08/12/2004
Eloges de la Grenouilles (4)
C
Carnaval
La grenouille masquée
Ninnie, une grenouille à la peau presque blonde, avait, au moins, deux visages. Comme Janus ? Comme toutes les femmes…Depuis « Le banquet » de Platon, on le sait ! Eros a le visage issu des ébats d’Hermès et d’Aphrodite Pandemos, la déesse du désir brutal, exclusif et possessif. Il a aussi celui né des échanges amoureux entre le même Hermès (qui aimait la variété) et Aphrodite Ourania, déesse des amours éthérées, calmes, tendres…
Ninnie la jouisseuse était ensorceleuse et charmante. Une rainette adorable. Une vraie Maïa du paradis. Comme cette nymphe d’Arcadie qui fut mère d’Hermès. Peu de mâles lui résistaient tant elle était souriante et généreuse.« Annisette, c’est une perle d’amour », chantaient les chœurs de l’étang. « Les mâles qu’elle aime ont bien de la chance… » Zeus, la rencontrant, l’aurait prise dans une de ses cavernes secrètes où il se donnait corps et âme aux plus belles des beautés.
Mais, parfois, Ninnie ne faisait plus de risettes. Elle crispait ses traits, cassait sa voix, transformait ses yeux en boules de feu : une vraie Cruela d’enfer !…
Ninnie-la-Cruela avait, au sein même de l’étang des Amours, répandu cette folie des Humains qui s’appelle la jalousie, cette concupiscence qui tout salit, y compris les meilleurs sentiments. Et transforme l’amour en prison, la passion en torture, le bonheur en malheur et la vie en meurtrissure.
« Dans ce monde, il n’y a que deux sortes de tragédies. Celle de ne pas obtenir ce que l’on veut. Celle de l’obtenir »
Oscar Wilde
Elle avait repris à son compte un mot d’esprit d’une amoureuse exquise mais possessive : « La fidélité, je ne sais pas ce que c’est, mais la jalousie, je connais ! ». D’un regard, ses rivales, réelles ou supposées, elle foudroyait. Et le mâle coupable de jeter des œillades alentours était, par un venin diabolique, transformé en pantin... En fait, Cruella n’était pas cruelle : c’est la jalousie qui l’a rendait méchante, envers les autres mais surtout envers elle-même.
« Tu exagères », lui disait souvent Aldebert-du-Rhin, un mâle d’expériences, qui lui servait de confident. « L’Amour, c’est une sublime jouissance, une force de libération, non une prison, un esclavage, une domination. La propriété, c’est le vol : l’amour en cage, c’est la négation même de l’amour »
Parfois, Ninnie-la-sublime entendait. Parfois, Ninnie-la-Cruella- restait sourde à tous les appels. Et enflammait son courroux. Contre ceux qu’elle aimait. Et contre elle-même.
« La jalousie n’est pour une femme qu’une blessure d’amour-propre »
Anatole France
Un matin, Ninnie-aux deux visages décida de rompre avec le virus de Janus , de se guérir du syndrome de Pandélos et de se soigner de sa schizophrénie amoureuse en se métamorphosant totalement. « C’est Carnaval, je vais me déguiser. Le vrai visage, c’est le masque, a dit un sage. Pourquoi ce qui est vrai pour les humains serait-il faux pour moi ? »
Se déguiser ? Mais en quoi ? « Pas en oiseau : je ne saurais voler ! Pas en serpent : jamais je ne pourrais autant m’enrouler sur moi-même et m’étirer d’une façon aussi élastique. Pas en lion : jamais je ne pourrai rugir, même si Aldebert-du-Rhin, parfois, me traite de fauve en furie… »
Ninnie s’en trouva, bien sûr, fort hérissée, comme chaque fois qu’elle se sentait, par la vie, contrariée . « En hérisson ! Mais, bon dieu, bien sûr. Pourquoi n’y aie-je pas pensé ? Voilà une idée au poil qui tombe à pic »
Mais comment faire ? La grenouillette savait que sur sa peau lisse tout glisse…Au jardin botanique, