la modernisation d’un pays qui , en dehors même des destructions terribles de guerre, avait des faiblesses structurelles et fonctionnelles considérables. Il avait des idées sur la façon de restaurer une cohésion sociale grâce à un système ni libéral ni dirigiste.

Mais les contingences politiciennes étant ce qu’elles étaient, ils ne pouvait pas s’imposer seul. Il n’avait pas libéré la France pour lui imposer une dictature, qui aurait d’ailleurs été intolérable pour les Français comme pour les Alliés. Déjà, c’est en partie parce qu’ils doutaient de ces « engagements démocratiques » que les Américains se méfiaient de lui et dosaient leurs aides matérielles. Les Mémoires de Monnet sont très intéressantes sur ce point.
Alors, il attendra. En préparant son retour aux affaires…En sauveur de la République.
*La géopolitique nouvelle place la France dans une situation rassurante puisqu'elle « n'est étreinte par aucune menace d'aucun voisin immédiat. »
Mais la France reste « mortellement vulnérable », ne serait-ce que par sa position géographique : un « cap de l'Ancien Monde vers le Nouveau » entre « deux Empires, l'Américain et le Soviétique ». Pour que la « France redevienne la France », il faut qu'elle soit l'égale des « grands ». Qu'elle recouvre « un rôle international de premier plan conforme à son génie ». Qu'elle se sente « revêtue d'une responsabilité mondiale. »’
Plus facile à dire qu’à réaliser. Surtout dans le contexte international d’une « après-guerre » transformée en « guerre froide ». Surtout avec le ^poids de l’Oncle Sam

Il ne voulait surtout pas que la France—avec « Paris libéré par lui-même » [5]-- soit traitée en inférieure, comme si elle avait été vaincue. L’ombre des Etats-Unis bouchait son horizon, même si bien sûr, il préférait nettement le flambeau de la statue de la Liberté à la pale lumière des étoiles rouges du Kremlin…

En cela, le Général est bien Français : il inspire encore ou sert de faire-valoir à nombre d’esprit qui sont animé de cette forme de « maladie infantile » [6] qui s’appelle « l’anti-américanisme »…Fascination, répulsion, crispation, suspicions... « Je t'aime, moi non plus »...

Cette "ombre américaine" a pesé sur la scène politique française, mais elle a aussi largement débordé « l’hexagone ». Si Churchill a été davantage prophète qu'acteur de l'unification européenne, c'est à cause de son attirance pour le « grand large ». Si les relations entre la France et plusieurs de ses partenaires du Marché Commun, à commencer par l’Allemagne, ont été aussi tumultueuses, ambiguës, minées par les arrières-pensées, c'est parce que la bannière étoilée a dominé les événements, hanté les coulisses, influencé les scénaristes de l'Histoire en marche.

L'ombre américaine


En schématisant, le "poids américain" a engendré deux réflexes, dans deux "camps" dans presque tous les pays, et surtout en france.

D'un côté, celui de la reconnaissance, de la gratitude et du refuge sécuritaire : « C'est l'Amérique qui a libéré l'Europe du fascisme. C'est l'Amérique qui a protégé l'Occident contre les menaces du totalitarisme communiste. C'est l'Amérique généreuse et libérale, démocrate et capitaliste, qui a assuré la reconstruction européenne, provoqué les "trente glorieuses", engendré une nouvelle prospérité. »

De l'autre côté, se trouve évidemment le camp de la méfiance, de la susceptibilité froissée, de la peur d'un avenir hypothéqué par les dettes envers le « libérateur », de la nostalgie d'un monde où les puissances européennes dominaient la planète, de l'angoisse d'une « tentation impériale » américaine. L'Europe « mère du monde » supporte mal l'émancipation, le succès, la puissance de sa « fille » d'outre-Atlantique.

En France, le premier camp a regroupé la plupart des démocrates-chrétiens et des forces de gauche non-communistes. Le deuxième s'est constitué autour du Général De Gaulle. Parce que le Général est devenu De Gaulle contre les Etats-Unis. Parce que le Général a imposé « une certaine idée de la France » contre les visions et les visées américaines. Parce que « l'homme du 18 juin » raisonnait d'abord en stratège, donc en rapports de forces : il lui fallait compenser sa faiblesse matérielle par des surenchères verbales et scènographiques

De Gaulle jouait « les profondeurs contre les surfaces », pour reprendre une formule de Régis Debray. Toutes les explications ou les illustrations sont dans ses « Mémoires » [7] et dans les révélations d'Alain Peyrefitte

La reconnaissance envers les Etats-Unis ? Oui, bien sûr. L'hommage à l'attachement de l'Amérique à la liberté et à la démocratie ? Oui, évidemment. La solidarité transatlantique dans les moments décisifs, dans l'affaire des fusées de Cuba par exemple ? Oui, naturellement. Mais trois facteurs essentiels ne sont pas à oublier.

1. L'Amérique est toujours intervenue pour l'Europe, avec retard, quand ses propres intérêts étaient en jeu.

2. L'Amérique n'a pas connu sur son sol les invasions, les dévastations, les humiliations, venues de l'extérieur.

3. 3. L'Amérique - et c'est « dans l'ordre des choses » - défend d'abord ses propres intérêts. Le protecteur peut être aussi un profiteur.

La démarche socratique du « connais-toi toi-même » a sa version gaullienne : « défends-toi, toi-même ». Compte sur tes propres forces. Alors seulement tu pourras exister. Et vivre libre. C'était la clef. Cela reste la clef.

Un De Gaulle américain n’aurait-il pas tout fait pour briser un De Gaulle français ? De Gaulle le savait... La stratégie, c'est d'abord l'art de se mettre à la place de l'autre, qu'il soit allié ou adversaire.

Le Général était, face aux Américains plus qu’envers tout autre, d’une extrême méfiance et se plaçait dans la position de celui qui joue un rôle au-dessus de ses vrais possibilité d’action. « Parfois, je fais comme si…des fois çà marche ». La diplomatie est d’abord un théâtre. Le texte et la mise en scène, le texte et les costumes ont plus d’importance que l’intrigue… Si « l'épée est l'axe du monde », il faut toujours avoir une épée. Et si elle est petite, faire croire qu’elle est plus grande...


Face à ces réalités et dans ce contexte, quelles stratégies et tactiques De Gaulle pouvait-il adopter en Europe et dans le monde ?
En fait, il avait trois options :


1. 1. La démarche réaliste, conformiste dans la mesure où elle s'apparentait aux démarches voisines. Oui au Plan Marshall et à la protection américaine, donc oui à la reconstruction dans une uniformité ambiante. Quitte à marquer sa différence dans des registres symboliques et à jouer les « empêcheurs d’américaniser en rond».
2. 2. La « démarche universaliste », celle d'une « mystique française » qui permet de sentir « palpiter les âmes ». C'est le mythe passionnel d'une France « éclaireuse du monde », qui accomplit « les gestes de Dieu », « répand la pensée libre », d'une France, « champion de l'Humanité ».

3. 3. La démarche européenne, celle qui ferait de la France le « fédérateur » du continent, sur la base d'une réconciliation franco-allemande véritable et durable. Dans le respect des solidarités atlantiques, mais sans suivisme « américaniste »
En stratège, donc en froid calculateur, De Gaulle a exclu la première et mis entre parenthèses la troisième. Au moment du Plan Marshall et du lancement de l’Europe, il était dans l’opposition ce qui autorise quelques libertés avec le pragmatisme…

La première était trop rabougrie : elle incarnait tout ce qu'il dénonçait. Ce qui est moyen est petit, donc médiocre. Le gouvernement n'est pas gestion mesquine mais vision mobilisatrice. La troisième exigeait de la patience, une grande maturation des esprits, une lente évolution des choses. Or, disait-il, réaliste, « mon temps est compté ». L'Europe ? Oui. Mais dans « cinquante ans, peut-être ». Trop long : Il ne sera plus là. Tout au plus peut-il la mettre sur rails.

Il lui restait donc la deuxième. Celle qui lui a fait combattre les idées et les initiatives de Schuman. Celle qu’il tentera de mettre en œuvre une fois installé à l’Elysée, après 1958…sans détricoter l’essentiel de l’apport de Schuman : au pouvoir, le réalisme commande.

« Entendez le chant du coq gaulois », ironisent encore ses adversaires…Une « troisième voie » entre l’Est et l’Ouest, un soutien aux forces du « non-alignement » qui se lèvent dans des Etats jeunes et en développement, une contestation des « machins » qui voudraient diriger le monde « sous influence » (l’ONU, l’Alliance atlantique, les embryons d’agrégats européens « dirigés par Washington », une sympathie cynique face aux pays et aux régimes « fiers d’eux-mêmes ».

Deux obstacles à l'Europe


D'ailleurs, outre les poids de l'Histoire et des réalités nationales, la « voie européenne » lui semblait contrariée par deux obstacles majeurs.
*D'abord, la partie occidentale de l'Europe était dans un état de « subordination militaire et politique ». Le libérateur-protecteur est hégémonique. L'Europe, comme le prévoyait Paul Valéry, s'offre au gouvernement d'une « commission américaine ». Inacceptable. Pour De Gaulle, les pro-européens sont d’abord des pro-américains. Et l'Europe même animée par un souci d’autonomie ou d’indépendance n’y pourrait rien : elle était minée par sa soumission, ses divisions et la menace de l'Angleterre, « cheval de Troie » de l'hégémonisme américain. « Il est essentiel que ce que nous disons et faisons le soit indépendamment des autres (...) Voilà la règle. »

D'où le refus d'une France qui figurerait « docilement sous l'hégémonie qualifiée de solidarité atlantique » : l'OTAN n’est, pour le Général, qu’un « simple protectorat américain ».

*Ensuite, la partie centrale, orientale de l’Europe et « ses Balkans » subiraient « l'asservissement forcé » de l'Union Soviétique, c'est-à-dire de cette Russie qui pourtant, un jour, « boira le communisme comme le buvard boit l'encre ». Inconcevable. Toujours pour de Gaulle, comme pour les communistes, bien sûr, les pro-européens sont d’abord des anti-soviétiques. Or plus « l’Ours russe » se sent provoqué, plus « il a faim »


Qui plus est, les deux « super-grands », en fait, « s'entendent comme larrons en foire ». Sur le dos des Européens. Cela justifie davantage encore son refus d'une Europe qui ne soit pas réellement « européenne » : l'Europe, si elle existe un jour, elle « doit servir à ne se laisser dominer ni par les Américains, ni par les Russes. »

D’où, presque naturellement, l'affirmation de la voix et de « l'exception » françaises. Avec une ambition mondiale, et la quête des moyens de cette ambition : une diplomatie et une défense « tous azimuts ». « Vous êtes l'Homme du Destin », lui a dit mi-admiratif et mi-ironique Winston Churchill...Le Général le prendra au mot sans toujours suivre la sagesse de Saint-Thomas d’Aquin : « personne n’est juge en sa propre cause »

"Recouvrer le premier rang"

En somme, l'Europe en quête de son unité passe après d’autres priorités parce que le temps presse. La France doit d'abord se redresser, « retrouve le premier rang » : c’est quand la France sera la « première en Europe » que l’Europe pourra se faire.

Dans cette perspective, la « troisième voie » française, entre capitalisme et communisme, à laquelle De Gaulle pensait depuis longtemps était d’abord une arme stratégique : la France trouvera des appuis hors des blocs, dans les puissances montantes (Chine, Japon, Inde) et dans le tiers-monde, partout où les peuples (« dont le destin est en gestation ») refusent d'être « soumis à l'une ou l'autre des dominations en présence ».

Dans la même optique, la force de frappe nucléaire indépendante française (mise au point sous la IV ième République) sera d’abord un outil diplomatique : « la force de dissuasion n'est pas faite seulement pour dissuader un agresseur, elle est faite aussi pour dissuader un protecteur abusif. »

Ces deux options réunies, jointes à une organisation institutionnelle forte, sont un levier politique : De Gaulle veut doper non la société mais la nation française, lui redonner corps et âme, vigueur et force. Avec un objectif clair : « La France doit être la première en Europe. Elle ne pourra montrer la voie aux autres qu'à cette condition. »

Ces calculs étaient-ils bons ? L'Histoire est encore trop chaude pour être appréciée sans passion.

La grenouille, souvent, a voulu se faire plus grosse que le bœuf. De Gaulle le savait : « Souvent je fais comme si... Parfois, ça marche. » Mais la France aujourd'hui reste en panne de de Gaulle. Parce que de Gaulle, c'était... l'art de la politique comme on parvient rarement à l'accomplir : une vision et une volonté incarnée Où la représentation compte, en fait, plus que la réalité.

La France est effectivement « réapparue » sur la scène mondiale et qui a su flatter son ego national… (sans toujours se faire des amis). Ce résultat mérite des analyses approfondies : les historiens de demain ont un beau chantier. Il est sûr que le « visionnaire » n’a pas tout bien vu…

Où sa « troisième voie » a-t-elle conduit ? A court terme, à un affaiblissement du camp occidental. A long terme, à l'impasse. Brejnev le disait à Gomulka en 1966 : « De Gaulle ? Une brèche dans le capitalisme impérialiste. Un affaiblissement de la position des Américains en Europe ».

Les chants du coq gaulliens n'ont pas plus secoué le Mur de Berlin que le discours de Phnom-Penh n'a apporté justice et paix dans le tiers-monde.

Sur le moment, les positions gaulliennes ont même retardé certaines évolutions. « La Tchécoslovaquie ? Je m'en bats l'œil ! » disait De Gaulle au moment du printemps de Prague, en 1968, à l'ambassadeur Olivier Wormser. Or, en Europe centrale et orientale, c'est Dubcek qui, historiquement, a eu raison, non Husak, Ceaucescu et quelques autres, choyés et confortés par une diplomatie trop complaisante à l'égard des violeurs des valeurs prétendument défendues.

La pensée « dissidente », nourrie des valeurs du Conseil de l’Europe n’aurait-elle pas été un bon appui pour sa vision pan-européenne de l’Eurasie ? Ne paye-t-on pas aujourd'hui l'ignorance, l'abandon des nations européennes laissées sous domination totalitaire ? Le primat trop prononcé de la géopolitique se fait au détriment de la géosociologie. Etrange chez un militant de « l’Europe de l’Atlantique à l’Oural » et chez le porteur d’une doctrine qui, sur le fond, se voulait humaniste…

Les nations et les Etats comptent-ils plus que les gens ? La planète n'est pas un jeu de dominos. De Gaulle restait dans les lignes de Machiavel, de Richelieu, de Bismarck, de Metternich - et de Talleyrand. En feignant parfois d’oublier que les Droits de l’Homme constituent l’apport essentiel de la France au monde : le principe de « non-ingérence » poussé au bout de sa logique se traduit par des crimes de non-assistance à peuples en danger. La souveraineté, disait……., ne consiste pas à avoir le droit de faire la guerre à n’importe qui n’importe quand et n’importe comment. Elle n’est pas non plus le droit d’asservir son propre peuple.

Les « deux hégémonies », qui plus est, étaient-elles vraiment « symétriques », comme le Général a pu le dire en forçant sérieusement le trait de sa pensée ? L'offre faite à Staline en 1944 d'un « nouvel ordre » fondé sur un « axe Londres-Paris-Moscou » était-elle « moralement acceptable » ? Les obsessions de la Nation et des rapports de forces ne doivent pas étouffer les femmes, les hommes et les valeurs dans les nations.

Plus et pire : la mise en avant systématique des « Etats-nations » n'a-t-elle pas encouragé le développement de cette « tribalisation de la planète » qui engendre ce que Régis Debray appelle « le progrès rétrograde » ? Plus l'universalisation des valeurs, la mondialisation des mœurs et la planètarisation des technologies avancent, plus les archaïsmes basiques refont surface.

S'appuyer trop sur les pré-supposés « lois de la constance » peut nous entraîner à « entrer dans l'avenir à reculons ». 1945 fut pour De Gaulle une revanche sur 1815. Mais n'est-ce pas un cycle historique plus long qui s'achève ? Tout héritage vaut un état des lieux. Sans passion. En en tenant compte des derniers constats de François Furet : « Quand les Français se retournent vers leur passé , il faut toujours craindre la passion qu'ils mettent à le célébrer pour éviter d'en faire l'inventaire ». Surtout quand « l'évocation des grands ancêtres » masque plus ou moins bien « un manque d'idée », une insuffisance d'esprit novateur face au présent, une imagination créatrice déficiente face à l'avenir.

Homme du Front et Homme des Frontières

L’Homme des « trois frontières », lui, n’avait évidemment pas la même perception du passé et de la « grandeur » de la « France éternelle ». On n’a pas les mêmes références dans les universités germaniques de Bonn, de Munich, de Berlin et de Strasbourg, la capitale du Reich annexé, qu’ à Saint-Cyr.

En dehors de ses connaissances de plusieurs cultures qui fécondent son esprit, Robert Schuman a une expérience charnelle pleine d’enseignements : sa « patrie » lorraine. Sa terre.

Adolescent, il a suivi les sillons que son oncle labourait dans son champ de …….. Ils traversaient la frontière franco-luxembourgeoise. Et les récoltes étaient les mêmes des deux cotés. « Le soleil passe les frontières sans que les soldats lui tirent dessus », dit un beau proverbe chypriote… Malheureusement, les frontière n’arrêtent pas non plus les nuages chargés de mort, contrairement à ce qui prétendaient voilà peu de temps encore des « experts » qui avaient vu les retombées de Tchernobyl arroser les salades à Kehl mais pas à Strasbourg. Le nationalisme est d’abord une maladie insensée des sens.

Comme toutes les contrées où la géographie fait que « les sangs se mélangent et les caractères nationaux se confondent », la Lorraine a été l’objet d’incessants marchandages, de convoitises de la part des autres puissances. Sa terre a été comme prise en otage par la concupiscence de gens qui devraient s’entendre au lieu de se battre. Elle a été une « monnaie d’échanges », un enjeu, le pion d’un mauvais jeu.

La folie des Hommes a transformé l’Europe en cimetière. Parce que le patriotisme se mue vite en nationalisme fauteur de guerres, accoucheur de haines et d’intolérance, géniteur de réflexes suicidaires et meurtriers. Parce que l’Histoire est souvent « récupérée » à des fins belliqueuses. Parce que la Mémoire devient sélectivement dangereuse quand elle n’est nourrie que par l’esprit de rancœurs, de rancunes, de vengeances et d’impulsions dominatrices.

C’est aux frontières, souvent, que se défoule l’Hybris, cette Bête qui est en chacun de nous,, comme disait Brecht, et qui s’épanouit quand par mimétisme la barbarie devient collective. C’est aux frontières que se juge le dosage de la bestialité en l’humanité, de cet « humain, trop humain » dont parlait Nietzsche

L’amour de la patrie ? Oui, sans réserve. Avec loyauté. Avec chaleur. Avec fierté. Avec le cœur et le cerveau. Mais en respectant le patriotisme des autres et en se méfiant des déviances de l’intégrisme nationaliste. « Il doit y avoir des valeurs supérieures aux valeurs nationales, un bien commun supérieur à l’intérêt national ».

Comme (entre autres) Adenauer, le Rhénan de Cologne, de Gasperi, le frontalier du Trentin, Pierre Pflimlin, l’Alsacien qui faisait du vélo dans son enfance sur la ligne Siegfried avant de subir les illusions de la ligne Maginot, Schuman sait qu’une frontière est à la fois un barrage et un passage. Un poing fermé et armé ou une main tendue et généreuse. Il sait surtout que « les Etats modernes sont des fictions généalogiques »

Aimer son pays ce n’est pas détester les autres et empêcher les autres d’aimer le leur… « Cultive tes racines et plante-les dans les étoiles », dit un proverbe alsacien qui devrait être traduit dans toutes les langues et servir de devise universelle en cette ère des « crises et des replis identitaires »

'Tes racines dans les étoiles"

Quand il est citoyen allemand, il se montre loyal envers l’Etat qui le protège et qu’il se doit de servir. Mais être un « bon Allemand » n’est forcément devenir un Allemand qui ne respecte pas les francophiles et qui milite, s’engage, risque sa vie et menace celles des autres en cultivant les rêves du « pangermanisme », en nourrissant des ambitions impériales.

Réformé en 1908, il sera exempté d’un service militaire long et se fera affecté pendant la guerre dans une administration cantonale, à Boulay en Moselle. Il accomplira ses taches avec un souci : le respect des personnes.

Et personne, pas même des individus assoiffés de vengeance et de la « justice » des vainqueurs ne lui fera quelque grief. Il est même pressenti pour une candidature aux élections dès 1919. Le Sage sait rester propre même dans les pires moments.

Quand il choisit la France, après réflexions et après le 11 novembre 1918, c’est « avec une confiance et une affection sans réserve ». Mais avec la pleine conscience qu’il n’a pas à opprimer les germanophones de sa région et que sa génération n’a pas à régler des comptes avec le passé de la France.

Sa Lorraine est celle de Jeanne d’Arc, bien sûr. Il fera même deux fois le voyage de Rome à l’occasion de sa béatification et de sa canonisation. Mais les voix de la Pucelle n’étaient des voix de haine des autres. Défendre son pays est un chose : c’est même un devoir. Mais ce n’est pas asservir, conquérir, chercher à dominer. Non au de Barrès, Lorrain lui aussi : « le nationaliste c'est celui qui nie le patriotisme des autres"

Il ne porte pas en lui les phantasmes hérités des luttes du Royaume contre l’Empire ou de la France révolutionnaire « assiégée ». Il ne nourrit pas les rêves, monarchiques et républicains à la fois, de combattre tous les Empires qui ne sont pas les siens.

Son catholicisme ne résonne pas avec les échos, même étouffés, des Croisés ou de « Illuministes » français qui tel Joseph de Maistre rêvaient d’une Europe sous le contrôle d’un Pape redevenu maître de la « cité terrestre » et tel Léon Blois pensaient que « tout catholique a le droit d’être un incendiaire » …comme au temps des Cathares : « Tuer les tous, dieu reconnaîtra les siens ». Pour lui, « Dieu est amour ».

Il se sent héritier de l’Histoire de son pays, mais il ne se sent coupable ni de l’exécution de Louis XVI ni de la transformation de la révolution en Terreur. Il n’a à venger ni Waterloo ni Trafalgar. Il ne prend pas la « bousculade autour du moulin de Valmy » pour une victoire héroïque. Il ne francise pas Charlemagne, d’Aix-la-Chapelle, ni Clovis, un Belge. Et pour lui la « ligne bleue » des Vosges ne doit pas renvoyer en permanence « les cris de guerre des tributs primitives »

Le passé qui hypothèque l’avenir est un passif. « Ne cherche pas à remanger ce qu’ont digéré tes ancêtres », exhortait Gide

De la boucherie de 14-18, le petit avocat lorrain tire vite les leçons.

>> La « Der des Der » ne sera pas la dernière si le monde ne trouve pas des règles de droit et de morale pour éviter de nouvelles explosions, plus meurtrières encore—car les techniques des meurtres collectifs ne cessent de se perfectionner.
>> L’Europe paye très cher le prix de son imprévoyance et son incapacité à se montrer digne des valeurs de sa propre civilisation. L’explosion des nationalités et des nationalismes ? Les conséquences des aventures de conquêtes impériales. La Révolution russe ? Un enfant idéologique des Européens. Ni Karl Marx, ni Engels, ni Lénine n’étaient russes… La puissance américaine ? Le résultat des guerres tribales européennes.
« En 1913, l’Europe dominait l’univers. Sa partie occidentale assurait à elle seule 44% de la production industrielle mondiale, ses flottes de commerce transportaient 79% du trafic maritime et plus de 90% des capitaux investis sur la planète étaient européenne. Et cette hégémonie se doublait d’une supériorité culturelle » .Kissinger aura raison : « L’Amérique est devenue une puissance mondiale presque malgré elle » .Dieu n’est peut-être pas américain, mais le diable est sûrement devenu européen…

>> Il n’y a pas trente-six façons de construire une Europe unie, pacifiée et prospère. Il y en a trois :
*L’impériale: celle qui de Jules César à Napoléon se nourrit de l’esprit de domination, de conquêtes, d’asservissement et d’exploitation des vaincus.
*Celle du « concert des nations », celle des traités de Wesphalie ou de Vienne, celle de l’équilibre des forces (qui n’est en fait qu’un équilibre des faiblesses) : les alliances sont faites pour se dénouer, se renverser, se retourner.
* Celle d’une forme nouvelle, à inventer : une sorte de fédération librement construite, démocratiquement organisée et porteuse d’une entente véritable entre des peuples réconciliés. « L’Europe sera sérieuse ou ne sera pas » lançait Julien Benda dans son discours à la nation européenne en 1938… Combien de « plans » d’union européenne depuis celui de 1306 conçu par Dante entre La Divine comédie et l’Enfer ?
Les deux premières manières de « faire l’Europe » ont échoué. Reste la troisième. Encore à inventer. Ce raisonnement, lumineux de bon sens, sera évidemment plus juste encore, plus pertinent et plus porteur d’actions après les catastrophes de l’hitlérisme et du stalinisme, les visages les plus hideux, inhumains, que l’Europe se soit donné et ait osé présenter au monde.

Il n’est évidemment pas le seul à faire un tel constat et à nourrir de telles espérances. Un exemple parmi d’autre : Konrad Adenauer. « Si leur réconciliation ne réussit pas, si les peuples européens n’apprennent pas à reconnaître et à cultiver au-delà de la conservation légitime de ce qui leur est propre, ce qui est commun à toute la culture européenne , si on ne réussit pas par un rapprochement culture là unir de nouveau les peuples, si de cette manière, on ne prévient pas une nouvelle guerre parmi les peuples européens, alors la primauté de l’Europe dans le monde sera perdue à jamais », écrivait le futur Chancelier le 1er juin 1919…

>> La paix se joue dans tous les domaines. Il importe en particulier d’avoir « une vision réaliste des rapports entre l’économie et la politique » et des conséquences réciproques de l’une sur l’autre. Certaines analyses de Marx doivent être approfondies et méditées. Dans les rapports entre les peuples en particulier, « rien n’est plus artificiel, rien n’est plus faux que d’établir une séparation entre l’économique et le politique »


>>La paix, la liberté, la démocratie
seront garantis par une organisation de la société fondée sur les droits de la personne et sur le souci d’une justice et d’une « démocratie sociale » effective, donc sur des valeurs. On retrouve ici les influences du personnalisme, cette philosophie structurée en 1905 et écrasée par la Barbarie, et de la doctrine sociale de l’Eglise. Schuman a été un bon lecteur de Léon XIII. Et ses liens personnels avec Jean XXIII l’ont marqué profondément. La Bonté peut être la vertu des vertus quand elle n’est pas gentillesse naïve et charité sympathique mais développe les facultés d’empathie et donne cette énergie qui permet de lutter contre les injustices, les indignités, les atteintes à la Liberté avec un esprit de résistance, ou, plus fort encore, de résilience

>> Le progrès se traduit par des régressions et des explosions parce que la façon de conduire les affaires du monde et des Etats manque de cohérence. La politique n’est ni un jeu ni un métier mais un vrai sacerdoce. Avec trois mots-clefs : service, éthique, perfectibilité. Ce ne sont pas là des mots vides de sens.

Du "Boche "à l'ami allemand"

Ce paysage mental et intellectuel n’a rien d’exceptionnel.Quand on vit au carrefour de plusieurs frontières, on sait que la paix, la liberté et la sécurité ne peuvent être assurées que par une prospérité partagée et une sûreté que les armes d’attaque ou de défense ne peuvent pas seules assurer . On sait surtout que les « face-à-face » doivent se transformer en « côte-à-côte ». Encore faut-il que les convictions soient servies par des actions. Donc par des occasions d’agir. Ce sera le cas : Schuman entreprendra sa plus grande œuvre à 60 ans,

De sa Moselle et du Palais Bourbon, il militera en faveur des idées d’un Aristide Briand, de « l’idéal wilsonnien », d’une normalisation intelligente des relations franco-allemandes, du projet d’Union européenne (en 1929), d’une organisation mondiale qui favorise la paix. Pacifique ? Oui, mais pas pacifiste.

Schuman a trop le sens des réalités pour ne pas avoir conscience que « l’épée » reste « l’axe du monde », pour reprendre la formule gaullienne. Il dit oui aux sanctions contre l’Italie de Mussolini après l’attaque de l’Ethiopie (en 1935) et il vote contre Laval.

Il voit, bien sûr, les gros nuages menaçants s’accumuler. Mais que faire ? Plus que d’autres, il comprend que l’Allemagne ne peut pas supporter sans réagir les humiliations du Traité de Versailles et les conséquences du désordre économique et social mondial.

Les guerres ne sont jamais finies ou recommencent quand le vainqueur ignore que c’est la paix qui doit être gagnée…Et qu’elle se gagne à deux.

Il n’a pas bien vu -- il n’est pas le pas le seul !-- que Malraux avait raison face à la guerre d’Espagne…Surtout, il n’est pas le seul à éprouver le « lâche soulagement » du répit gagné après les accords de Munich, mais il n’a pas, contrairement à d’autres, « la fierté de la lâcheté » de ce soulagement.

Il le savait depuis longtemps : les bons sentiments ne suffisent pas et la conscience des dangers n’écarte pas à elle seule les périls… Il traverse ce temps un peu comme Paul Valéry, en spectateur lucidement inquiet, mais impuissant devant des forces qui le dépassent : « l’Europe n’a pas la politique de sa pensée » . Elle en « sera punie »…

En mars 1940, Paul Reynaud fait appel à lui : le député de Moselle devient sous-secrétaire d’Etat aux réfugiés, un poste sur mesure pour un « frontalier » qui sait que les barrières n’emprisonnent pas toujours mais peuvent libérer. Mais il sera pris de vitesse par les événements, comme tout le monde…

Pétain le maintiendra en ce poste sans le consulter. Scuman se gardera bien de se soumettre, mais le maréchal lui a ainsi joué un bien vilain tour…dont il paiera la facture plus tard… « La réputation, disait Aristote, c’est ce qui ne dépend pas de nous » : l’homme politique mosellan aura bien des difficultés à éviter les insultes et les accusations fausses.

Que n’entendra-t-il pas ? « Homme de Vichy », « Produit de Pétain », « Sale Boche », « Collabo », « traître »…

Aujourd’hui encore, sa mémoire est souillée par de mauvais procès, nourris de rumeurs diffamatoires et d’accusations sans fondements. Ne le voit-on pas œuvrer dans l’ombre dans des sectes catholiques ambiguës, collaborer avec des réseaux de l’Opus Deï pour construire « l’Europe de l’amnésie », le gommage de « passés douteux » et la réhabilitation de nazis au nom de la lutte contre le communisme ?


Robert Schuman n’est pas le seul à subir cet injuste sort. Beate Karlsfeld s’est rendue célèbre en giflant Konrad Adenauer. De Gasperi, Otto de Habsbourg et Etienne Davignon (entre autres) se seraient « salis les mains » très sérieusement en se les lavant dans de l’eau bénite… Les adversaires de l’Europe unie se recrutent souvent chez des paranoïaques obsédés par les « réseaux » occultes. Quand on oublie les francs-maçons et les lobbies juifs, on attaque les comploteurs catholiques…« Pardonnez- leur. Ils ne savent pas ce qu’ils font ».

En fait, comme il ne pouvait changer ni le monde ni l’Europe ni le déferlement de folie, Robert Schuman s’était attaché à ce qu’il pouvait faire : défendre sa contrée…Et rester fidèle à lui-même, à ses principes.

C’est contre l’assurance de Laval que « seul le maréchal serait capable de conserver l’Alsace-Lorraine à la France » qu’il a voté les pleins pouvoirs à Pétain. « Chaque grand homme est taché d’une erreur », redirait Paul Valéry.

C’est dans l’espoir d’obtenir des renseignements sur le sort qui allait être réservé à la même région qu’il a eu des entretiens avec les nationaux-socialistes après la ré-annexion de la Moselle. Des entretiens qui ont vite tourné court.

Schuman été arrêté le 13 septembre 1940 par la Gestapo, mis en cellule à Metz puis en résidence surveillée dans le Pays de Bade, à Neustadt. Il saura s’en évader en le 1er août 1942, gagnera la « zone libre » et entrera dans la clandestinité quand les nazis envahiront la zone sud, se cachant de monastère en monastère. En prenant les risques de tous les traqués—avec sa tête mise à prix à 100 000 marks. En passant son temps à méditer, à prier, à lire des ouvrages d’histoire, de théologie, de philosophie. A rêver d’un « après-guerre » qui ne soit plus un « entre deux guerres ». A tirer les leçons de ce qu’il a pu vivre en ce siècle qui avait commencé par « la Belle époque »

La voix de Victor Hugo...

Ah ! Si les Européens avaient su écouter les appels de Victor Hugo ! Combien de vies auraient-elles été épargnées ? On a souri (bêtement ) à l’Assemblée nationale en entendant son appel à des Etats-Unis d’Europe en 1871, comme on avait hausser les épaules après son appel au Congrès de la paix le 21 août 1949… ! Pourtant, il avait raison. « La loi de Dieu, ce n’est pas la guerre, c’est la paix (…) C’est par la fraternité qu’on sauvera la Liberté (…) Une commune pensée, c’est en quelque sorte une commune patrie ». Mais ne rêvons pas : la paix ne sera pas un cadeau du ciel. « L’atroce meurt. L’atrocité subsiste »

« Une fois le nationalisme vaincu, dira Schuman, il faudra imaginer des formes nouvelles pour unir l’Europe, car dans le passé certains l’avaient tenté par la force. Sans réconciliation sincère et définitive entre Français et Allemands, une Europe pacifique n’est pas pensable »
« Assez de guerres civiles ! Il faut en finir avec la notion d’ennemi héréditaire et proposer à nos peuples de former une communauté qui sera le fondement, un jour, d’une patrie européenne ».
Plus qu’un projet : une volonté. Mais comment ?

En attendant l’occasion propice, le « Boche » reste le Boche. Schuman doit s’expliquer, se justifier. Menacé par l’épuration, le « pur » et « le sage »… Les vainqueurs confondent volontiers germanophone et germanophile, Français d’Alsace-Lorraine et Allemands de France. La « Bochie » commence à Metz… Certains « brevets de résistance » donnent le droit à l’injure…

Appelé en septembre 1944 par De Lattre de Tassigny, qui, progressant vers l’Alsace, cherche un conseiller qui connaisse le « terrain », Schuman provoque la colère du ministre de la guerre, André Diethelm, qui exige que « ce produit de Vichy » soit « vidé sur le champ ».

Quand Metz est libéré, Schuman est accueilli avec chaleur par la population, mais les « autorités » proclament son « indignité nationale », veulent son « inéligibilité ». A 58 ans, avec sa conscience pour soi, c’est dur. Très dur même ! Même la foi, en dieu et en l’Homme, ne console pas. Pas plus que la confiance de ceux qui, le connaissant, le font siéger au Comité départemental de la Libération et l’incitent à reprendre une vie publique active.

Sauvé par De Gaulle

C’est le général de Gaulle , en personne, qui permettra d’être blanchi, réhabilité, restauré dans sa dignité, de bénéficier d’un non-lieu par la commission spéciale de la Haute Cour et pouvoir renouer avec des responsabilités politiques. Les destins croisés des deux hommes se sont noués par une lettre de Robert Schuman au Général, écrite le 24 juillet 1945 après la réflexion et les hésitations qu’on imagine. Cet épisode a-t-il eu des conséquences politiques plus tard ?

C’est, en tous cas, grâce à cette médiation et à cet acte de justice de De Gaulle que Robert Schuman a pu embrasser un « nouveau destin ». Et accomplir une œuvre historique. « Tout peut, un jour, arriver, même qu’un acte conforme à l’honneur et à l’honnêteté apparaisse en fin de compte, comme un bon placement politique », aurait pu redire De Gaulle,…

Le « moine laïc » de Moselle deviendra vite ministre des finances, dans des conditions extrêmement difficiles : c’est Mendès-France qui, décelant chez lui des qualités d’homme d’Etat rigoureux chez ce membre de la commission des finances à l’Assemblée, suggéra sa nomination à Bidault. Et le « Boche » deviendra Président du Conseil de la France à un moment où la République est vraiment en danger. « Il est des Boches plus fréquentables que d’autres », soupirera de Gaulle…

Nous sommes en 1947.

Tout va mal. Les historiens s’accordent à parler de « l’année de tous les dangers ». « L’année terrible » : misère et peur. Ramadier ? « Ramadan », ironise le Canard enchaîné, « Ramadiette »… Avec des rations de pain qui diminuent et la faim qui devient un vrai fléau. La faillite financière est là : La France mendie auprès des Américains. La situation économique est catastrophique : le ravitaillement a la priorité sur la reconstruction. La situation sociale est explosive : grèves insurrectionnelles. Le pays n’est pas seulement paralysée : il vit au bord d’une vraie guerre civile. Bagarres, luttes armées dans les rues, sabotages…Le chaos ? Non le risque d’une authentique révolution.

Schuman sauve la République

Les communistes quittent le gouvernement en se jurant d’installer une « démocratie populaire ». L’implosion généralisée menace. La guerre entre Français risque a commencé sans être déclarée…Même au sein des forces de l’ordre. Le « péril rouge » n’est plus extérieur mais intérieur. Dean Acheson, le conseiller de Truman, voir juste : « la France est mûre pour tomber sous la coupe de Moscou »

Outre-mer, la situation est plus inquiétante encore, sauf en Afrique noire. Après l’embrasement de l’Indochine, c’est Madagascar qui connaît une vraie insurrection et le Maghreb qui s’enflamme.

Ailleurs, rien ne va plus non plus pour les Occidentaux. Le stalinisme fait des ravages en Europe orientale, dans ces pays abandonnés à un Empire totalitaire qui relance son programme d’armements, prépare une bombe atomique, menace la Grèce et la Turquie. Et on parle déjà beaucoup de la Corée…

Qui appelle-t-on à Matignon dans ce contexte et dans cette situation ? Le « doux », sympathique et discret Robert Schuman ! Il aura un mot d’ordre : « résister ». Jules Moch, à l’intérieur, a une main ferme. Et l’Homme des frontières saura rétablir l’ordre, sauver la République. En montrant que « bon caractère » et « caractère bien trempé » ne sont pas incompatibles. Qu’être doux n’est pas être mou. Et que le « droit au dernier mot » --qui est la bonne définition du pouvoir--est surtout un devoir quand les conditions l’exigent…

Schuman est investi le 21novembre. Le 9 décembre, Benoît Frachon, le secrétaire général de la CGT, ordonne l’arrêt de la grève et le Comité National des grévistes capitule. Le pire a été évité : c’est l’essentiel. Mission accomplie.

Mais l’ordre est une chose : le mal s’attaque toujours à la racine. « Sauver la République, c’est mettre un terme à l’exploitation de la détresse. C’est, par la réalisation d’une véritable démocratie sociale, faire le départ entre les mouvements revendicatifs légitimes exercés dans le cadre de la loi et les entreprises factieuses synchronisées à travers l’Europe ». Réalisme et clarté.

Aussitôt, Schuman se lance dans un autre programme, plus réjouissant : accepter et négocier l’application du « Plan Marshall », qui avait été proposé le 5 juin 1947 par le secrétaire d’Etat américain dans un discours prononcé à Harvard. Obtenir le maximum : c’est évidemment son premier but. Il l’atteindra avec une angoissante question : comment cette aide extérieure pourra-t-elle servir pleinement au redressement intérieur ? C’est sur ce sujet que Schuman et Monnet apprendront à se connaître et à s’apprécier mutuellement.

Le petit homme courbé et discret, sans prestance et sans dons oratoires, acquiert ainsi la plus belle des autorités : celle qui naît de la conviction claire, de la conscience des missions à accomplir, du sens du devoir. Et des actions concrètes.

Cela permettra à Robert Schuman de s’installer au Quai d’Orsay à sa sortie de Matignon, en juillet 1948. Là, il pourra inscrire son action dans la durée malgré l’instabilité gouvernementale. Il aura surtout l’occasion de mettre en pratique les leçons qu’il avait tirées depuis longtemps d’une France faible dans une Europe divisée.

C’est en ce ministère des affaires étrangères qu’il déploiera des qualités de diplomate incontestables. Bonne écoute, excellente intelligence tactique, art de contourner les obstacle, talent de tourner à son avantage les inconvénients de l’instabilité politique et du peu de crédit du « régime des partis ». Dans les chancelleries étrangères, il sait se faire apprécier.

Dans la France soucieuse de « grandeur », il est dans la ligne de mire des critiques gaullistes et communistes. « Il cède trop et trop vite », « Il brade les intérêts nationaux ». Peu importe… « Nos jugements nous jugent », redirait Paul Valéry. Et seul compte ce qui reste dans l’Histoire…

En fait, le général de Gaulle ne pouvait pas apprécier les actions et les initiatives de Schuman. Un problème de fond ? En partie. Une question de forme et d’opportunité, surtout…

La France qui « réapparaît » sur la scène mondiale, c’est lui. Ce devrait être lui. Lui, qui s’est tellement battu pour que la France regagne le « rang qui lui revient », c’est-à-dire « le premier » ! Or, que fait Schuman aux yeux du général ? Il accepte « la tutelle » des Américains. Il se « prosterne « devant les Anglo-Saxons. Rien de moins.

A quoi servent donc tous ces « machins » que Schuman propose ou accepte ?

L’OECE, l’Organisation Européenne de Coopération Economique (crée en 1948) qui sera transformée en OCDE ? Une machine destinée à gérer les fonds du Plan Marshall que Schuman avait accepté comme Président du Conseil. Qui paye commande, non ? L’Amérique va renforcer sa puissance et son influence…

Le Pacte de Bruxelles, scellé en mars 1948 après le premier « coup de Prague » ? Une « machine de guerre américaine » qui n’a d’ « européenne » que le nom…

L’Alliance atlantique, lancée en avril 1949 ? L’organisation dite du Traité de l’Atlantique Nord sera dominée par la puissance qui va de l’Atlantique au Pacifique. « Noyée », l’Europe. Et soumise à la loi du plus fort.

Le Conseil de l’Europe,cette « SDN européenne », crée en 1949, sur une idée de Georges Bidault app liquée par Scuman ? Le bras politique des « atlantistes ». Une organisation inter-gouvernementale qui va permettre à l’ « Allemagne vaincue » de retrouver une tribune et qui va « accentuer la coupure de l’Europe en deux et permettre la mainmise américaine sur l’Ouest du continent ».

Et ces projets d’accords avec les voisins ? Le projet d’Union douanière franco-italienne, lancé en 1947 ? La France n’est pas le Luxembourg pour être intégrée au Bénélux… « Fritalux » : c’est plus qu’un nom ; une plaisanterie…Comme « Finebel », cette construction loufoque censée réunir les commerces français, belge, italien, néerlandais ? Il échouera en 195. Mais les grands esprits du Quai d’Orsay n’ont-ils rien d’autre à faire ?

Ce Schuman, pour de Gaulle, devrait contrôler un peu mieux son directeur de cabinet, Bernard Clapier, et ses collaborateurs et il devrait leur interdire d’avoir autant de contacts avec ce Jean Monnet, « inspirateur inspiré par les Américains » qui passe son temps à avoir des idées folle alors que de Gaulle lui avait fait confiance en lui confiant le Plan, cette « ardente obligation »

Le général et ses supporters n’échappent à la règle du jeu politique : l’opposition s’oppose. Toutes les déclarations faîtes dans cette période, donc jusqu’en 1958, doivent évidemment être lues avec le regard de ce temps et de cette situation. Les pourfendeurs actuels de la « construction européenne » qui s’appuient sur certaines formules et certains mots devraient en tenir compte un peu plus.

Ce que les porte-voix de de Gaulle ne disent évidement pas, c’est évidemment l’opiniâtreté que Robert Schuman met à défendre ce qu’il croit être les intérêts de la France. Les discussions avec les partenaires européens sont sérieuses, souvent houleuses, notamment avec les Britanniques.

Une révolution diplomatique

Schuman veut dépasser les méthodes classiques de la diplomatie inter-gouvernementale. Or, les temps ne sont pas mûrs…Jean Monnet, qui avait les mêmes buts et qui bénéficiait d’un bon réseau d’amis chez les décideurs, multipliaient les contacts pour faire progresser l’idée d’une mise en commun des souverainetés pour mettre sur pieds des systèmes cohérents, efficaces, susceptibles d’aider les pays européens « à s’aider eux-mêmes ». Et à optimaliser les crédits américains.
Les dirigeants américains étaient favorables à de telles idées. Par souci d’efficacité gestionnaire. Et parce qu’ils voulaient pas-- et ne pourraient pas-- assurer le destin des Européens à leur place. Le Plan Marshall avait d’ailleurs été accordé en échange de la promesse d’une « organisation » des économies sinon des politiques européennes. D’où l’OECE, notamment. Parallèlement, les esprit ouverts à l’idée d’une « Europe unie » se réunissaient en Congrès à La Haye, avec l’excellentes résolutions. D’où la création du Conseil de l’Europe destiné à réaliser « une union sans cesse plus étroite » entre les pays et les peuples européens.

Mais les freins étaient plus puissants que les accélérateurs. La pleine souveraineté ne se partage pas : le « droit de veto » est mis en avant comme un droit naturel des gouvernements, voire comme une ardente obligation patriotique. Cette théorie se défend par des arguments qui peuvent sembler irréfutables…théoriquement. En fait, chaque Etat n’a pas, isolément, le pouvoir d’assurer une souveraineté authentique et concrète.

Choisir, dans la vie sociale, c’est le plus souvent « éliminer » et « choisir entre des inconvénients ». Le veto, par définition, bloque les processus et fige les situations. Le choix de l’impasse, du cul-de-sac est un réflexe de fierté mais non d’efficacité quand on travaille à trouver des voies de l’avenir. Autant les divergences, mises à plat et en lumière, peuvent stimuler les imaginations et les énergies dans la quête des solutions les meilleures, autant les blocages provoquent toujours les issues de crise les plus dommageable ? Se lance-t-on dans une entreprise pour la faire échouer ? Pour la saboter délibérément, oui. Etait-ce le scénario de certains esprits ?

Toujours est-il qu’en dépit des efforts officiels de Schuman et officieux de Monnet, les thèses déjà appelées communautaires restaient l’objet de discours, mais pas décisions. Les discussions menées avec les Anglais, notamment, ne sont marquées ni par le flegme ni par l’humour…

Ce que les gaullistes de l’époque ne voulaient pas voir non plus c’était le soin et l’énergie que Schuman mettait à défendre les « intérêts français », face aux Américains. Les négociations n’avaient rien de conversations de salon.

En bon négociateur, Schuman sait se montrer ferme, s’accrocher à ses convictions, convaincre ou persuader selon les circonstances, refuser les compromis compromettants, obtenir des résultats. Schuman a deux obsessions : le redressement lié à la modernisation et la paix liée à la réconciliation franco-allemande. Donc à la « construction européenne ». Le redressement et la modernisation doivent se traduire non par de la « grandeur » proclamée, mais par une prospérité partagée et la paix pour être durable, pour se traduire par une sécurité intérieure et extérieure ne doit pas se résumer à une absence de guerre.

La Déclaration du 9 mai

Ce double souci apparaît très clairement dans l’initiative la plus importante—et la plus décisive pour l’avenir : la Déclaration du 9 mai 1950, la création de la CECA, la Communauté du Charbon et de l’acier. Le début de l’Europe « intégrée », le germe du Marché Commun.

De Gaulle la condamnera, évidemment. Ce « meli-mélo » du charbon et de l’acier ne lui semblait ni sérieux, ni efficace, ni digne. Et pourtant…

Daniel RIOT





Réconcilier De Gaulle et Schuman (4)

Le général et le marchand de cognac


monet_5_jpe.jpg« Il sait faire du bon cognac. C’est dommage qu’il ne s’en contente pas », lance Charles de Gaulle à Ike Eisenhower qui lui disait toute son admiration pour ce « personnage extraordinaire ». Il savait avoir la dent dure, le général…
Il faut dire que Jean Monnet n’a jamais été pour lui un « compagnon de route » apaisant et réconfortant : très utile, souvent ; très encombrant et gênant, parfois. Enigmatique, toujours. Le type « d’emmerdeur » qui a le tort d’avoir raison quand les circonstances seraient plus aisées si la raison lui donnait tort…

On déteste l’aimer à défaut de pouvoir aimer le détester. Surtout quand on s’appelle de Gaulle, le Chêne qui déteste que des arbustes lui fassent de l’ombre. Un bon cognac vous saoule, si vous en abusez…

Un « passe-frontières »
C’est grâce à son « job » de négociant de cognac que l’un des hommes les plus discrètement influents de la planète a très rapidement pris conscience d’un certains nombre de réalités qui conditionneront ses engagements et sa manière d’analyser les événements :
1) Le monde est grand et il est morcelé par d’innombrables frontières, mais la nature humaine est la même sous toutes les latitudes. La diversité des cultures, des types humains, des langues, des régimes, des moeurs, des croyances, des philosophies n’enlève rien à la profonde unité de l’homme.

2) Les frontières tracées par les jeux et les croisements de la géographie et de l’histoire sont faites pour franchies, dépassées. Le cognac de papa, il ira le vendre partout ou presque, jusqu’en Chine et aux Etats-Unis. Même sans les supersoniques, la planète est petite. La mondialisation de l’économie ne date pas d’aujourd’hui…Il sera donc un « passe-frontière »

3) Le commerce des marchandises facilite celui des idées. Surtout quand les produits sont, comme le cognac, des outils de convivialité…La paix et la guerre se jouent donc sur la qualité des échanges. Pour le cognac, la paix est préférable. Ne subit-il pas la concurrence du whisky depuis le blocus imposé à la France par les adversaires de Napoléon ?
De Gaulle lui-même le dira à l’occasion d’une réception à l’Elysée à une convive qui regrettai le temps de la fine à l’eau et la présence de cette boisson étrangère dans le Palais de la république » C’est la faute à Napoléon. Les Anglais ne pouvaient plus se ravitailler en cognac. Ils ont adopté le whisky, puis les Français, par snobisme ont suivi. Il sera donc (ce n’est évidemment pas la seule raison) un « fanatique de la paix », ce qui ne veut pas dire « pacifiste », bien sur… Dans le commerce, on apprend le réalisme et l’art de marier ses idéaux aux nécessités.

4)Rien n’est plus important que le contact direct avec les autres, notamment avec les responsables et les élites des différents pays. Ce qui est vrai dans les affaires privées doit l’être encore davantage dans les affaires publiques. D’où l’importance des carnets d’adresses et des réseaux de relations : les vrais clefs pour devenir un Homme d’influence.
Cette qualité serait encore plus précieuse et performante aujourd’hui : toute la construction européenne est d’abord une affaire d’hommes, de rencontres entre responsables…
Ce n’est pas une affaire de « lits », comme au temps des rois et des empereurs, de « cousinage » ou de « calculs matrimoniaux ». Mais c’est une affaire de sympathie (ou d’antipathie), de sentiments (de « feeling »), d’intuitions et de relations. « C’est fou de voir à quel point le caractère personnel des relations entre responsables a de l’importance. On peut le regretter. Mais c’est ainsi » confie Hubert Védrine . « Nous sommes plus que jamais dans l’ère de la psycho-diplomatie. Ce que Machiavel, Talleyrand et quelques autres avaient deviné est - démocratiquement - démontré : « Les relations personnelles comptent plus que tout. »
5) Un bon VRP sait que tout est lié : le politique, le militaire, le diplomatique, l’économique, le social, le culturel. Et tout a de l’influence sur tout. Autant dire qu’il importe de ne rien négliger et de savoir tisser et nouer ensemble des fils différents. Il sera donc ce à quoi d’ailleurs sa forme d’intelligence le prédisposait, un homme d’analyse et de synthèse.

Les circonstances feront le reste : une vie extrêmement riche. Avec, au bout du chemin, une biographie qui vaut bien des romans, en dépit de la modestie du personnage.

« Ne pas être, faire »

Est-ce cette modestie et cette humilité, à ne surtout pas confondre avec de la timidité ou quelque complexe d’infériorité, qui expliquent qu’il n’ait jamais tiré parti de ses qualités et de ses expériences pour briguer des postes à responsabilité de premier plan ?

On le verra secrétaire général-adjoint de la SDN, responsable du Commissariat au Plan (nommé par De gaulle), membre du Conseil National de la Résistance et du premier gouvernement provisoire, premier président de la haute Autorité de la CECA et il créera son « Comité pour les Etats-Unis d’Europe », mais jamais en première ligne, sous les feux de la rampe.
Etonnant pour un homme qui sait savoir, savoir-faire et faire- savoir… D’autant plus qu’il était porteur de convictions et qu’il n’était que très rarement à court d’idées. Imaginatif, Monnet. Un moulin à idées qui avait toujours du grain à moudre.
Ses promenades dans son jardin ou à la montagnes fécondaient sa boite à outils et à idées. Mais il ne savait « se concentrer que sur un sujet à la fois » : un homme politique doit avoir la qualité contraire…Et il préférait les coulisses à la scène : « Faire mais non être » telle est l’une de ses devises. Son tempérament était d’aider, de conseiller, de faire passer des idées et préparent l’avenir.

Etre au premier rang n’était pas son problème. Il laissait volontiers les lauriers à ceux qui prenaient les risques : les politiques. « Ne réclamant aucune fonction, aucune prérogative en ma faveur, je n’ai jamais été gêné pour demander aux autres un peu de désintéressement et de pudeur ».Toute sa vie, il sera un auteur en quête non de personnages mais d’acteurs. Et de réalisateurs.
Parce que les conseilleurs ne sont pas les payeurs ? Parce que le courage de celui qui s’engage dans l’accomplissement de l’action n’est pas le même que celui qui ne s’engage que dans la préparation de l’action ? Un Louvois, pas un…… « Un stratégiste, pas un stratège », pour reprendre une distinction de Thierry de Montbrial. Un architecte, pas un bâtisseur. Un compositeur de talent, pas un virtuose.

Qui d’important n’a-t-il pas conseillé ou tenté de conseiller en France, en Grande-Bretagne, aux Etats-Unis ? Phénoménal... Il est vrai q’il avait souvent de très bonnes idées et qu’il respectait énormément ceux qui avaient a charge du pouvoir.
Dans l’Histoire, c’est évidement sa coopération avec Robert Schuman qui reste et restera gravée en lettres d’or. Les deux hommes n’avaient nul besoin de beaucoup se voir et se parler : le courant passait naturellement. Parce Bernard Clappier, le directeur de cabinet de Schuman a été un fantastique intermédiaire et un collaborateur hors pair (« De l’or, ce Clappier », aimait à dire Schuman). Parce que, surtout, l’homme « passe-frontière » et « l’homme des frontières », en dépit de leurs différences de tempérament et de caractère, partageaient les mêmes préoccupations et surtout les mêmes convictions.
D’expériences totalement différentes, ils avaient tiré les mêmes enseignements et des événements de leurs siècles, les deux hommes, du même age, pratiquement, avaient tiré les mêmes leçons.

« Le nationalisme, c’et la guerre »

De la tragédie de 14-18, ils avaient tiré la leçon que Mitterrand résumera bien plus tard par sa formule célèbre ; « Le nationalisme, c’est la guerre ». Mais comment vaincre cette plaie ? Non par des discours, mais des structures qui dépassent ce qui secrète ces passions du diable. Ce charnier est le fruit d’une guerre civile déclenchée autant sinon plus pour des raisons économiques et politico-militaires que pour des chocs passionnels nés de l’esprit de revanche, de fiertés nationales froissées. C’est Victor Hugo qui avait raison , et il n’a pas été écouté !
« Je vais démolir mes forteresses, tu vas démolir les tiennes. Ma vengeance, c’est la fraternité ! Plus de frontières ! Le Rhin à tous ! Soyons la même République, soyons les Etats-Unis d’Europe »... C’était le 1er mars 1871, à l’Assemblée Nationale française. Victor Hugo, avec courage, relançait, en pleine guerre, cette idée « d’Etats-Unis d’Europe » qu’il développait depuis plus de vingt ans, à chaque Congrès de la Paix. Que fit la Chambre ? Elle ria. Elle le hua... Un doux rêveur, ce Hugo ! Combien de morts, à cause de ces rires et de ces huées ? Combien de morts parce que les exhortations du poète n’ont pas été entendues ?
« C’est par la fraternité qu’on sauve la liberté (...) Un jour viendra où il n’y aura plus d’autres champs de bataille que les marchés s’ouvrant au commerce et les esprits s’ouvrant aux idées. Un jour viendra où les boulets et les bombes seront remplacés par les mots, par le suffrage universel des peuples. »

Redéfinir la paix
Schuman et Monnet jugeaient Hugo particulièrement pertinent sur un point essentiel: pour mettre la guerre hors du jeu (hors-la-loi), il faut redéfinir la notion même de paix.
La paix, c’est une sûreté intérieure et extérieure. A l’intérieur, il faut un système constitutionnel et des pratiques politiques qui protègent la société contre l’arbitraire de ses dirigeants et contre ses propres dérives, ses propres errements, ses propres folies. Contre les Princes, et contre les foules, car contrairement aux espérances, l’émancipation des peuples n’est pas une condition suffisante pour garantir la paix.
A l’extérieur, il faut une organisation inter-étatique qui soit réellement efficace.

Or, l’histoire d’Europe se compose de trois séries d’échecs : « l’esprit de domination » - de la tentation impériale ; la doctrine du « juste équilibre des puissances » ; l’utopie du « concert des nations ». Les deux premières conduisent toujours à des coalitions, à des alliances, à des guerres. La troisième entraîne immanquablement hypocrisie, diplomatie secrète, manœuvres en tous genres... Tous les « après-guerres » se transforment en « entre deux guerres ».
La paix, c’est aussi une prospérité au moins relative et des horizons d’espérance. Or l’internationalisation du commerce et des échanges ne suffit pas. Pire : le mercantilisme est fauteur de guerre ; le dogme du libéralisme ne conduit pas à la paix.

S’appuyer sur des valeurs
Faut-il le rappeler ? La suppressions des droits de douane n’est pas une idée nouvelle : l’Angleterre avait ouvert la voie dès 1846 ; des traités de libre-échange avaient été conclus entre la France et l’Angleterre en 1860 puis avec la plupart des pays européens (sauf la Russie). Au XIXe siècle, les capitaux circulaient librement . Les monnaies étaient toutes rattachées à l’étalon-or et convertibles entre elles. On investissait à l’étranger : c’est d’ailleurs toute l’histoire des emprunts russes émis en France par exemple. La main d’œuvre circulait librement. Les paysans qui quittaient la terre ou les ouvriers à la recherche de travail pouvaient aller d’un pays à l’autre sans difficulté...
Keynes a pu constater qu’avant 1914 « l’internationalisation de la vie économie était à peu près complète ». Mais « l’internationalisation des affaires » ne gomme pas le « nationalisme des affaires ». L’économie explique davantage bien des guerres que les trêves ou les paix.
La paix, c’est encore le partage de mêmes valeurs. Mais l’unité spirituelle est un fantasme... Le rêve d’une « Republica Christiana » a été accoucheur - ou plutôt procréateur - de bien des guerres. Celui d’une harmonie entre « nationalités émancipées » a conduit à l’explosion des nationalismes. Le culte de la Raison n’a engendré plus de sagesse que la Foi. Les valeurs ne valent que si elles se fondent sur le respect de la Personne humaine et si elles sont le vrai moteur de l’action
La paix, c’est enfin - surtout peut-être - l’absence d’illusion. Sur l’individu et sur les sociétés. L’illusion, c’est ce qui explique la surdité aux appels de Victor Hugo et de quelques autres, la chute puis la mise en jachère de « l’idée européenne » à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle.

« Malheureuse Europe ! »
Dans ce contexte, la « Belle Epoque » s’était chargée des pires périls... Ceux hérités du XIXe siècle - et ceux engendrés par la fantastique accélération du progrès technologique qui se traduira d’abord par une sophistication des « armes de Mort » de la Terreur et de la Honte...
Le congrès parisien de l’Association des anciens élèves de l’Ecole libre des Sciences Politiques en 1900 a constitué comme la synthèse de l’enterrement de l’idée de l’unité européenne. Les plus favorables à la création « d’Etats-Unis d’Europe » avaient peur de l’expression. L’idée de fédération était remplacée par celle de confédération ou d’association...
C’était d’autant plus paradoxal que jamais, dans l’histoire, l’entité européenne n’avait été aussi homogène - en apparence, du moins. Mais les « forces souterraines » de la Haine, de la Violence et de la Barbarie se déployaient et progressaient.
Qui voyait venir l’orage ? Georges Sorel peut-être : « Comment ferez-vous pour fédérer des Slaves, ou religieux ou mystiques révolutionnaires ; des Scandinaves assagis ; des Allemands ambitieux; des Anglais jaloux d’autorité ; des Français avares ; des Italiens souffrant d’une crise de croissance ; des Balkaniques braconniers ; des Hongrois guerriers ?» écrivait-il en 1908. « Comment calmerez-vous ce panier de crabes qui se pincent toute la sainte journée ? Malheureuse Europe ! Pourquoi lui cacher ce qui l’attend ? Avant dix ans, elle sombrera dans la guerre et l’anarchie comme elle a toujours fait deux à trois fois par siècle ».

De Sarajevo à Sarajevo

Les« forces souterraines » ? La géopolitik de Bismarck : assumer la prépondérance allemande pour empêcher la France de prendre sa revanche. Ce sera vite la Triple Entente contre la Triple Alliance, la course (effrénée) aux armements, la généralisation du système militaire obligatoire, la militarisation du concept de « patriotisme », la multiplication de crises locales (Tanger, Bosnie, Agadir...), la mise en relations très complexes entre les intérêts de l’aristocratie (active dans la diplomatie et l’armée) et de la bourgeoisie (dans les affaires)...
Ce sera vite la tragédie de 14/18. Avant, pendant et après ce qui fut la première guerre civile - « totale » - européenne, le premier grand round du grand match des Horreurs de ce XXe siècle.
Tout est parti du petit Pont de Pierre de Sarajevo. D’un attentat - d’un fait divers. L’étincelle, non la cause. Le détonateur, non la raison. Il a fallu attendre le quatre-vingtième anniversaire de l’armistice de 1918 pour que les historiens, les journalistes, les responsables politiques prennent ou reprennent conscience de l’ampleur du carnage, de la complexité de l’engrenage des circonstances, de l’imbécillité monstrueuse des événements.

Pourquoi ? La Mémoire est d’abord l’organisation de l’amnésie... Le présent, parfois, n’est que le passé qui se prolonge, se perpétue, se nourrit de lui-même... et hypothèque le futur - l’emprisonne. D’où de l’inhumanité de 14/18... et de ce qui a suivi. Commencé à Sarajevo, ce siècle de l’immonde ne se refermera qu’à Sarajevo...Et le XXI commence bien mal.
Les « vainqueurs » et les « vaincus »

Cette « grande guerre », la « der des der », ne pouvait pas être la dernière car elle s’est terminée avec « vainqueurs » et « vaincus » ! Comme si les guerres fratricides ne faisaient pas que des vaincus ! Chez les uns comme chez les autres, c’est le patriotisme - l’héroïsme du drapeau - qui a été chanté, claironné. Les « vainqueurs » ont célébré les morts. Les « vaincus » ont fait la chasse aux traîtres, aux boucs émissaires. Les « vainqueurs » ont voulu exploiter leur victoire. Les « vaincus » ont voulu préparer leur revanche.
L’après-guerre de 18 ne pouvait être qu’une pause - illusoire - avant une nouvelle catastrophe. Parce que 14/18 dans son déclenchement, dans son déroulement et dans son achèvement a d’abord été LE mensonge du siècle - une série de mensonges.
Mensonges dans l’ère de ce Stephan Zweig appelait « le monde de la sécurité » : toutes des apparences de paix étaient trompeuses. « Cette époque de confiance universelle » n’était que « décadence et obscurcissement » : « Partout le sang montait à la tête des Etats pour y produire une congestion cérébrale ».

Mégalomanie des dirigeants, avidité et boulimie des industriels et des affairistes, inconscience devant les accélérations fantastiques du progrès... Une « infection bacillaire », résume Zweig. Avec un développement de la maladie dans l’indifférence générale - par excès d’optimisme. La méfiance provoque les guerres. Mais l’excès de confiance les encourage. L’esprit de résistance à la fausse fatalité des explosions ne naît que dans le courage de la lucidité, dans l’obsession de l’anticipation du pire possible, dans la préoccupation de la prévention.
Les esprits les plus lucides d’avant l’orage n’étaient pas écouté : Jules Romain, Georges Duhammel, Charles Vildrac, Durtain, René Arcos, Jean-Richard Bloch, tous ceux rassemblés autour de Bazalguette à « L’Abbaye » puis à « l’Effort libre ».
« Cette foi trop heureuse et confiante en la raison a été notre seul faute », confesse Zweig. « Votre commun idéalisme, votre opportunisme fondit sur le progrès en marche vous faisaient connaître et mépriser le commun danger ».
Ce n’est que bien plus tard qu’on apprendra à écouter Paul Valéry, Romain Rolland, Marcel Proust - qui, à l’époque « passait pour un freluquet de salon »... Les voix de la sagesse et de la lucidité ne valent que si elles rencontrent des oreilles. Or les oreilles n’étaient sensibles qu’à la démesure, au délire, au lyrisme de l’esprit de destruction - à la « glorification de la guerre et des orgies haineuses ».
Le mensonge, on le trouve aussi au déclenchement et aux débuts de la « grande guerre ». Le crime contre François-Ferdinand était, évidemment, un événement grave... Mais l’héritier du trône d’Autriche n’avait rien du personnage tel qu’il a été décrit après l’attentat. Il n’était « nullement aimé ». Il lui manquait « l’amabilité, le charme de la personne et les manières sociales » qui fondent la popularité.
Rien logiquement n’aurait dû transformer cet événement en prétexte pour une action politique contre la Serbie - et pour le déchaînement meurtrier : de la « mobilisation générale » à la « tuerie totale », aux retours aux « instincts primitifs de la bête humaine », à ce que Freud appelait « le dégoût de la culture ». Des « puissances obscures » pour une « brutale ivresse », « une terrible saignée ».

L’esprit de Résistance
Le mensonge s’est développé pendant quatre ans. Sur les conditions et la durée des combats - sur la nature même du conflit. Ceux qui, aujourd’hui, condamnent la puissance des médias, le rôle pernicieux de la télévision, feraient bien de se replonger dans l’atmosphère de l’époque ! Le totalitarisme sociétal n’a pas besoin de la télé pour montrer sa toute-puissance.
« Il devient impossible », notera Zweig, « d’échanger avec n’importe qui une parole raisonnable. Les plus pacifiques, les plus bienveillants étaient comme enivrés par les vapeurs du sang. » La fièvre et le délire : la vraie défaite de la pensée. Dans tous les camps, sur tous les fronts...
Que pouvaient les voix étouffées de la « conscience morale », de « l’esprit de résistance » face à la bêtise qui est la première définition de « l’esprit européen » ? La houle du mensonge généralisé de la raison dévoyée et du patriotisme prostitué était trop forte... Quelques doux rêveurs se retrouvaient en Suisse - parmi les espions, les agents doubles, les « traîtres » - dans l’impossibilité de rester « au-dessus de la mêlée » et de ressusciter l’idéal d’une « fraternité européenne » recouvrée et structurée. Dans une résistance condamnée à l’inefficacité.
A Genève ou à Zurich, des Français, des Belges, des Italiens, des Slaves, des Autrichiens, d’autres... Des « Européens ». Stefan Zweig rend des hommages particuliers à P. J. Jouve, René Arcos, Frans Maserfel, aux écrivains et aux artistes qui se retrouvaient dans deux journaux, « La Feuille » et « Demain »...
Il y avait là aussi (entre autres) Alfred H. Fried, prix Nobel de la paix, Franz von Unruh, Leonhard Frank (« L’homme est bon »), André Latsko (« Hommes dans la guerre »), Franz Werfel, le pasteur Léonard Ragaz, Robert Faesi, Paul Morisse, Feruccio Buson (Italo-Allemand), René Schickele l’Alsacien au coeur du destin croisé de deux nations soeurs, James Joyce. Des gens de talent et d’intelligence - et des hommes de bonne volonté, comme Henri Guilbeaux, et d’autres.
Un jour, il faudra écrire l’histoire de ces « résistants européens » à la barbarie européenne, même si leur « résistance » n’était qu’intellectuelle. Ils ont même eu l’héroïsme d’assumer la continuité de la « conscience européenne ».
Les mensonges - et les trahisons - ont imposé leurs lois implacables au moment de la signature de l’armistice - et après. L’Europe oubliée ! Parce que la paix était d’abord américaine ? Parce que la Révolution russe brouillait toutes les cartes. Parce que la générosité naïve des rêves pacifistes et mondialistes n’ouvraient pas de vrais chantiers européens. Parce que personne, ni chez les vainqueurs, ni chez les vaincus ne pouvait faire à chaud le procès de l’aveuglement patriotique, de l’horreur nationaliste. Parce que chacun essayait de sortir de l’impasse collective par des fuites en avant, par des arrangements bricolés avec cette malhonnêteté intellectuelle qui provoque tellement de dégâts.

Les illusions du Plan Wilson

Que fait-on quand on ne trouve aucun appui en soi-même ? On s’accroche aux dogmes ! On s’accroche à de fausses certitudes ! Résultat : après la folie de la guerre, ce fut le « bousillage de la paix », les illusions du « plan Wilson », les fausses promesses d’entente véritable et durable. Les vieux généraux, les vieux hommes d’Etat, les vieux intérêts avaient déchiré et mis en pièces » tous les horizons d’espérance. »
« Pour autant qu’il avait les yeux ouverts, le monde s’apercevait qu’il était trompé », résumera Zweig. « La promesse sacrée (...) que cette guerre serait la dernière (...) fut cyniquement sacrifiée aux intérêts des fabricants de munitions et à la fureur de jouer des politiques ».
L’Europe, morcelée, affaiblie, en pleine décadence morale, aura-t-elle pu se ressaisir, renouer avec les exhortations de Victor Hugo ? Jean Monnet tentait ce qu’il pouvait. Schuman l’espérait. Mais l’Europe était d’abord prise au piège du Traité de Versailles. Un double piège : celui de la division entre « vainqueurs et vaincus » - donc de la haine entretenue - et celui de la création de la SDN, la Société des Nations.

L’Europe disparaît…« Dans ce système », notera justement J-B Duroselle, « Il n’y a plus que les nations et la Société des nations. Entre les deux, l’Europe disparaît. » Ce n’était pas là le diagnostic de Monnet ne serait-ce que parce que l’Europe était (et reste) le point d’appui essentiel de la paix ou de la guerre mondiale.
C’est à la SDN qu’il prendra la pleine mesure de la racine de l’impuissance à établir un ordre de paix : « La souveraineté nationale qui empêche le triomphe de l’intérêt général ». C’est vrai au niveau mondial et catastrophique au niveau européen. « Le mot Alliance qui a une telle vertu rassurante pour les peuples, est vide de contenu sur le terrain de l’action lorsqu’on s’en remet aux mécanismes traditionnels de la coopération »
L’Europe disparaît surtout parce qu’elle est….inexistante et prise de vitesse par des événements extérieurs : les conséquences de la Révolution russe et la crise économique et sociale de 29.
Un seul mouvement de résistance un peu structuré à cette disparition de l’Europe : le Mouvement Pan-Europe créé par le comte Richard de Coudenhove-Kalergi, parfaite incarnation du « cosmopolitisme de l’ancienne Europe aristocratique ». L’auteur de « Pan Europe » publié en 1923 était Autrichien de naissance, fils d’une Japonaise et d’un père d’origine gréco-hollandaise. Il devient Tchèque après le Traité de Saint-Germain et se fit naturaliser Français en 1939.
Il reprenait à son compte les idées d’Etats-Unis d’Europe - mais sans la Russie et sans l’Angleterre. Tout était conçu avec un cadre institutionnel : un exécutif (Conseil des Etats), une Assemblée (avec des délégués des parlements nationaux), une Cour de Justice. Ces Etats-Unis d’Europe fonctionneraient comme une organisation régionale de la SDN, aux côtés de l’Amérique du Nord, de l’Amérique du Sud, du Commonwealth, de l’Union Soviétique, de l’Extrême-Orient.
« Pan-Europe » a eu un grand mérite : ressusciter les débats sur une possible unification européenne, malgré les déchaînements des nationalismes, des chauvinismes, des égoïsmes
Grâce à ce mouvement (en son sein et en marge) naquirent plusieurs initiatives ou projets : l’Union Economique et Douanière Européenne (créée en 1926, présidée par Charles Gide puis par Yves Le Trocquer), des ententes industrielles franco-allemandes, un carte de l’acier (en 1926 grâce à l’industriel luxembourgeois Emile Mayrisch), l’idée d’un « Cartel du Rhin » lancée pour le charbon de la Ruhr et le minerai de fer lorrain par Anatole de Monzie...
De même, « Pan-Europe » relança un mouvement intellectuel en faveur d’une unité européenne dans les années 20 et 30. Gaston Riou (« Europe, ma Patrie »), le compte Sforza (« les Etats-Unis d’Europe »), Bertrand de Jouvenel (« Vers les Etats-Unis ») Mais Jean Monnet, peu sensible aux « déclarations d’intention reposant sur beaucoup de rêve », n’y prêta guère d’attention. Comme, plus tard, face aux « élans d’enthousiasme » du Congrès de la Haye, il se méfiait des « bonnes volontés » qui ne débouchent pas sur les propositions « concrètes », d’actions « profondes, réelles, immédiates »

Le discours de Benda
C’est l’époque, aussi, où Hermann von Keyserling publie son « Analyse spectrale de l’Europe » - un exemple du bon usage du stéréotype et des traits de pertinence encore d’une grande actualité .
L’élévation sociale en Europe ne sera pas une collectivisation, une massification mais un supplément d’individualisme, donc une démocratisation des valeurs aristocratiques. L’unité européenne ne se fera pas par un internationalisme, une coopération interétatique, mais par la supranationalité, donc des transferts de souveraineté.
Les premières phrases de son œuvre sont tout un programme : « Tous les peuples sont évidemment odieux. L’homme en soi est un être de valeur douteuse »... Un diagnostic qui rejoint ceux de Monnet : « la nature humaine se découvre faible et imprévisible lorsque les règles lui manquent et que les institutions défaillent »
C’est l’époque encore où Julien Benda adresse son « discours à la nation européenne ». « L’Europe ne sera pas le fruit d’une simple transformation économique, voire politique, elle n’existera vraiment que si elle adopte un certain système de valeurs, morales et esthétiques. » Ce fut publié en 1933, date charnière, fatale. Date qui fera voler en éclats les plus belles espérances... un an après la mort d’Aristide Briand.
Schuman et Monnet, chacun de son coté, suivaient et approuvaient les efforts et les initiatives d’Aristide Briand qui a été le premier homme d’Etat à proposer d’une façon officielle une sorte de groupement européen. Citant Edouard Herriot qui, le 25 janvier 1925, devant le Sénat avait dit son espoir de « voir un jour apparaître les Etats-Unis d’Europe », s’appuyant sur l’esprit de paix et de coopération du ministre allemand Gustav Stresemann, l’ancien ministre des Affaires Etrangères devenu président du Conseil avait lancé son invitation le 5 septembre 1929 à Genève. Il était resté vague, utilisant à dessein une terminologie floue, tentant de concilier les notions de « lien fédéral » et de « souverainetés nationales »...

« L’agonie de la paix »
Il était déjà à la fois trop tard, et trop tôt... « Coucher du soleil » redirait Zweig : « L’agonie de la paix »... L’Europe ne pouvait plus être pensée qu’avec une « inquiétude torturante »... Très tôt, Monnet prend « conscience que le nazisme porte en lui la guerre comme le typhon porte la ruine ».
Ce qui arriva fut encore pire que le plus redouté. D’ailleurs, comme avant 14, la montée des périls se fit dans l’indifférence généralisée, de « lâches soulagements » en reculades coupables. Sans la plus élémentaire des vigilances. « La guerre de tous contre tous » allait se déchaîner pour la seconde fois. L’âge d’or de la Barbarie.
Si l’idée européenne n’a pas progressé davantage entre 1920 et 1930, c’est bien sûr parce que la « petite presqu’île d’Asie » était une fois de plus minée par le virus des « souverainetés nationalistes » et écartelée.
1. La grande boucherie de 14/18 n’avait pas vacciné l’Europe contre les nationalismes. Ni dans les pays qui se prenaient encore pour des grands : nostalgies impériales... Ni dans les petits pays jaloux de leur souveraineté : « On minimise toujours la mégalomanie des petits », soulignera justement Zweig.
2. Toute tentative d’unification européenne était interprétée comme une double agression : contre l’URSS et contre ‘l’ami américain ». La lutte entre le communisme impérial soviétique et l’impérial-libéralisme américain s’est profilée dès la montée du fascisme, avant et pendant la guerre 39/45. Le spectre d’une guerre Est-Ouest (chaude ou froide) hantait les esprits avant et pendant la grande conflagration. S’affirmer pour « l’Europe unie », c’était soit faire le jeu des Américains, soit affaiblir le camp occidental par une hypothétique « troisième force ».
3. L’idée même d’Europe, d’unité européenne a été kidnappée, détournée, défigurée par le nazisme. Le piège des mots ! Une grande tricherie historique ! Un scandale ? Hitler en fait s’inscrivait avec son « Europe nouvelle » dans une double logique et une double nostalgie. Celle de la démarche impériale - de ce césarisme qui gangrène l’histoire européenne depuis les origines - et celle d’une Europe homogène, « pure », ordonnée.

Cette référence à « l’Europe nouvelle » était nécessaire à Hitler : seule une ambition forte, au moins « continentale », peut « légitimer » les exactions, les crimes contre l’Humanité, le recours à la barbarie, la violence purificatrice ! L’histoire gommée ! « Le but de notre lutte doit être de créer une Europe unifiée » lançait Hitler à Goebbels en 1943. « Les Allemands, seuls, peuvent réellement organiser l’Europe. » L’unité par la « pureté ethnique ». L’Anti-Europe.

Europe brune et vert de gris
« L’Europe nouvelle » - brune, vert-de-gris ou noire - était d’ailleurs le slogan réunificateur de toutes les extrême-droites européennes, en Allemagne, en Autriche, en Italie et ailleurs... Dans les ligues françaises, dans la propagande vichyste, chez les phalangistes espagnols de José Antonio Prima de Rivera, chez les rexistes belges de Léon Degrelle, les gardes de fer roumains de Codreann, les amis britanniques d’Oswald Mosley. Quelques théoriciens, comme l’Italien Bartolucci ou l’Allemand Carl Schmitt (auteur d’une « Théorie des grands Espaces avec Etat directeur ») publié en 1939 avaient conforté le Führer dans sa « fureur d’Europe ».
L’un des porte-parole les plus ambigus de cette « Europe nouvelle » s’appelle Pierre Drieu La Rochelle. L’art de l’analyse pertinente et des ... mauvais choix. Il s’est brûlé à force de (mal) jouer avec l’Histoire... Obsédé légitimement par la décadence, il rêvait d’une Europe unie - d’un « Zollverein européen », donc d’un Marché Commun - et d’une « Jeune Europe » politique qui passerait « de la période diplomatique à la période législative », donc à l’Union Européenne actuelle.
Son regard était parfois lucide : « La souveraineté territoriale liée à la langue est fondée sur une erreur (...) Le droit des minorités minera peu à peu l’équation : langue territorialité, souveraineté (...) L’histoire des nationalités dans l’Europe d’aujourd’hui rappelle l’histoire des religions dans l’Europe d’hier ».
« On ne laissera », prédisait-il, « au fait national que la grammaire à laquelle il se rattache » comme « on ne laisse à la religion que ses livres saint » : « l’Europe de l’Ouest accédant à une économie plus large que celle qui a servi de base au système des patries a besoin d’éliminer le nationalisme comme une vieillerie pervertie et dangereuse. »
Comment avec de tels diagnostics a-t-il pu devenir un admirateur zélé, un collaborateur fier de l’être du pire des nationalismes ? En 1934, l’auteur de « Genève ou Moscou » et de « Jeune Européen » publie « Socialisme fasciste ». Au bout de la nuit, il se suicidera... Il connaissait la vraie nature du nazisme depuis longtemps ; il avait visiter le « camp de travail « de Dachau dès 1935 !

L’Europe rouge
Les rêves de Lénine et de Staline n’étaient-ils pas, aussi, « européens » ? L’internationalisme prolétarien était un rêve mondialiste avec une phase intermédiaire européiste, ou plus exactement euro-asiatique. Avec nostalgie tsariste et aspiration à l’uniformisation - à l’homogénéisation. L’Europe rouge contre l’Europe brune ! L’Europe entre deux Moloch...
Ces constats n’ont évidemment pas facilité l’épanouissement de l’idée européenne pendant ce qu’il est convenu d’appeler la « seconde guerre mondiale » - « seconde » en espérant que nous n’aurons pas à parler, un jour, d’une troisième.
Les difficultés pédagogiques rencontrées par ceux qui étaient animés par le souci de tirer les leçons du passé en préparant un avenir européen s’expliquent par les ambiguïtés des mots et des concepts. « Nous avons pesté cent fois contre Hitler lorsque, s’appropriant le mythe européen, il nous en dépossédait » se souvient, entre autres, Edgar Pisani.
C’est pourtant dans les réseaux de la Résistance et dans les milieux chrétiens qui s’interrogeaient sur « le silence de Dieu » que s’est forgée, sculptée, affirmée l’ambition d’une Europe unifiée dans la liberté, la démocratie pluraliste, le respect des Droits de l’Homme ! Comment penser dieu après Auschwitz ?
Schuman et Monnet avait les idées claires.
Il faut se donner les moyens de dire :
•non à la fatalité de la guerre
•non à la démarche impériale
•non à la tentation totalitaire.

Et l’expérience prouve (Monnet le sait mieux que quiconque depuis la SDN de l’intérieur) que les schémas classiques du « Concert des Nation » doivent dépassés : il faut des structures qui dépassent les Etats…

Trois actes de foiCes trois refus entraînent trois actes de foi, en l’homme et dans l’avenir sociétal.
•Oui à une paix globale (géophilosophique) qui implique une authentique société civile, un maillage de solidarités concrètes, un partage de valeurs et de règles de vie communes, des mariages d’intérêts différents, voire contradictoires, un tissage de projets et d’ambitions élaborés, réalisés, concrétisés ensemble. Vivre en paix, c’est s’aimer selon la définition de Saint-Exupéry : « Regarder dans la même direction. »
•Oui à la démocratie pluraliste et perfectible, susceptible de protéger les citoyens et les Etats de ‘l’arbitraire, des injustices et des débordements irrationnels.
•Oui à un système de valeurs qui, dans ses fondements, ses buts et son organisation, garantisse une « égale dignité » entre les citoyens, c’est-à-dire donner corps à l’échelle européenne, à ce que les frontons officiels de la République française affichent : Liberté, Egalité, Fraternité.

Tout cela n’a rien de théorique : la concrétisation est toujours une alliance entre l’idéal et le pragmatisme. Tout cela n’a rien de magique : c’est affaire de patience et de volonté - de vigilance, d’esprit de résistance. Tout cela n’a rien de facile : plus le monde avance, plus nous plongeons dans le « labyrinthe de la complexité » si bien analysé par Castoriadis.
Cette « complexité » ne se gère qu’à une triple condition : chacun ne peut prétendre détenir qu’une « part de vérité » ; tous doivent pouvoir conserver la confiance placée dans les règles du jeu commune, tout pouvoir doit être confronté à un contre-pouvoir.
Malgré leurs différences - source de richesse - tous les pays européens sont confrontés aux mêmes dilemmes.

Sortir des antithèses

Les classifications faites avec lucidité par Denis de Rougemont restent pleinement d’actualité.
D’un côté, il faut sortir de « ces antithèses aux deux termes également condamnables
•étatisme centralisateur et esprit de clocher
•dirigisme rigide et libéralisme sans frein
•individualisme et collectivisme
•anarchie et tyrannie
•uniformisation et séparatisme ».

De l’autre côté, il faut, par une dialectique féconde, rendre positives « deux séries de contraires inséparables ». Il nous faut ici les reprendre, même si la liste (non exhaustive) peut semble fastidieuse :
•« spirituel et temporel
•liberté et responsabilité
•innovation et tradition
•personne et communauté
•autonomie et union
•gauche et droite
•midi et nord
•évangélisme et ritualisme
•romantisme et classicisme
•évolution et réformisme
•mythe et science
•hérésie créatrice et saine orthodoxie
•goût du risque et besoin de sécurité. »

Denis de Rougemont ne peut pas faire l’unanimité autour de ses thèses « régionalo-fédéralistes », mais sa « Lettre ouverte aux Européens » reste pleinement d’actualité sur bien des points - et une base de vraies confrontations d’opinions sur d’autres. Cette « Lettre ouverte « date de 1970. Mais l’action de Denis de Rougement, comme celle de nombreux autres esprits lucides, a commencé dans la « longue nuit » de l’Europe fasciste.
Ses « rencontres de Genève », à partir de 1944, ont contribué à faire mûrir les esprits. Et permettre d’aboutir à ce qui avait été impossible après la guerre de 14/18 : l’émergence d’une paix durable par l’unité européenne. Cette unité qui se forgera réellement qu’à partir du coup de maître de Robert Schuman du 9 mai 1950

Dans la lignée de Briand
Si Jean Monnet s’est bien accordé avec Schuman, c’est parce que leurs relations se fondaient sur l’essentiel : « l’amitié peut être une conséquence mais non une cause de l’unité d’action. La cause est la confiance qui s’établit entre les hommes qui ont pris une vue commune du problème à résoudre ». Mais on ne peut pas dire que ses relations avec de gaulle, pourtant suivies, fréquentes et forgées à Londres, aient, dans la perspective qui nous intéressent ici, donné de très jolis fruits. Vues semblables des problèmes, mais absence de « vue commune » sur les moyens d’action à mettre en œuvre…
Jean-Claude Casanova a sans doute raison : Monnet et Schuman prolongent Briand. Ils s’inscrivent « dans une perspective pacifique, juridique et économique transnationale et universelle. De Gaulle lui rêve d’une Europe comme d’une nation plus grande, armée pour traverser un âge de fer, affronter un monde empli de menaces. »

Il est vain et stupide de tenter de refaire l’Histoire, mais peut-être De Gaulle et Monnet auraient-il pu davantage collaborer si le premier avait mieux compris le patriotisme du second. Cela aurait pu dissiper des malentendus qui ont encore des répercussions sur les limites et les difficultés de réconcilier l’Homme de Colombey et celui de Scy-Chazelles.
C’est par patriotisme, en effet, que le Charentais - dont la deuxième fille s’appelle Marianne - s’est lancé dans les décisives « batailles de l’intendance » C’est par patriotisme qu’il s’est tourné vers les Anglo-Saxons.
Pendant la guerre de 14, bien que réformé pour raison de santé, Monnet petit-fils de paysans et fils de négociants de cognac, avait joué un rôle-clef dans la coordination franco-anglaise des efforts de guerre avant de contribuer comme coordinateur du « Victory Program » à faire des Etats-Unis « l’arsenal des démocraties » face aux armées fascistes.
C’est lui qui a permis l’armement et facilité le ravitaillement des Alliés et des forces résistantes. « Son action à elle seule a sans doute abrégé la seconde guerre mondiale d’une année » a diagnostiqué Keynes pourtant avare de compliment.
Jean Monnet n’était-il pas celui qui avait convaincu les Américains de laisser De Gaulle s’installer à Alger, avec puis contre Giraud, qui avait joué les « inspirateurs » d’une politique américaine moins réticente à l’égard de De Gaulle.

« L’inspirateur »
Le Général avait admis Jean Monnet dans le Comité de Libération Nationale puis dans le Gouvernement provisoire. Il n’avait pas eu à s’en plaindre. Le responsable du ravitaillement faisait bien son travail. Et plus que son travail : e gouvernement du Général De Gaulle ne fut reconnu par Roosevelt que grâce à Jean Monnet.... « L’inspirateur », comme le surnommait De gaulle, inspirait aussi les Américains. Heureusement pour la France, et pour l’Europe.
Après la guerre, n’est-ce pas Jean Monnet qui a su concevoir et animer un « Plan » d’ensemble de redressement et de modernisation ? « Le Plan, c’est le salut (...) Il faut créer une mystique du Plan (...) Avec le Plan on sait où l’on va. Faute de Plan, c’est l’anarchie ! », s’écriera De Gaulle dans les années 60. Mais la planification à la française, c’est d’abord Jean Monnet, ses méthodes d’actions, son art de s’entourer de collaborateurs de talent, ses qualités d’animateur, son art de marier l’idéal et la réalité !
Fautes de lèse-majesté
Le petit homme en costume gris, à l’élocution difficile, à la modestie naturelle faisait-il de l’ombre au grand général, à l’uniforme imposant, à la voix magique et au verbe fort ? De Gaulle « ne craint pas la piqûre des moustiques », mais il a de la mémoire. Et de la rancune. Monnet avait-il commis quelques crimes de lèse-majesté ? Sans doute...
D’abord, il a impliqué De Gaulle en 1940 dans un projet d’union entre la France et l’Angleterre. C’était généreux : il fallait empêcher Reynaud de se résigner à la défaite. Mais c’était utopique. Presque naïf. Ce que ce « projet avait de grandiose excluait une réalisation rapide » ironise De Gaulle dans ses Mémoires. Le Général, « surmontant son scepticisme » en avait tout de même parlé à Churchill... Rien de bien grave.
Le grave, ce fut peut-être la réaction de Monnet à l’appel du 18 juin ! De Gaulle reproduit le texte intégral de sa lettre dans ses Mémoires. Le combat ? Oui. Mais pas en rebelle à partir de Londres. A partir de l’Afrique du Nord : « La France peut être envahie. Pas l’Empire. »
Monnet s’était même permis de donner une leçon d’indépendance au Général : « un effort de résurrection » parti de Londres apparaîtrait aux Français « comme un mouvement protégé par l’Angleterre » et « inspiré par ses intérêts ». Diable !
Les deux hommes en parlèrent à plusieurs reprises . « Nos bons rapports personnels ne suffisaient plus à surmonter nos désaccords sur la manière d’agir dans un danger pressant », raconte Monnet dans ses Mémoires. « Finalement, il avait respecté mon choix, autant que j’admirais sa détermination. Je savais qu’il lui avait fallu une grande force d’âme pour franchir ce pas immense qu’est pour un militaire de tradition la désobéissance aux ordres supérieurs fusent-ils révoltants. »
Entre Giraud et De Gaulle
Monnet et De Gaulle se retrouveront trois ans plus tard à Alger. Le Charentais fera tout pour que se réalise « l’union des Français dans la guerre ». Mais, au départ, Monnet se trouvera aux côtés de Giraud - qu’il ne connaissait pas. C’est le genre de situation que De Gaulle ne lui pardonnera pas. M^me si l’inspirateur n’était en rien responsable de ces circonstances
D’ailleurs, pour De Gaulle, Monnet était l’homme des Anglo-Saxons. « Les Américains ne pourront jamais s’empêcher de favoriser au maximum la carrière d’un Jean Monnet car ils reconnaissent en lui leur homme, et de s’opposer à De Gaulle car ils sentent en lui l’homme qui leur résiste », dira le Général.
Le mot « carrière », à propos de Jean Monnet, est plus qu’insolite. S’il est une chose que le négociant charentais n’a jamais eu, c’est bien un « plan de carrière ». Il n’a d’ailleurs jamais eu d’ambition politique.
Le Général n’a sans doute pas cru qu’un personnage comme Jean Monnet pouvait exister. Voilà un homme qui rend des services - parfois immenses - et qui n’attend jamais un merci. Voilà un conseiller qui ose affronter de front les opinions de celui qu’il conseille. Voilà un homme de l’ombre qui n’intrigue pas. Une énigme, ce Monnet...
Monnet, « l’homme des Américains » ? Monnet l’était, bien sûr. Puisqu’il pouvait jouer les médiateurs entre De Gaulle et l’Oncle Sam. Il le fera d’ailleurs à plusieurs reprises : politiquement et financièrement. En plaidant la cause du Général et en négociant des crédits. Mais De Gaulle préféraient ceux qu’il aidait à ceux qui l’aidaient et ceux qu’il sauve à ceux qui le sauvent...
Face aux Américains, Jean Monnet était comme face à ses autres interlocuteurs. Franc et déterminé. Il l’aimait l’Amérique, « terre de liberté ». Il admirait la puissance économique des Etats-Unis. Mais il n’avait vendu son âme à personne.

Sortir de la « dépendance »

Il savait, comme De Gaulle, que les Américains n’agissaient d’abord qu’en fonction de leurs propres intérêts. D’ailleurs, il avait eu à se battre contre les campagnes des isolationnistes conduites notamment par le « héros », Charles Lindberg.
Il avait eu à se battre aussi pour imposer, à temps, un plan d’armement, dans la perspective d’une entrée en guerre décisive des Américains.
Il avait eu - et il aura - à se battre encore pour imposer aux Américains le respect de l’indépendance (de la « souveraineté » - de la France) et le respect de l’Europe dans « l’organisation de la paix ».
Ce fut tellement vrai qu’à Washington, Monnet était critiqué par des conseillers de Roosevelt parce qu’il « avait des attaches gaullistes plus étroites qu’on ne le soupçonnait. En fait, Jean Monnet redoutait, autant que De Gaulle, « la supériorité solitaire » de l’Amérique. Son but pour la France, pour l’Europe, c’était le partnership, le vrai partenariat, c’est-à-dire un état de coopération fondé sur l’égalité.
Cette égalité n’était assurément pas là, dans la « réalité immédiate » de l’après-guerre. Mais il fallait « l’anticiper », la « situer au cœur d’un processus que rien n’arrêteras ». N’est-ce pas le même Jean Monnet qui a négocié les meilleurs crédits possibles en dehors et dans le Plan Marshall ? N’est-ce pas le même Jean Monnet qui voulait une Europe forte, donc unie, pour équilibrer la super puissance américaine née de la faiblesse et des divisions du Vieux continent.
Une preuve parmi d’autres. En 1948, des Etats-Unis, il écrivait à Robert Schuman : « II n’est pas possible que l’Europe demeure « dépendante » très longtemps et presque exclusivement, pour sa production des crédits américains, et pour sa sécurité, de la force américaine, sans que des conséquences mauvaises se développent en Europe »

De Gaulle souffrait de la puissance américaine. Il se rebiffait, persuadé que la France - qui avait trahi - ne pouvait se relever et se faire pardonner que par une grandeur recouvrée. Monnet voulait utiliser la puissance américaine. Avec une obsession : « Comment l’aide extérieure peut-elle favoriser l’effort intérieur ? » Avec une ambition : une Union Européenne, seule serait capable d’entretenir des rapports d’égalité avec l’Amérique. D’où les excellentes relations, plus tard, entre Monnet et Kennedy. D’où les initiatives Monnet - des initiatives que « seule la France pouvait prendre ». Des initiatives pourtant combattues par De Gaulle. A tort !

Monnet le patriote


C’est par patriotisme, aussi, que Monnet a adhéré, avec réalisme, sans romantisme, à cette construction européenne qui, selon l’aveu même de De Gaulle, était plus que souhaitable. C’est par patriotisme qu’il ne voulait seulement d’une construction provisoire, fragile, susceptible d’être détruite à la moindre tempête.
Le pire des procès, le plus injuste et le plus stupide, qui peut être aux partisans de « l’Europe de Schuman et de Monnet » c’est bien de tenter d’opposer l’amour de la France et le désir, la volonté, la force de vouloir une Europe unie.
En fait, le général supportait sans doute très mal que Monnet ait percé quelques uns de ses secrets : les petites choses ont parfois de grands effets, surtout chez les rands hommes…
Pour Monnet, De Gaulle « est un mélange d’intelligence des choses qui force le respect, et d’emportements hors du bon sens qui inquiètent (...) J’acquiesce à ses analyses jusqu’au moment où je ne puis le suivre dans ses excès d’égocentrisme. »
Dans ses conflits avec Roosevelt et Churchill, par exemple, le Général « n’a pas tous les torts au départ » mais « il se les donne à la fin, en exagérant les persécutions dont il se dit la victime. »
Dans ses problèmes avec Giraud, De Gaulle « a le plus souvent raison », mais il a perdu du temps, prisonnier qu’il était de « fantasmes nés d’une blessure de l’orgueil », des « blocages d’ordre doctrinal ou de nature caractérielle », des « luttes de factions et de courses au pouvoir » du côté des Français libres.
Aux yeux des Américains et de ceux qui subissaient ses fières revendications, « De Gaulle semblait moins intéressé par la conduite de la guerre que par son rôle dans l’après-guerre ». Monnet a dû jouer les avocats et se montrer très persuasif. « Nous avons beaucoup agi et pris toutes nos responsabilités » écrit modestement Monnet. « Une patiente intervention d’homme de bonne volonté ». De Gaulle ne le reconnaît guère dans ses mémoires. D’autres l’ont fait, heureusement...
Monnet avait sans doute une autre tare aux yeux de De Gaulle : il avait été l’homme de la S.D.N., de cette Société des Nations, ancêtre du « machin de l’ONU », qui avait été totalement incapable d’être digne de ses ambitions. En cela Monnet faisait figure emblématique des « irresponsables apatrides ». Une figure qui deviendra plus antipathique encore aux yeux de De Gaulle quand le « marchand de cognac » jouera les « inspirateurs » de Robert Schuman et de toutes ces « chinoiseries bruxelloises ». « Dérisoires » procès d’arrière-pensées !

Le veto, cette paralysie

Pourtant, Monnet n’était pas responsable des faiblesses structurelles de la S.D.N.. Il les avait lui-même dénoncées. C’est même pour les avoir expérimentées qu’il ne fondra pas sa vision de l’Union européenne sur une simple « coopération entre Etats ». Le maintien strict de la « souveraineté nationale » ne permet pas de faire des œuvres communes. Elle permet de dire « non ». Le droit de veto, c’est la paralysie, l’impuissance, la négation de l’action. Quand l’on s’en tient à la simple « coordination », on favorise la discussion mais pas la décision. La S.D.N. l’a montré. L’ONU l’a confirmé. Le Conseil de l’Europe l’a illustré. Et la CECA fera la preuve du contraire.
En fait, le Général n’a sans doute pas cru qu’un personnage comme Jean Monnet pouvait exister. Voilà un homme qui rend des services - parfois immenses - et qui n’attend jamais un merci. Voilà un conseiller qui ose affronter de front les opinions de celui qu’il conseille. Voilà un homme de l’ombre qui n’intrigue pas. Suspect, ce Monnet...

D’ailleurs, la « méthode Monnet » incarnait tout ce que le Général n’aimait pas : le contournement du politique par art du lobbying , une fausse démocratie délibérative à la mode technocratique, une tactique qui consiste à créer un enchaînement des faits rendant prisonniers d’un processus ceux qui l’acceptent. De Gaulle y voyait des pièges possibles. Il était comme allergique à ces « chœurs d’experts » auxquels Monnet faisait confiance et qui n’étaient que des « cervelles creuses » « d’irresponsables ». « Absurde » : ce mot du général pouvait parfois s’appliquer à ses propres réactions. « Tout homme a une tache"...

" La grandeur ne s’autoproclame pas"

Le général supportait mal, surtout, la franchise de Monnet. Qu’il lui dise, par exemple : « la grandeur de la France ne s’auto-proclame pas. Elle se construit par le travail des Français. »

En plus, mais cela ni De Gaulle, ni ses « fidèles » ne pouvaient le reconnaître : il y a eu surtout des incompatibilités de destins. De Gaulle a mal supporté que le processus d’unification européenne se fasse sans lui et avant lui. De même; il n’a pas supporté que la réconciliation franco-allemande commence hors de lui. « En fait, De Gaulle était fasciné par l’aventure européenne mais il ne pouvait pas, il ne voulait pas la comprendre », résume Edgar Pisani [40]
Un signe parmi d’autres : Robert Schuman, selon de De Gaulle, n’était pas le mieux placé pour soulager les Allemands de leurs remords. « Il avait été capitaine dans l’armée allemande pendant la première guerre mondiale. »…
« Il n’y a que moi » a dit, répété, et écrit De Gaulle. Lui seul était capable de sceller la réconciliation entre Gaulois et Germains. « Il n’y a que moi qui puisse réconcilier la France et l’Allemagne puisqu’il n’y a que moi qui puisse relever l’Allemagne de sa déchéance. »

« Il n’y a que moi »

« Il n’y a que moi »... C’est précisément ce que ne disait jamais Jean Monnet. Le démocrate doit « réunir les hommes », non se préoccuper des surhommes. De Gaulle en avait bien conscience. « On ne peut pas confondre un président électoral et un président historique » a-t-il lâché en Conseil des ministres pendant l’examen du projet de référendum sur l’élection du chef de l’Etat au suffrage universel. C’est l’évidence.
Or, Jean Monnet, dans la perspective d’une paix durable, raisonnait pour des hommes ordinaires et non pour des hommes que les circonstances placent au-dessus de la mêlée.
C’est encore plus vrai aujourd’hui - après cinquante ans de paix - qu’hier. Seules les guerres enfantent les surhommes, note justement Jean Lacouture [41], fasciné par De Gaulle, « le grand mythiculteur », Lénine, « le grand déménageur », Mao, « le plus abracadabrant » de tous ces « personnages flamboyants » qu’on préfère finalement dans les livres que sur scène.

Pour les " hommes ordinaires"
Les démocraties paisibles n’enfantent que des personnages raisonnables, ordinaires. C’est leurs vertus. Tant pis pour les attraits chargés de vices de l’Epique et du Tragique. Le petit monsieur bien ordinaire qui s’appelait Monnet, comme Robert Schuman le discret, travaillait à unir les hommes ordinaires, non les leaders charismatiques. Ceux qui assurent leur seule réalité sans avoir à gérer leur légende. Ceux qui n’ont aucun mythe pour épée et aucun imaginaire pour lance. Ceux qui sont pétris, comme une pâte ordinaire.
Cela ne veut pas dire que l’ordinaire soit condamné à la médiocrité. Cela ne signifie pas non plus que les chefs et les desseins doivent se confondre avec la grisaille de la quotidienneté banalisée. Le soleil brille même quand l’éthique, dans l’échelle de l’héroïsme, devance l’épique. Le lyrisme ne doit pas se nourrir que du sang versé. Mendès-France était un homme ordinaire. Il a changé beaucoup de choses en peu de temps. En laissant sa marque. Même si moins positive concerne la construction européenne…
Cela n’empêche évidemment pas « l’homme ordinaire » d’apprécier « le personnage extraordinaire ». Jean Monnet, dans ses Mémoires, ne cache pas son admiration pour De Gaulle.
Quittant le pouvoir en 1969, le Général « laissait à la France des institutions solides et il avait su faire légitimer par le suffrage universel, pour lui et ses successeurs, une autorité qu’il tenait des circonstances. »
« L’homme de 40 », surtout fascine Monnet : « Jamais il n’avait été aussi grand que dans le refus de la défaite, dans l’appel de la résistance. L’Histoire retiendra qu’il avait rendu aux Français leur dignité, qu’il les avait rétabli dans leur grandeur reniée. »
Grandeur. C’est autour de cette notion-là que naissent les divergences. « J’avais espéré qu’il comprendrait que cette grandeur ne se perpétuait pas sans une profonde transformation des données du passé, sans un dépassement du cadre national », commente Monnet. « Je dus me rendre à l’évidence, il croyait que l’Europe se ferait autour de la France et n’imaginait pas de délégation de souveraineté. Une communauté de peuples qui ne serait pas bâtie sur des règles et des institutions communes, et dans l’égalité, quelle illusion ! »
Illusion. Illusion de la « puissance purement nationale ». Illusion de croire que la France seule avait un grand dessein et de grandes ambitions : les autres pays n’avaient-ils pas aussi la volonté du redressement ? « Illusion de croire plus à la magie du verbe qu’à la juste appréciation des choses. Illusion de « conception d’un autre âge ». « Ne verrait-il pas que l’accomplissement de ses ambitions pour son pays et sa passion même de l’indépendance n’était pas à la dimension de la France seule ? Illusions, contradictions et malentendus. « Les questions de personnes sont des obstacles majeurs à l’organisation commune et aux progrès de l’action. »...
Illusion surtout de vouloir dissocier le redressement et la modernisation de la France de la construction européenne : la divergence la plus fondamentale entre Monnet et Schuman d’un coté et de Gaulle de l’autre naît d’abord de cela Le différent souvent vient du différé.
Dans ce qu’ils ont affronté ensemble, Monnet et de Gaulle ont d’ailleurs eu de très nombreux points d’accord
Sur l’incapacité des Alliés à enrayer la montée de Hitler, les analyses de Monnet-le-civil convergeaient avec celles de De Gaulle-le-militaire. L’un et l’autre avaient vu, très vite que « le nazisme portait irrésistiblement en lui la guerre comme le typhon porte la ruine ».
De Gaulle était obsédé à juste titre par notre faiblesse en chars. Monnet, lui, comptait les avions. L’un et l’autre n’avaient pas été écoutés à temps. Daladier confirma à Monnet : « Si j’avais eu trois ou quatre mille avions, il n’y aurait pas eu de Munich ». Il n’en avait que 600. Imprévoyance.
Monnet et De Gaulle s’étaient également retrouvés d’accord sur des principes simples mais fondamentaux : la nécessité d’anticiper les événements, l’impérative nécessité d’une bonne organisation (« là où règne l’organisation règne la vraie puissance »), le besoin de concilier « imagination et action », l’audace d’entreprendre (« la philosophie qui s’attache surtout à ce qui est nécessaire est plus réaliste que celle qui considère seulement ce qui est possible ») et, surtout, la force des institutions : « Rien n’est possible sans les hommes. Rien n’est durable sans les institutions. »

Idéalisme et réalisme

Trois points communs auraient dû les inciter à mieux s’entendre :
•leur « esprit de résistance » face à ce qui tue la démocratie ! Tous les trois ont, à leur manière, combattu le fascisme et le totalitarisme,
•leur « sens de l’Etat », donc de l’intérêt général, donc du civisme. Il y a dans le destin de chacun une vraie « vocation citoyenne »
•leur art - leur technique et leur volonté - de marier idéalisme et réalisme, donc d’être pleinement « politiques » au sens le plus noble du terme.

Comme disait Valery, les hommes sont plus différents par ce qu’ils montrent que par ce qu’ils cachent…
De Gaulle, souvent, a caché ses aspirations « européennes ». Il a même demandé à Peyrefitte de renoncer à publier un recueil de ses déclarations sur l’Europe parce que les archives comptent nombre de professions de foi très européennes

Réconcilier de Gaulle et Schuman (2)


La chance (et les risques) du referendum

Colombey-les-deux-églises et Scy-Chazelles…

Deux villages distants de 2I0 kilomètres, dans cette « France de l’Est » où les paysages sont forcément « politiques » puisqu’ils transpercent l’esprit de ceux qui les traversent.

Ici, la géo-graphie, intrinsèquement, se fait géo-histoire, géo-politique et géo-philosophie . Ici, le terme « frontière » prend tout ses sens. De front et de pont. De borne et de lien. De limite et de dépassement. De fermeture et d’ouverture. Ici, souffle l’esprit, si particulier, des confins, des « zones frontalières », des « limes », des marches et des marges…La géographie ne sert-elle vraiment qu’à « faire la guerre » ?

Sur une « « frontière-front, chacun apprend l’extrême prudence et la plus grande des vigilances. On craint les autres, comme Virgile des Grecs au moment de la guerre de Troie, « même quand ils apportent des offrandes » …

Sur une «frontière-pont », chacun a l’impression, comme Claudio Magris, le philosophe-écrivain de Trieste, d’être au cœur « d’un poème épique » : « Un pont a une caractère sacré qui lui est propre, comme tout ce qui lie et unit les Hommes et éveille un sentiment religieux de l’Autre. Il aide à triompher de la distance qui sépare chaque individu des autres et à voir en autrui son propre visage »


A Colombey, en Haute-Marne, la Croix de Lorraine géante incarne le souvenir et les massages laissés à la France et à l’Europe par le général de Gaulle. C’est la Croix que le camp de la Liberté a fait triompher de la croix gammée des Nazis. C’est le symbole de l’esprit de Résistance.

A Scy-Chazelles, en Moselle, dans cette Lorraine qui a changé cinq fois de drapeau national en en un siècle, une demeure d’ « honnête homme », près d’une Eglise fortifiée, sert de lieu de réflexions et d’études à ceux qui ont pleine conscience de la Révolution culturelle qu’a lancé Robert Schuman pour « unir les hommes » en faisant triompher le « l’esprit de paix » et « le respect de la personne ».

Esprit de Résistance et Primat de la Personne : ce sont les deux piliers de « l’esprit européen » d’aujourd’hui. Deux piliers inséparables : on ne respecte la Personne et sa Dignité qu’en rendant infranchissables les frontières de l’intolérable, qu’en luttant contre tout ce qui enlève à l’Homme sa qualité de Personne. Deux piliers porteurs de cette « construction européenne », défense et Illustration d’une Civilisation, qui, une fois de plus, se trouve à un carrefour de l’Histoire.

C’est à « La Boiserie » de Colombey et à la maison de Scy-Chazelles qu’il faut penser pour prendre la pleine mesure de l’importance et des enjeux du projet de Constitution européenne qui est soumis à ratification en ces temps où les horizons d’espérance sont difficiles à dégager.

Parce que le texte, tel qu’il est, s’inscrit d’abord dans un ordre spirituel avant de constituer un document juridique, économique et politique.

Parce ce texte peut permettre à l’Europe de réaliser davantage le rêve d’un continent uni dans le respect de sa diversité pour assurer l’essentiel : la paix, la liberté, la prospérité partagée.

Parce que cette Constitution peut sacraliser une conciliation des idéaux et des méthodes d’action de ces personnages que les circonstances ont opposé.


Malice de l’Histoire et malignité des symboles…Le 18 juin ne sera plus seulement, dans les mémoires, la date de l’Appel à la Résistance française du général de Gaulle et la date anniversaire de la défaite napoléonienne à Waterloo. Après 1815 et 1940 : 2004 ! L’Union européenne se dote d’un projet de constitution.

Vous avez dit « projet » ? Oui, parce que ce texte, officiellement signé à Rome, le 29 octobre, doit être ratifié par les 25 pays membres de l’Union avant d’entrer en vigueur—et rien n’est joué d’avance. L’Europe unie reste une « longue patience » et une course d’obstacles. « Il y a loin du dire au faire », redirait Cervantès le père d’un héros bien européen : Don Quichotte … « Je vis de mon désir de vivre »

Déjà, l’ombre des débats autour de la ratification, obtenue à l’arrachée, du Traité de Maastricht ressurgit. Menaçante, pesante, oppressante. Comme ceux qui avaient conduit, en 1954, à échec de la Communauté européenne de défense et du lancement d’une vraie communauté politique.

Nous retrouvons les mêmes clivages qui traversent les formations politiques, et les mêmes oppositions d’arguments simplificateurs. Les OUI sont des marques d’approbation au processus d’unification de l’Europe par des voies « supranationales ». Les NON sont des réaffirmations de la volonté de conserver le primat de la « souveraineté nationale », dans le sens classique du terme, donc d’une éventuelle « Europe des patries » ou « des nations », ou « des Etats » fondée sur une vague coopération entre des pays enracinés dans des conceptions de l’Etat, de la Nation, de l’indépendance nationale héritées des XVIII ieme et XIX ième siècles. Rien de nouveau sous le ciel européen …Tout se passe comme si le XXI ième siècle n’avait pas encore commencé.

En fait, la « Révolution » du 9 mai 1950 lancée par Robert Schuman n’est pas encore venue à bout des contre-révolutionnaires de tous bords qui ont conservé des structures mentales héritées de l’ère des nationalismes romantiques où l’épique l’emportait sur l’éthique…C’est fou la tentation de conduire les yeux rivés dans le rétroviseur: le rétro-futurisme se porte bien.



Vous avez dit « Constitution » ? Oui, même si juridiquement, en droit international, le texte soumis à ratification n’est qu’un Traité, donc un de ces textes qui, comme disait Valéry, ne mériteraient d’être signés « qu’entre les arrières-pensées ». Même quand on tente de la simplifier, l’Europe reste une affaire complexe. « C’est dans la nature des choses », redirait De Gaulle.

Un traité s’inscrit dans la logique de l’histoire diplomatique. Il s’agit d’un « acte juridique par lequel des gouvernements d’Etats compétents établissent des règles ou des décisions ». Ce sont des Textes signés et ratifiés en pleine souveraineté même quand ils prévoient des transferts, des limitations ou des modifications de cette souveraineté.

Une Constitution, c’est « une charte qui détermine la forme d’un gouvernement d’une pays », une « loi fondamentale » d’un pays, une « référence suprême », le « code fondateur » d’un régime…

L’Union européenne n’est pas un « pays ». Sa gouvernance n’est pas un « gouvernement ». Son unité politique reste à faire Son régime reste hors des définitions classiques. Même des constitutions hors normes, comme celle des Etats –Unis, ont toujours couronné des entités nationales. La Convention de Philadelphie avait pris soin de préciser ; « ……….. » Et alors ? L’UNION européenne n’est pas un OPNI, un Objet Politique non identifié, comme disait avec humour Jacques Delors, mais un OPI, un Objet politique inédit . Déjà, Monnet parlait de………..Et à la question d’un journaliste, Schuman répondait : « Oui, c’est un saut dans l’inconnu ». A idée nouvelle, concets nouveaux – et institutions nouvelles

Les innovations institutionnelles s’inscrivent logiquement dans les évolutions de l’Europe dite « communautaire ». Elles s’imposent même…dans le droit fil de celles imaginées au moment du lancement de la CECA, la Communauté du Charbon et de l’Acier.

« De ce forage jaillira une source d’énergies inexploitées dont nous devinions l’existence, dont nous souhaitions la mise en œuvre, mais que les préjugés et la routine nous empêchaient jusqu’ici d’atteindre », pourrait redire Robert Schumann.

Le caractère « constitutionnel » des traités qui se sont additionnés depuis 1950 avait déjà été reconnu logiquement puisque ces traités engendraient un ordre juridique propre « qui dispose de la primauté sur des lois nationales, peut s’appliquer directement aux citoyens et met en place des institutions fixes avec des pouvoirs propres » .

La Cour de Justice de Luxembourg a ainsi qualifié ces traités de « Charte constitutionnelle de base » (arrêt du 22 avril 1986) et de « Charte constitutionnelle d’une communauté de droit » (avis du 14 décembre 1991. C’est dans cette logique que le Conseil européen de Laeken (14-15 décembre 2001), dans sa « Déclaration sur l’avenir de l’UNION européenne », se soit mise dans la perspective d’une « démarche constitutionnelle ». Une constitution,écrivait Friedrich August von Hayek, c’est ce qui constitue, fait être la liberté, donne corps à la valeur « liberté ».

Sans entrer dans le détail de la bataille de sens que le mot déclenche et que les références induites qu’il inspire, une chose est sûre : le seul fait que le terme Constitution ait été adopté par la « Convention » puis par la Conférence intergouvernementale, puis par le sommet des chefs d’Etats et de gouvernements constitue une belle victoire des « eurovolontaristes », même si les « pensées de derrière » dont parlait Pascal ne sont pas à sous-estimer.

Certes, il a fallu (et il faut toujours) tenir compte des aspirations et des calculs de ceux qui voudraient ne rien figer dans le marbre, de ceux qui voudraient s’appuyer sur une constitution pour freiner la construction européenne et de ceux qui comptent sur un rejet de la Constitution pour briser l’élan « européiste ».

Le « cas britannique « est particulièrement révélateur des secousses provoquées par la perspective de cette Constitution. Les europhobes veulent carrément quitter l’Union européenne. Les « euromous » du parti conservateurs dénoncent le « Super-Etat » ainsi engendré (ce qui est faux) et veulent réduire l’Union à un « partenariat entre nations souveraines ». Les « eurodynamiques » réunis par Tony Blair compte nombre d’hésitants, bien que le gouvernement travailliste se soit appuyé sur le projet constitutionnel pour dire Non aux avancées communautaires indispensables, en matière fiscale, sociale, diplomatique et autres…

Blair a obtenu satisfaction à un point tel que des observateurs n’hésitent pas à parler « de Constitution à l’anglaise » pour commenter un texte qui, paraît-il, « entérine le rêve britannique de zone de libre-échange ouverte au grand large et enterre le projet d’une Europe-puissance affirmant ses ambitions politiques face à l’hyperpuissance américaine »

Cela vaut débat, évidemment. Il n’empêche qu’accepter le principe d’une Constitution dans un pays qui reste de tradition constitutionnelle coutumière relève d’un anti-conformisme courageux et a de quoi susciter des remous sur les bords de la Tamise, dans les pubs et les clubs…

Il est sûr que, dans tous les pays, les forces qui dénoncent cette « prétendue constitution » comptent tirer parti des processus de ratification pour nourrir de rêves d’infanticide politique : cette constitution mort-née, tuée dans l’œuf, ouvrirait, sans aucun doute, une crise qui briserait l’élan vers une unification plus grande et plus rapide de l’Europe. Elle permettrait de consacrer pour longtemps le primat des « patrie », des « Etats nationaux », des « nationalités ». C’est avec les débats qui ont précédé et suivi la création du Conseil de l’Europe que nous renouons ainsi.

A l’époque, les minimalistes, conduits par les Britanniques, l’avaient emporté. L’organisation inter-gouvernementale ne sera dotée que d’un « statut » et son assemblée « consultative » ne sera jamais « constituante » en dépit des appels à « l’audace « , « aux imprudences héroïques » [6].

« Avec ses 400 millions d’habitants le Commonwealth ne cherche pas à consolider ses liens par une Constitution », avait ironisé Ernst Bevin, le titulaire du Foreigh Office de l’époque, en rejetant les propositions des constitutionnalistes français et belges et les propositions de Paul Reynaud et de Guy Mollet d’un « Parlement fédéral européen » qui travaillerait face à un « Conseil européen » regroupant les représentants des gouvernements des Etats-membres .

Cela n’a pas empêché le Conseil de l’Europe d’assumer ses fonctions de « laboratoire de l’Europe », selon la formule de Robert Schuman, et de conserver, aujourd’hui encore, un rôle irremplaçable. Mais il n’a pas eu les moyens de remplir pleinement sa mission d’unificateur du continent parce qu’on ne lui a pas donné les moyens de ses ambitions. « Votre sagesse est une sagesse meurtrière », a eu raison de lancer Paul-Henry Spaak aux « bons Européens » incapables de sortir des consensus mous et des compromis stérilisants.

Il a fallu la « Révolution » du 9 mai 1950 pour que la construction européenne ne se résume plus seulement à un « concert des nations ». Et il a fallu du temps, des crises, des Traités insuffisants, des Conventions et des Déclarations non satisfaisantes, des compromis boiteux, des avancées et des reculs, des réussites et des échecs, et, surtout, une longue maturation pour que l’idée claire d’une Constitution puisse s’imposer.

Comment oublier les réflexions ironiques suscitées par les audaces des « rêveurs » du « Club Crocodile » réuni en marge du Parlement européen par Altiero Spinelli, l’ancien résistant, co-auteur du fédéraliste « Manifeste de Ventotene » ? Heureusement, Pierre Pflimlin, président du Parlement, avait une foi suffisante pour penser qu’une graine pouvait être été semée, et qu’elle donner un jour des fruits. Spinelli, qui s’identifiait volontiers à Ulysse, avait une devise qui convient bien aux constructeurs de l’Europe : « Le possible ne pourrait être atteint si dans le monde, on ne tentait pas toujours l’impossible »


En février 1984, le Parlement adopte le « rapport Spinelli » qui « fait référence comme projet politique cohérent pour l’Europe » mais qui restera au fonds des tiroirs. Archives ou Projet ? « Un pas considérable a été accompli », commente Pflimlin à l’époque : l’idée d’une Constitution pour l’Europe était relancée…



Comment oublier le scepticisme ambiant, y compris chez de grands partisans de l’unité européenne, quand un intergroupe pour une Constitution s’est constitué au sein du Parlement européen en 1999 ?

C’est pourtant de cette équipe d’ « eurovolontaristes » que sortiront un rapport puis une résolution à l’origine de l’actuelle « re-fondation de l’Union européenne » par une Constitution

Nombre des Conventionnels qui ont préparé cette Constitution amendée par les chefs d’Etats et de gouvernements et acceptée par tous les exécutifs nationaux des 25 faisaient un autre rêve : celui qu’Olivier Duhamel appelle avec humour « la VGE », la Votation Générale Européenne, une approbation par consultation directe de tous les peuples, le même jour, un 9 mai par exemple…

Le « bébé de Giscard » (et des autres) aurait ainsi pu être fêté démocratiquement, par un sacre populaire qui aurait marqué les esprits et consacré le début de cet « espace citoyen européen » qui reste à créer.

C’est d’ailleurs ce que disait vouloir de Gaulle : «Un referendum solennel de tous les Européens de tous les Européens libres doit donner naissance à la fédération, tracer son domaine, créer ses institutions»

Il est clair que le but affiché par Schuman , « unir les Hmmes », ne peut pas être atteint contre la volonté des Hommes. Personne ne fait le bonheur de quelqu’un contre son gré. C’est même dangereux d’essayer de la faire « Le mal, parfois, vient du bien que l’on voudrait ». Le diable trouve sa pleine efficacité quand il prend les apparences du bon Dieu, redirait René Girard

Las…Les traditions différentes et les intérêts politiques divergents des uns et des autres ont rendu impossible ce scénario du meilleur. Sur le fond, une telle consécration aurait entraîné, de fait, une reconnaissance de la primauté et de l’unité des peuples. Or, l’Union reste, malgré les avancées du projet de traité constitutionnel, une étrange alchimie de légitimités différentes : celle des peuples et celle des Etats membres.

D’ailleurs, le « peuple européen » n’existe pas encore. Il est constitué des peuples juxtaposés des Etats membres de l’Union. Pour reprendre une formule américaine , nous devrions n’en parler qu’en employant une forme plurielle : « Le peuple sont » -- « The poeple are... ».

La Convention de Philadelphie, déjà, avait suscité les mêmes constats et les mêmes débats dans un contexte historique bien différent, entre des citoyens d’Etats biologiquement jeunes. Thierry Chopin le rappelle et l’analyse dans un ouvrage documenté, pertinent, presque indispensable pour comprendre, par jeux de miroir, les enjeux de philosophie politique de ce « traité constitutionnel » qui marque plus l’avènement d’une ère nouvelle dans un processus lent de maturation que l’achèvement d’une séquence passée et révolue.



Dans l’Europe bouffie d’Histoire, grosse de guerres civiles, religieuses et nationalistes et idéologiques, l’unification n’a jamais été et ne sera jamais synonyme d’uniformisation. « L’Union sans cesse plus étroite » entre les pays et les citoyens de ses pays n’implique en rien un effacement des spécificités, une destruction des originalités et un étouffement des traditions des parties prenantes. S’unir n’est pas se dissoudre. « Unité dans la diversité » : la devise de L’UNION est bien pensée.

La vraie force, y compris symbolique, de la Constitution est d’ailleurs plus dans son existence et sa finalité que dans les modalités de sa mise au point et de sa ratification. Elle est à la fois loi suprême, contrat fondateur, pacte régulateur, statut et règlement intérieur de ce qu’elle « constitue » : une Union et non une fusion. Elle peut aussi bien sûr jouer le rôle indispensable d’ « catalyseur politique », rôle que l’euro n’a pas encore joué pleinement.

Pour en revenir aux conditions de la ratification, il est utile de rappeler que la démocratie n’est pas que la loi du nombre, que la loi de la majorité n’est pas la dictature des masses et que la souveraineté du peuple n’est pas à confondre avec le pouvoir de décision du peuple. La souveraineté du peuple, c’est la source de la légitimité du pouvoir : ce n’est pas obligatoirement l’exercice direct du pouvoir. Les ratifications par voie parlementaire ne sont pas de « deuxième classe » ….

De plus, la démocratie dite directe, très à la mode dans les têtes, s’appare à ce que Jacques Juillard appelle la « doxocratie », la démocratie d’opinion, une déviance démocratique qui peut être aussi dangereuse que la « cratocratie », le pouvoir de la force .

Cette déviance devient particulièrement perverse dans notre « société-spectacle » , en cette ère d’ « individualismes possessifs de masse » , en cette période de « dépérissement de la politique »

La voie référendaire n’a rien d’une autoroute royale bien dégagée de toute ambiguïté : la visibilité n’y est en rien garantie…

Chez certains, elle accorde la priorité absolue à l’instinct de conservation. Le « gros animal » , une « masse sans transcendance », nombreuse et dangereuse, accepte peu les « sauts dans l’inconnu » : les seules réformes agrées sont celles qui ne réforment rien. Nos amis helvètes en savent quelque chose…Le conservatisme se niche dans toutes les familles politiques.

Chez d’autres, elle est l’occasion d’un vote-dévotion ou d’un vote-sanction. Dans ces perspectives, deux écueils bien connus : le plébiscite et le vote exutoire. Etranges rapports amour-haine avec le détenteur du pouvoir…

Parfois, le questionneur prend plus d’importance que la question. C’est particulièrement vrai en France depuis Napoléon III. De Gaulle lui-même en a soufffert. « Un Plébiscite, çà se combat », disait Mendès-France gaulliste devenu anti-gaulliste.

En d’autres circonstances, le contexte l’emporte sur le texte. Pire encore, peut-être, la réponse est donnée à une question non posée… « La réponse est Oui, amis quelle est la question », ironisait Woody Allen

A cela s’ajoute, évidemment, le réflexe du « élections piège à cons », qui n’est pas que marque d’infantilisme, de misanthropie, de nihilisme, de gauchisme, d’anarchisme, « d’aquoibonisme » ou de « je-m’enfoutisme »…

Qui n’a pas le vertige devant la simplicité d’un choix par oui ou par non dans des affaires par nature complexes ? Qui ose se prononcer sans scrupule sans avoir tout lu et tout compris ? Qui peut prétendre avoir une « opinion personnelle » sur des sujets juridiquement compliqués, politiquement chargés d’ambiguïtés, sur des choix aux conséquences directes et indirectes impossibles à imaginer ?

Ce qu’on devrait dire à propos de nos rêves s’impose à propos de certaines réflexions et choix : « ma pensée m’a fait » [. Choisir, c’est souvent suivre… « Parfois je pense…parfois je suis », ironisait Valéry.

C’est d’autant plus vrai que l’Europe est perçue comme une « affaire compliquée », y compris mécaniquement. « L’Europe est une emmerdeuse » . Parce qu’on n’est jamais à l’aise dans un chantier qui n’en finit pas. Et parce qu’elle sert de miroir grossissant, de révélateur et d’amplificateur à nos difficultés existentielles dites « post-modernes ».

« Le paradoxe de l’Europe est de catalyser une crise du triangle des relations individu-masse-nations », souligne justement Thierry Wolton. Ce n’est pas un hasard si, en français, c’est le même mot qui désigne à la fois la politique vis-à-vis des immigrés et la construction d’une Europe unie : intégration . L’Europe est au carrefour (dangereux) de l’identité et de l’altérité.

L’actuelle crise du politique, manifeste dans tous les pays d’Europe, aggrave encore les effets pervers de la démocratie directe. La versatilité extrême d’un électeur-consommateur devenu « zappanthrope » , est amplifiée par une terrible crise de la « croyance en politique », une explosion de « mécréance politique » , du « désenchantement » politique généralisé, de « rejet du politique », du « Politikverdrossenheit, disent les Allemands.

Ce rejet du politique et des acteurs politiques (et de ceux qui s’y rattache, fonctionnaires, journalistes, spécialistes, experts) se double de ce que certains politologues appellent le « syndrome danois » pas seulement en raison du Non à Maastricht …

Tant que l’Europe est perçue comme une « affaire étrangère », l’idée de souveraineté populaire reste assimilée à celle de la nation. A l’intérieur d’un pays, on accepte des décisions majoritaires dénoncées par la minorité parce qu’elles sont prises par un gouvernement et un Parlement dotés d’une légitimité démocratique ancrée naturellement dans les esprits et dans les habitudes de penser. « C’est de chez Nous », « Charbonnier est maître chez lui »

Au niveau européen, une décision majoritaire prise contre une opinion minoritaire sur le plan national est perçue comme une aliénation, reçue comme « imposée » par l’extérieur, « par Bruxelles », donc illégitime, même si dans les faits les autorités nationales ont eu leur mot à dire avant et pendant la prise de décision, même si le Parlement européen a donné sa caution démocratique.

« L’autodétermination politique » n’est vécu dans sa pleine légitimité et dans sa légalité que sur le plan national. La souveraineté reste d’abord territoriale .

Le désaveu du Parlement danois par le peuple sur Maastricht s’expliquerait par cette donnée psycho-sociologique : L’UNION en l’état est perçue comme une communauté d’Etats et non comme une communauté de citoyens, comme un espace citoyen. Ce phénomène n’est pas que danois. Il expliquerait le fossé que les sondages mettent en relief entre le OUI massif à l’idée d’une unification européenne en général et les réserves ou les refus qui se manifestent quand les questions portent sur des questions précises et concrètes sur l’organisation de cette unité….

Selon Peter Graf Kielmansegg, qui a étudié le phénomène, la mise en relief des pouvoirs accrus du parlement européen n’y change rien, ou peu de chose. Cette réaction de rejet ou de suspicion est amplifiée par le fait que le processus d’intégration européenne est perçu à la fois comme imprévisible et irréversible : « quelqu’un qui avance sur une route sans retour en ne sachant pas où la route le conduit peut hésiter, s’arrêter, douter ».

Kielmansegg a des analyses qui rejoignent les intuitions de De Gaulle : « Les Danois veulent être gouvernés par des danois, les Allemands par les Allemands, les Français par les Français, etc…La légitimité au niveau européen est faible parce qu’elle est apparaît comme construite artificiellement (…) Or le credo de l’ère démocratique est que les gouvernements puisent la légitimité de leur pouvoir dans l’approbation des gouvernés »

Le général aimait à répéter : « La légitimité passe avant la légalité ». Il est vrai qu’il le disait en pensant à son appel de Londres, mais il est évident que ce concept de légitimité est de plus en plus important dans cette époque de crise de la Représentation démocratique.

La difficulté, c’est que la légitimité n’a que des mesures qualitatives, très subjectives, intuitives, sensorielles, affectives . La légitimité de l’Union européenne se forgera et se consolidera par la ratification de la Constitution, bien sûr, mais surtout par les actions qui seront entreprises pour que les objectifs fixés soient atteints, avec des résultats vus par les citoyens.

En attendant, (consolation), la légitimité de vouloir faire de l’Europe une terre de paix, de sécurité, de liberté et de bien être n’est plus à démontrer.

Cette donnée socio-psychologique ne facilite évidemment pas des prises de positions sur l’Europe très audacieuses. Et rend très périlleux tout appel à l’approbation d’une décision sur l’Europe ouu de l’Europe. « Une constitution ? Mais nous en avons déjà une », lance Philippe de Villiers avec sa fausse naîveté…

Ce « syndrome danois » est d’autant plus pesant que les réticences d’une partie du peuple à l’égard d’un « pouvoir extérieur » sont grandes également chez les élites nationales des administrations « centrales »… Elles se sentent à tort, bien sûr, mises sous tutelle. Comme si les « fonctionnaires de Bruxelles » (donc d’ailleurs) menaçaient leur pouvoir et amoindrissaient leur « image », à leurs propres yeux et aux yeux des autres…

Nous sommes évidemment là au cœur des répercussions du « déficit pédagogique » souvent confondu, à tort, avec le « déficit démocratique » si dénoncé. Il est difficile de dire « L’Europe, c’est nous » quand nous avons le sentiment de subir un pouvoir lointain…

Ces phénomènes combinés accroîssent la croyance que les vrais pouvoirs sont ailleurs, cachés, hors de portée. « Les maîtres du monde n’ont rien à faire de notre avis. Ils nous manipulent tous et tous les politiques ne sont que des marionnettes ». Terrible spirale du désenchantement généralisé. Et de la mise en doute de tout, de la suspicion, et des complexes d’infériorité.

La faiblesse internationale de l’Europe née son inachèvement, fait accroît encore le sentiment d’impuissance qui pousse à dire « A quoi bon ? », en dépit des exhortations de Paul Valéry. « Une constitution européenne, un Président pour l’Europe ? A Quoi bon ? Tout se décide à Washington par les pétroliers texans et les marchands d’armes et les patrons des multinationales»

A l’apathie citoyenne de toutes les époques (Démosthène et Périclès s’en plaignaient déjà), s’ajoute la maladie d’indifférence citoyenne : « chacun a tendance à projeter dans le dépérissement de la politique son propre dépérissement »…

Dans ces conditions, les ratifications du projet de Constitution au suffrage universel direct sont toutes (ou presque) des paris extrêmement risqués. On comprend les hésitations des Allemands chez qui le referendum a été banni de la Constitution par méfiance envers le pernicieux suivisme « démocratique », ce que Girard a bien analysé : « le mimétisme de masse » .

En France, Jacques Chirac a eu, après réflexions, le mérite de la concision et de la clarté: « Ce texte concerne directement les citoyens français. Ils seront directement consultés. Ce texte est un bon texte. Je n’imagine pas un responsable politique dire le contraire » Mais il sait que son pari n’est pas gagné d’avance.

En fait, un « oui massif et franc » à la constitution se heurte à un vrai « quintet du non » :
En fait, un « oui massif et franc » à la constitution se heurte à un vrai « quintet du non » :
  Les extrêmes-droites nationaliste, populiste et bien installées dans le paysage politique français et logiquement opposés à la Constitution : elles sont hostiles aux valeurs qui la fondent.
  Les droites libéral-nationalistes, plus nationalistes que libérales , pour qui le patriotisme est d’abord ce que Tomi Ungerer appelle une « escargotisme », le repli dans sa coquille »
  Les droites et les gauches national-républicanistes pour qui l’Europe « défait la France » et noie le peuple dans un océan dominé par le capitalisme àl’américine
  Les extrêmes-gauches révolutionnaristes et internationalistes pour qui l’Europe en quête d’unité est un accélérateur d’une uniformisation mondiale capitalistique qui exploite et écrase les peuples
  Les fédéralistes intégristes animés soit par un micro-patriotisme régional teinté de nostalgies empoisonnées soit par un euro-enthousiasme débordant chargé d’utopies ambiguës.La seule « bonne » Europe, ce n’est pas celle de Schuman et de de Gaulle : c’est celle de Denis de Rougement, « l’Europe contre les Etats par les régions »



A ce « quintet du Non », structuré, s’ajoutent les membres épars de mouvements informels. Ceux de « l’arbre qui cache la forêt », par exemple (« je suis contre la peine de mort »… « Je suis contre l’absence de référence à dieu »… « le mot fraternité n’est pas dans la devise »… « je n’aime pas les drapeau européen : il n’y a ni rouge ni blanc »… « le droit au logement n’est pas reconnu »… « je suis contre l’égalité homme-femme »…) Ou ceux « du jour où les poules auront des dents » : « on doit supprimer les armées…Il aurait fallu interdire le nucléaire…Ils auraient du prévoir un Empereur ou au moins un Roi… » Inutile d’insister…

Tout cela n’est dit et classifié que par facilité : en fait, les lignes de partages entre les Oui et les Non dépassent les étiquettes, les clivages traditionnels des partis et traversent toutes les familles politiques.

Même dans la mouvance centriste, pro-européenne par définition, la tentation s’avère grande non d’un non, mais d’une abstention oui un vote blanc (de « protestation ») ou d’un « oui du bout des lèvres » qui n’a rien de stimulant pour les électeurs indifférents, hésitants ou sceptiques. Parce que la constitution marque aussi les limites de la rencontre entre les voies tracées par Schuman et De gaulle. Et l’insuffisance de la réconciliation des leurs idées.

« Je suis sceptique sur la portée réelle de ce texte », explique, par exemple, Jean-Louis Bourlanges, pro-européen enthousiaste. « L’essentiel des compétences politiques (défense, diplomatie, fiscalité, budget communautaire, harmonisation économique, lutte contre la criminalité) demeure régi par un système de décision intergouvernemental archaïque et paralysant. Les coopérations renforcées seront plus faciles à l’extérieur du traité que dans son cadre. La future composition de la Commission est absurde.. Le parlement grignote quelques pouvoirs mais au détriment des prérogatives budgétaires qu’un législatif se doit d’avoir »

Bourlanges votera oui, bien sûr, tout de même, parce qu’il n’est pas homme à pratiquer la politique du pire par maximalisme déraisonnable. Mais il est certain que l’aventure de l’unification européenne mérite plus que des votes de résignation et des adhésions par défaut. Valéry Giscard d’Estaing, pourtant conscient des imperfections du texte final, a raison d’exhorter à une « ratification massive » : « La Constitution permet de faire basculer l’Europe vers l’avant »

Le pari du referendum sera gagné si la chance qu’offre cette consultation est saisie. Et cela n’est pas, en France comme ailleurs, de la seule responsabilité de la Présidence de la République et du gouvernement… Cette chance, c’est, répétons-le, de guérir la France de son « mal européen » et, dans le même temps, l’Europe de son « mal français ». Cette chance, c’est aussi de démontrer que le slogan « L’Europe sans Européens » est mensonger et peut devenir carrément vide de sens avec cette constitution qui est un outil de renforcer ce qui n’existe pas assez au niveau européen : ce que Castoriadis appelle le ISI , « l’imaginaire social instituant »

L’imaginaire européen existe : il est le fruit de « Mille ans de construction européenne » , ou plutôt de tout ce qui, au fil des siècles, a complété les mythes fondateurs de la culture européenne. Mais cet imaginaire social n’est pas à lui seul instituant d’une authentique identité politique de l’Europe.

Avoir les mêmes « héritages culturels », souscrire aux mêmes « valeurs », être engagés dans les entreprises communes qui nouent des « solidarités de fait » et forgent un « destin commun » ne suffit pas, en l’état, à faire de l’ « identité européenne » autre chose que les fruit d’une juxtaposition d’identités nationales. Parce que les frontières géographiques ont été dépassées plus rapidement que les « clôtures mentales » érigées par « l’ institution social-historique « qui nous a tous formés « nationalement ». Et parce que, intrinsèquement, le « concept Europe » est lié à « l’universel »

Notre patrimoine ? Il appartient à l’Humanité. Nos valeurs ? Elles s’autoproclament « universelles ». Notre « Destin commun » ? il dépend de plus en mieux de ce qui est nommé mondialisation, globalisation… L’identité européenne est « introuvable », comme le peule, selon Rosenvallon, parce que l’Europe est perçue comme « entre-deux », un maillon (plus ou moins utile, selon les appréciations) entre le local et le global.

Elle est à la fois trop grande pour constituer un espace public, donc civique, et trop petite pour être une identité perçue, vécue, ressentie comme authentique. Trop grande, selon les analyses, très à la mode, de John Stuart Mill : « Des institutions libres sont presque impossibles dans un pays constitué de nationalités différentes » . Pas d’identité commune dans une entité où des langues différentes interdisent aux citoyens d’être « atteints par les mêmes livres, les mêmes journaux, tracts et discours »

A ces arguments, s’ajoutent ceux qui, inspirés par l’implosion de l’URSS , prétendent qu’en cette ère où le planétaire vit dans votre salon par la télévision, les grandes fédérations sont prédestinées à la désintégration : « Du bon usage des nationalismes » , explique Françis Fukuyama dans la foulée de sa « fin de l’histoire et du « dernier homme » …

Tout cela ne tient pas compte de quelques données essentielles. D’abord, les valeurs européennes sont « universelles » par volonté plus qu’en réalité. Cette proclamation, faite avec les yeux de la foi (chrétienne ou républicaine), gomme la spécificité essentielle de l’Europe : la personne…qui n’est pas l’individu et oublie la nature même de la culture spécifiquement européenne : elle « n’affirme pas le primat de la culture européenne, mais le primat de la culture » comme l’explique judicieusement Edgar Morin . Voilà deux conceptions « universelles » qui n’ont rien de mondial…

Pour ce qui est « du bon usage des nationalismes », l’Europe a fait toutes les expériences possibles, y compris les plus suicidaires et criminelles. Comme elle a connu toutes les expériences « impériales » : l’Union européenne n’est pas un « grand ensemble » imposé, c’est une construction librement acceptée.

Ceux qui mettent en avant le fait que la Constitution née de la Convention de Philadelphie n’a pas empêché une « guerre de sécession » oublient que l’actuelle Constitution européenne est précisément faîte pour tirer les leçons des guerres civiles, de sécession ou non, « fondatrices » de « l’Europe-cimetière »…

En finir avec « l’Europe cimetière », avec la tragique « Désunion européenne », c’est précisément la finalité suprême qui portait et Schuman et de Gaulle. Le projet de Constitution est l’un des éléments de la réponse à la question-clef que Gaston Boutoul posait en 1950 : »Qu’est-ce qu’on fait quand on ne fait pas la guerre ? »



Réconcilier de Gaulle et Schuman (1)

Quand la France a « mal à l’Europe »…


SOS Médecins ! Voilà plus de 50 ans que la France a « mal à l’Europe » et que l’Europe a « mal à la France ». Deux symptômes d’un « mal d’amour ».
Ce « mal d Europe » n’a pas qu’une cause : ses racines sont dans les têtes plus que dans les corps. La « révolution » de l’unité européenne, en 1950, ne s’est pas traduite par la révolution intellectuelle et mentale qui aurait dû et devrait s’imposer.
Pis : les querelles circonstancielles qui ont marqué les débuts et les premiers développements de la « construction européenne » hypothèquent toujours les actions présentes et futures.
Schématiquement, les Français restent partagés par deux visions et deux pratiques de l’Europe : celle de Robert Schuman et celle du général de Gaulle. Celle d’une construction « supranationale » et celle de « l’Europe des patries ». Celle d’une Europe « européenne » et celle d’une Europe occidentale ou atlantique. Celle d’une Europe intergouvernementale et celle d’une Europe gérée et animée selon un mode fédéraliste ou fédératif.

Deux visions opposées

dg_5_jpe.jpgCette opposition frontale entre les idées de Schuman et de de Gaulle ne concerne évidemment pas que les électeurs français de la droite et du centre. A gauche aussi, cette ligne de démarcation à la fois réelle et imaginaire, joue un rôle décisif en nourrissant des clivages parfois réels, parfois artificiels.
Ce problème n’est pas que français : tous les pays du « vieux continent » sont écartelés entre la volonté de rester indépendants et pleinement souverains et le désir (le besoin) de s’intégrer dans un ensemble cohérent qui garantisse paix, sécurité, prospérité partagée et influence sur la vie de la planète pour que ce monde ne devienne pas immonde.

Une "affaire française"

Les divisions entre Français aggravent et prolongent celles des autres Européens, par mimétisme. Et parce que « l’Europe est d’abord, historiquement, une affaire française » , comme se plait à souligner Alain Duhamel
Résultats : l’Union européenne n’est qu’à mi chemin de son unité et avance lentement, à coups de crises ouvertes. Cette « construction » est perçue comme un engrenage subi et non comme ce qu’elle est : une entreprise historique sans précédent, une aventure collective qui devrait susciter l’enthousiasme, mobiliser les énergies, dégager des horizons d’espérance, sortir nos sociétés de ce « désenchantement » chronique qui accélère la « spirale du déclin » d’un continent qui fut la « Lumière du monde » avant d’inventer et de subir le pire.
scuman_1_jpe.jpg
La maladie a été longue. Elle reste encore douloureuse. Mais elle n’est pas incurable : le remède est en Nous, en chacun de nous. Et nous avons l’occasion de l’appliquer. L’Histoire, qui, chacun le sait, ne repasse jamais les mêmes plats, nous offre, en effet, en 2005, ce que les anciens Grecs appelaient le Kaïros, un temps opportun et une opportunité de marquer le temps, de changer le cours des choses : la ratification du projet de Constitution pour l’Union européenne.
En tant que tel, ce texte résulte des divergences et des convergences entre les voix du général de Gaulle et de Robert Schuman : il est comme au carrefour des deux chemins préconisés et suivis. Il a donc, organiquement, toutes les imperfections des synthèses.

Pour une « Re-naissance »

Mais il n’est pas le fruit d’un compromis boiteux. Il a même quelques grandes vertus par son existence même, par les valeurs qu’il proclame, par les finalités qu’il clarifie, par les mécanismes qu’il rend plus compréhensibles. Il offre surtout une chance fantastique : changer la nature des réflexions et des débats sur l’Europe. En finir avec les débats de nature théologique sur les formes de l’Europe unie pour aborder enfin les questions de fond.
Cette chance est double : par le vote et par les débats que ce referendum peut (devrait) entraîner.
Le verdict des urnes revêtira bien sûr une importance extrême : plus que politique, le choix sera « civilisationnel », même si la tentation s’avère grande, ici et là, d’en minimiser et d’en minimaliser la portée.
Un « non » français retarderait l’espérance d’une véritable « Re-naissance » européenne en une époque et dans un monde qui en ont bien besoin. Comme le rejet français du projet français d’une Communauté européenne de défense, en 1954, a retardé l’avènement d’une Europe politique qui fait toujours défaut pour que le continent s’évade de cette spirale du déclin qui la mine depuis 1914, depuis qu’elle a été « punie de sa politique », comme disait Paul Valéry.
Sans céder à la tentation des prédictions impossibles ou jouer les prophètes de malheur pour écarter les mauvais esprits comme les sorciers qui fondent leurs pouvoirs sur l’art du « catastrophisme », nous devrions même craindre qu’ « un » non français détricote le patient travail le Tisserand, sans précédent dans l’Histoire des peuples, effectué depuis plus d’un demi-siècle.
« Ce que l’histoire a fait, l’histoire peut le défaire », redirait Fustel de Coulanges. D’autant plus que le seuil d’irréversibilité de cette quête d’une paix qui vise rendre de nouvelles guerres européennes non « seulement impensables mais impossibles », n’est pas encore atteint. Il est des moments où le présent engage l’avenir pour plusieurs générations…

"Une affaire intérieure"
Les débats, eux, doivent pouvoir permettre de réussir ce qui avait été gâché pendant la campagne référendaire de Maastricht : mettre à plat des dissensus, au-delà des préoccupations politiciennes, opérer une révolution mentale susceptible de nous guérir de ce « mal d’Europe ». En réconciliant les idées et les méthodes de de Gaulle et de Schuman. En dépassant les querelles passéistes, les « pensées-slogans », les caricatures devenues stéréotypes. En cessant de masquer ou de kidnapper les problèmes réels, les questions de fond, les vrais enjeux par ces polémiques que le général de Gaulle qualifiait de « politichiennes ». En cessant de parler de l’Europe comme d’une « affaire étrangère ». Ou comme une « chimère » nourrie par des nostalgies ou des utopies.

Quelle politique française EN et POUR l'Europe
L’heure ne devrait plus être celle du « faut-il faire le pari de l’Europe ? », mais celle du « quelle politique française faut-il en Europe et pour l’Europe ? ».
Elle ne devrait plus être celle du «comment faire l’Europe sans défaire la France ?» (et les autres pays), mais celle du « que faire en Europe pour parfaire la France » (et les autres pays) et du « que faire en France pour parfaire l’Europe ? ». Ces questions sont d’une autre nature, hors modes, mais elles constituent une « impérative nécessité » pour guérir de ce « mal d’Europe » qui affaiblit et la France et l’Europe.

Personnalisme et esprit de résistance

Est-ce possible ? Oui, si les acteurs politiques respectent l’esprit de la démocratie, et les citoyens, en faisant souffler « l’esprit de responsabilité », quelle que soit leur opinion. Oui, si les média et les citoyens les plus actifs de la société civile démontrent que le Débat peut ne pas être détourné de son objet et se résumer à une suite de monologues ou de soliloques figés, à un enfermement dans des positions campées, à un exercice de psittacisme, de perroquets (plus ou moins) savants.
Oui, si comme Schuman, on « met sa volonté au service d’un idéal ». Oui, si comme De Gaulle, on sait « tracer une nouvelle route par un mouvement incessant ». Oui, si l’on se souvient que l’un et l’autre incarnent les deux piliers de la construction européenne depuis les terribles tragédies provoquées par le nazisme : le personnalisme et l’esprit de résistance.
Leurs visions respectives sont-elles, aujourd’hui antagonistes ? Oui, si l’on se contente de dresser des barricades entre les deux. Non, si l’on sait sortir des ornières et replacer leurs analyses respectives dans le contexte des controverses de l’époque, donc de la naissance et de l’enfance de l’Europe unie. En se débarrassant des dictatures des stéréotypes, des procès d’intentions et des caricatures. En sachant faire la distinction entre les modalités et les finalités En cessant d’avancer dans l’avenir à reculons. Ou en ne regardant que dans le rétroviseur.
Cette question n’est pas que politique : elle est d’abord philosophique. La construction européenne doit s’accompagner de ce Jacques Derrida appelle justement une « déconstruction »--qui n’a rien à voir avec une quelconque destruction. « Déconstruction » de concepts utilisés par réflexe plus que par réflexion : souveraineté, indépendance, République, laïcité, Patrie, Nation, Fédération, Unité… « Déconstruction » de nostalgies vaines et d’utopies impossibles.

« Un certaine idée de l’Homme »

« L’Europe commencera à exister le jour où l’on cessera de parler des pères fondateurs de l’Europe pour parler des enfants de l’Europe », a lancé Giscard d’Estaing. L’avenir des « enfants de l’Europe » dépend de notre faculté de poursuivre l’œuvre des « Bâtisseurs » qu’il faut connaître, comprendre et analyser. Et de notre aptitude à dépasser les frontières intellectuelles, émotionnelles et politiques tracées entre eux dans toutes les familles politiques par des héritiers souvent peu fidèles à l’un et à l’autre.
Réconcilier Schuman et De Gaulle, c’est d’abord faire coïncider une « idée certaine de l’Europe », et une « certaine idée de la France » (et des autres contrées) en s’accordant sur une « certaine idée de l’Homme ». Le patrimoine, disait Malraux, c’est « la conservation plus la métamorphose ». Sachons conserver les héritages de l’autre et de l’autre et forger les métamorphoses indispensables. Les horizons d’espérance ne se rêvent pas : ils se fabriquent.
Cela peut nous permettre de nous guérir de quelques traumatismes toujours douloureux : l’échec de la Communauté européenne de Défense, cette CED dont nous paierons encore longtemps la facture, la « crise de la chaise vide », l’échec du Plan Fouchet, les déchirures franco-anglaises, l’Europe condamnée à jouer les boucs émissaires de tous nos maux, le séisme du referendum sur le traité de Maastricht…
Cela peut et doit aussi nous permettre de trouver remèdes à quelques maladies psychosomatiques bien françaises, mais pas seulement… « Plus un peuple est intelligent, plus ses divisions sont graves », notait Jacques Maritain . Plus un corps social est dépolitisé et frappé du rejet du politique, plus le peuple devient « introuvable », « désenchanté », apathique, plus la nation, si souvent invoquée avec lyrisme, devient une abstraction et plus le « vire ensemble » et le « faire ensemble » deviennent difficiles.
Avant de devenir une « fabrique d’avenir » pour les Européens, le projet de Constitution tel qu’il est, en dépit de ses insuffisances et de ses imperfections, peut être un outil de réconciliation française, de réhabilitation du politique, de rénovation de la pensée, donc de la philosophie politique. Un « levier d’Archimède » pour que le futur ait un avenir.
Daniel RIOT

27/11/2004

Ces pensées qui me donnent l'illusion de penser

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Penser? Cà fait mal, disait Pascal...Alors sourions, ou rions, même jaune.
Le rire? Un outil de survie...
L'humour? une indispensable béquille de l'esprit.


Au fil des jours, parfois, des mots ou des formules font jaillir quelques éticelles;"un mot n'est jamais bon ou mauvais, disait un humoriste. Il y a ceux qu'on ose et ceux qu'on ose pas". Alors, osons quelques "pensées", redirait Pascal, expert den "divertissement", quelques "sentences" qui n'ont rien de sentencieux, quelques "maximes", quelques "mots d'auteur"(ou d'altitude) en réclamant quelques indulgences à ceux qui ne se nourrissent que dans les cathéchismes du "premier degré", ce "degré zéro" de l'humour....
meego_041011081450_pic.2.jpgDans cette rubrique enrichie (ou appauvrie) au gré des humeurs, sans aucune discipline, chaque pierre tombera de nulle part et ne servira à construire aucune église...Ce "citabook" conçu comme un "alphabêtisier" n'a aucune prétention d'originalité ou de cohérence. Les mots ne sont surtout pas à prendre au pied de la letre...

grenou6.2.gifNe sommes-nous pas tous à la fois uniques, semblables et polyformes,à multifacettes, pleins de contradictions? Ne sommes-nous pas plus des chercheurs que des "trouveurs". Comme chantait Gabin:"Je sais que je ne sais rien"

"Rioteries", c'est l'appréciation que collait souvent ma (jolie) prof de français, Madame Petit, sur mes rédactions et autres dissertations qui n'étaient que des divagations. A un ^ge où l'on perd toutes les qualités de l'enfance pur aquérir tous les défauts des "adultes" ...Je n'ai guère changé...sur ce plan-là, du moins.L'adolescence dure longtemps, surtout chez ceus qui rêvnet de mourir ("viants", comme disait Gainsbourg), donc jeune, même à 120 ans...meego_041011081930_pic.2.jpg

AMOUR
*Aimer c'est semer.
*Aimer, c'est donner, non recevoir.
*L'Amour "physique" est psychique: c'est le plaisir qui attise de désir...
*Un Amour sans retour n'afflige que les conscupiscents.
*Je n'ai jamais pu faire l'amour avec une prostituée...sauf gratuitement.
*On dit que le cul prend la tête... Pourquoi autant de gens ont-ils si souvent la tête ailleurs quand ils baisent?
*La prostitution la plus répandue est très légale:elle est même conjuguale.
*La pudeur? Une forme de respect, parfois; d'orgueil, souvent. Et de mécontentement de soi, la plupart du temps.
*Un chagrin d'Amour, c'est le deuil de soi.
*Pour aimer, il faut s'aimer soi-même.
*Aimer, c'est aider.
*Aimer, c'est respecter.
photo_solers.jpg*La beauté n'est jamais indécente. (En hommage au Mage Philippe Sollers,sur le site duquel j'ai puisé cette image de l'Image...)
*SOS Solitude! A deux, la solitude n'est pas partagée:elle est multipliée.
*La masturbation: du vélo en chambre.
*La chasteté:qui ne vit que de jachères.
*La pureté:l'art de ne jamais tricher.
*Don Juan:La Bêtise. Casanova:L'Esprit. L'un n'assume rien, l'autre assume tout.

TIMIDITE
*La timidité n'est qu'une forme narcissique du manque de confiance en soi.
*La n'y a qu'un seul pêché "capital": le pêché d'orgueil.
*La vanité n'est que misérable:elle s'exhibe. L'orgueil est redoutable:il se dissimule.

VULGARITE
*J'ai vu une femme habillée dans une zone nudiste:la pire des impudeurs...
*Le "voile" est à la face ce que la petite culotte est à la fesse.
*La pire des obsènités, c'est l'hypocrisie.
*Le vulgarité est d'abord dans l'oeil du voyeur.

erotoscope_de_tomi_edited.jpg
(dessin de mon ami Tomi Ungerer dont j'admire le talent et les fantasmes)

PORNOGRAPHIE

*La pornographie, c'est la séparation bouchère de l'esprit et de la chaire.
*Je déteste autant la pornographie que j'adore l'érotisme. mais où passe la frontière? C'est l'esprit qui est "faible", non la chaire.

VOCABULAIRE

la_pita.jpg*"Faire l'Amour": c'est du vocabulaire de manufacture. "Baiser":c'est un détournement de sens de ce qui n'est qu'une caresse des lèvres. "Niquer": c'est à vous dégouter des plus doux mouchoirs de soie."Tirer un coup":c'est de la zoophilie de chasseur.Les mots ont leurs limites." Communiez d'Amour", peut-être...Communions mes soeurs...


(A SUIVRE...peut-être)

Daniel Rondeau... "hors-Goncourt"

La Chronique du siècle des Floués:
"Dans la Marche du Temps"


rondeau_bon_.2.jpgLoin de moi l’idée de décrier ou critiquer les choix des jurés des différents Prix littéraires…Certains choix sont plutôt bons d’ailleurs, et l’arbitraire fait partie de la règle du jeu même quand les soucis commerciaux et les rivalités d’écurie sont relativement maîtrisés. Je voudrais simplement m’attarder un peu sur un « non-choix ». Pour lui décerner avec la folle prétention d’un bon lecteur un « Super-Grand-Prix- de- tous- les- Prix ». Rien de moins…

990 pages !
Quel jury responsable pouvait encourager la lecture de cette « montagne » à un public de « zappanthropes », comme disait Castoriadis ? Les gens pressés de tout finir avant de commencer, ne sont-ils pas dans le meilleur des cas des lecteurs-feuilleteurs-picoreurs ?
Il paraît que même les critiques et les écrivains lisent de moins en moins et qu’un « bon » livre c’est d’abord une excellente « quatrième de couverture ». Celle-çi est d’ailleurs de plus en plus conçue non pour faire lire mais pour donner l’impression que la seule prise en mains d’un ouvrage vaut lecture…
Pire : j’ai rencontré (mais oui) un éditeur qui ne lisait que partiellement les ouvrages qu’il éditait. C’est bien connu, les vrais « professionnels » savent sentir les livres, les apprécier intuitivement, les « deviner ». D’ailleurs comment feraient-ils avec la masse de manuscrits qui les bombardent ?
Mais non…Ne noircissons pas le ciel. Nous vivons dans un monde sérieux, non ? Il y a bien sûr des exceptions, comme partout, mais elles ne font que confirmer la règle : la malhonnêteté intellectuelle n’existe pas chez les intellectuels…

Qui oserait critiquer une œuvre qu’il n’a pas lu ? Quel écrivain ne sait-il pas qu’écrire, comme dit Elie Wiesel, c’est d’abord « apprendre à lire et à relire » ? Quel membre d’un docte jury de la grande « République (co-optée) des Lettres oserait-il juger un ouvrage sur la réputation de son auteur, sur le bruissement du bouche à oreille et les rumeurs de salon, et non sur « pièces » ? Questions stupides…Autant que les ragots sur quelques grands maîtres qui signeraient de leur nom des livres rédigés par d’autres : c’est tout dire !

990 pages !
Et pas un tunnel, pas une longueur, pas une négligence de style. Du talent dans la composition, la narration, l’écriture. Des personnages bien campés, des décors bien peints, des événements bien re-constitués, avec un mélange alchimique d’histoires réelles et de romances. Véridiques. De vraies réflexions sur les illusions des floués de l’espérance, des déçus du progrès et des piégés des idéologies, bref sur tous les mirages de ce XXième siècle qui nous a replongé dans un nouveau Moyen-Age sans certitude d’une prochaine Renaissance.

« Dans la marche du temps » est un chef d’œuvre qui, j’en suis certain, résistera à l’usure du temps : il se classe parmi les plus beaux cadeaux qu’un écrivain puisse faire à ses contemporains et à leurs descendants. Il a été « hors-Goncourt » parce qu’il est hors-concours, hors-normes, hors-modes. Merci, Daniel. Bientôt, on dira « Le Rondeau » pour faire référence à la Chronique du siècle dernier, de ce passé qui reste si présent. Cela n’a pas de prix. signature_generale.3.gif

26/11/2004

Ce fascisme noir né en France


Mon ami Amadou a des difficultés, cette année, à regarder avec des yeux d’enfants les décorations de Noel qui couvrent Strasbourg…Il a mal. A la tête et au cœur. La Côte d’Ivoire, sa terre maternelle, est secouée par un mal que connaît trop bien l’Europe :le fascisme. « C’est le nom qui convient pour qualifier la politique, la philosophie, la morale et le comportement de Laurent Gbagbo. C’est toute l’Afrique occidentale qui est menacée par ce séisme de la Bêtise meurtrière et suicidaire. Le culte de « l’ivoirité » est calqué sur celui du « bon aryen », de la «pureté de la race». Gbagbo est passé du socialisme au « national-socialisme ». Ses amis socialistes français qui l’ont choyé, soutenu, mis en place nous ont fait un bien vilain cadeau. Une bombe à retardement, Laurent. Et à fragmentation ! »
gragbo.2.jpg« Laurent », Amadou le connaît bien. Si bien que tout ce qui arrive à son pays « par sa faute » n’est pas une surprise pour lui : « La catastrophe était annoncée ». Comme avant-hier pour le Rwanda.
Amadou avait connu Laurent à Strasbourg où il a fait une partie de ses études : « Des études d’histoire : seuls les mécanismes du pouvoir le passionnaient. Il vivait et dormait avec Machiavel toujours à portée de main ».
Un malade du « pouvoir pour le pouvoir » ce Laurent dévoré par cette terrible maladie qui fait de l’homme « un loup pour l’homme ». Rien ne le calmait dans ses « engagements » plus ou moins réfléchis, plus ou moins sincères, pas même ses premières noces, avec une Mulhousienne qualifiée de « communiste » par Houphouët-Boigny (qui l’expulsa de Côte d’Ivoire après des débordements anti-israéliens de… son professeur de mari pendant la guerre d’octobre, en 1973). Peut-on aimer quand on est malade de lycanthropie ? Peut-on aimer quand on fait de la Haine son programme politique ? Le pire, bien sûr, c’est que les « loups-garous », les tyrans, savent jouer de ces « emballements mimétiques » si déterminants dans les comportements humains pour recruter des hordes sauvages de serviteurs zélés :la haine est une maladie contagieuse. En Afrique pas plus (et pas moins) qu’ailleurs.

Le Prix Jean Monnet: Angel Wagenstein

signature_daniel_2.2.gifJe ne suis pas un fanatique des « prix littéraires ». Mais je ne nie pas leur utilité. Surtout quand ils traduisent plus un esprit d’émulation que la furie de la compétition.
A Cognac, le « Prix Jean Monnet » consacre et stimule. Il consacre des talents. Il stimule un état d’esprit : celui qui place l’Homme au cœur de toute finalité d’action. L’homme dans sa solitude face aux autres…L’être humain dans la mêlée de la déshumanité, en révolte pour un continent « plus humain », plus riche d’Humanité.
Les dix lauréats de ce Prix crée par les organisatrices du « salon de littérature européenne de Cognac » sont tous des « artistes d’honneur » de la Culture européenne.
Pardonnez l’énumération : William Boyd, Patrick Modiano, Jorje Semprun, Lidia Jorge, Harry Mulisch (Pays-Bas), Herbjorg Wassmo, Arturo Perez Reverte (Espagne), Pierre Mertens (Belgique) , Antonio Tabucchi (Italie)
wangenstein_bon_.jpgCette année, le Prix Jean Monnet couronne Angel Wagenstein (Bulgarie).
Pour « Adieu Shangaï », le dernier volet d’une trilogie sur le destin des juifs en Europe, donc sur le destin même de l’Europe… Les Juifs n’ont-ils pas été longtemps les « seuls Européens authentiques» dans un continent morcelé par ces « nationalismes » inventés pour tenter d’en finir avec les guerres de religions ?
Le « Paris vaut bien une messe » devrait être re-médité en cette ère de réinvention obligatoire de la laïcité, donc de la cohabitation « terrestre » de citoyens de « cités célestes » unies par un même dieu(ou son rejet) mais séparées par des ciels différents ?
Après « Pentateuque ou les cinq livres d’Abraham » et « Abraham le Poivrot », Wagenstein qui sait que l’humour est la seule béquille de la survie dans un monde tragique, signe un volume qui est une vraie symphonie, dans la forme et dans le fond. L’art comme dépassement de soi et des autres.
Je ne vous raconterez pas l’histoire : lisez-là ! La télé devrait en faire un feuilleton…si le mot intelligence a vraiment une traduction cathodique.
Je profite de la circonstance pour rendre hommage à son éditeur français : « L’esprit des Péninsules » … Discrètement, efficacement, Eric Naulleau et son équipe font en permanence le pari de l’intelligence dans un environnement où la « Bêtise » est la « chose du monde la mieux partagée » : le sacre d’Angel Wagenstein est aussi leur consécration, loin de « l’escargotisme parisianiste ».
monnet_utilisable.jpgJean Monnet aussi se sentait seul, souvent, mais il avait raison : « l’esprit de résistance » est à la base de la « construction européenne » : « l’Esprit des Péninsules » est en fait l’esprit d’un continent dont le passé (pleinement assumé) n’hypothèque pas l’avenir. Un mode où l’étrange n’est pas l’étranger. Et où le « proche » est réellement le « prochain », bien loin de cette « proximité » qui se confond trop avec la « promiscuité » et de cette « étrangéité » qui se veut « étrangère ».
Pour en savoir plus : « espritdespeninsules@wanadoo.fr »

Viviane Forester:l'Horreur européenne

v.forrester_7.jpgVoilà trois fois que je noue dialogue avec Viviane Forrester : grande Dame des Lettres, esprit fin, plume sûre. Et, surtout, qualités d’âme qui provoquent plus que de la sympathie : une empathie chargée d’affection et de respect. Elle fait partie de ces (rares ?) personnes qui rendent meilleurs ceux qu’elles rencontrent…
Son « Horreur économique » avait permis de prendre la pleine mesure de l’Hyper-mercantilisme qui vide la Personne humaine de sa richesse et fait passer le « principe d’humanité » dans les poubelles des espérances déçues.
Depuis la parution de ce livre, rien ne s’est amélioré : au moins quelques consciences se sont éveillées…même si , comme elle le constate, « l’alter-mondialisme » n’est pas la réponse adéquate. « Le problème n’est économique : il est politique », confie-t-elle avant de rencontrer le plublic e la Salle blanche de la Librairie Kléber, à Strasbourg.« C’est la conclusion des nombreux débats que ce livre m’a permis d’avoir. La question est même philosophique : c’est la place qu’on accorde à la Personne dans les actes de production et de consommation »
auschwitz.jpgSon « Crime de l’Occident » publié chez Fayard fait aussi grincer quelques dents. Les critiques sont tantôt élogieuses (celle de Jean Daniel, notamment) tantôt chargées d’agressivité.
Elle met à mal, il est vrai, quelques « lieux communs » sur les pères du sionisme et sur le « mythe » Ben Gourion avec des rappels de citations qui font froid dans le dos, du style de cette déclaration de 1942 : « Le désastre qu’affronte le judaïsme européen n’est pas mon affaire »
Elle remue aussi les mémoires (sublimées et sélectives) des Européens et des Américains sur les lâchetés face à l’hitlérisme : « On savait…Encore fallait-il vouloir savoir, ou plutôt, plus simplement, voir »
Elle replace les Palestiniens et les Israéliens non face à face mais côte à côte, victimes d’histoires et de « protections » envahissantes qui leur volent leur commun destin: ce qui implique l’exploration d’autres « chemins de la paix », d’autres « feuilles de route »…et bien des remises en cause.
Comment ses développements sur le caractère « néo-colonialiste » d’Israël (où « métropole » et « colonies » ne font qu’un) ne pourraient-ils pas susciter la colère des « inconditionnels » des politiques actuelles de Sharon et de Bush sur cette terre trois fois sainte ? « Il faut, martèle-t-elle avec force et intelligence, sortir le politique du passionnel ».
Facile à dire, bien sûr : encore faut-il avoir le courage de le dire…et d’entendre ce que cela veut dire.
Viviane Forrester a pris des risques avec ce livre, y compris celui d’alimenter cet « euro-masochisme » qui fait tant de ravage dans les têtes en cultivant, depuis Spengler, l’idée du « déclin », de la « culpabilité ».
L’Europe, redirait Bernard-Henri Lévy, a « inventé le pire » mais a su aussi trouver des remèdes à tous ces « pires » : le scénario de la paix entre Israéliens et Palestiniens ne peut être que calqué sur l’audacieuse réconciliation franco-allemande et de la paix sur le Rhin élargie au continent dans la démocratie, la liberté concrétisée et la coopération co-citoyenne. Sadate et Rabin en étaient conscients : tous les deux ont été assassinés…par des « ennemis intérieurs ».
drapeaux_europeen.2.jpgMais le vrai crime, ce serait de se résigner à une guerre de mille ans ! La solution est d’abord entre les mains de deux peuples qui doivent croiser leurs destins en cessant de croiser le fer. Mais l’Europe se doit de jouer le rôle indispensable du « Tiers médiateur », comme dirait Pierre Legendre…
La première responsabilité de ce « Tiers » est de convaincre les deux « camps » qu’ils ne sont pas, chacun de leur côté, « en danger de paix » (pour reprendre le titre d’un livre prémonitoire de Marc Hillel dans les années 70).
Ce n’est pas simple parce que trop de forces n’ont pas intérêt à cette paix. Des deux cotés, la présence d’un « ennemi » permet de bander les énergies. Et alentours les conflits israélo-palestiniens « arrangent » bien les affaires de tout le monde, ou presque…
jerusalem.jpgLes Etats-Unis verraient-ils d’un bon œil l’ONU quitter New-York pour s’installer à Jérusalem sacrée capitale du monde ? Les joueurs d’échec du Pentagone et du Département d’Etat n’ont aucune envie de casser l’un de leurs plus beaux échiquiers…
Les régimes conservateurs arabes crouleraient devant une démocratisation et une pacification générales de la « région ».
Les « fascislamistes » qui font tout pour exploiter la « cause palestinienne » en transformant des revendications territoriales en aspirations « théologiques » (ce qui explique en partie la déterritorialisation de la terreur terroriste) perdraient un « terrain de recrutement » de première classe.
Quant aux « fondamentalistes » juifs (en nombre croissant) qui détournent le sionisme de ses fondements « humanistes », ils jouent avec les réflexes de peur grâce à l’adversité et n’ « existent » que par le Dieu de l’Ancien testament le plus « vengeur », le plus « justicier », le plus « dompteur » qui présuppose des ennemis diaboliques.
hearts_shot_md_wht.gifC’est « l’Internationale des intégristes » qu’il faut faire exploser : cela de se fera ni par un angélisme stupide ni par un manichéisme meurtrier et suicidaire. Le premier courage, c’est d’accepter des propos dérangeants, des remises en cause, des remises à plat. C’est de faire triompher la réflexion sur les réflexes. C’est en cela que le livre de Viviane Forrester devrait être sérieusement méditer dans ce qu’on appelle encore les « Chancelleries », sans doute parce qu’elles ne cessent de … chanceler.




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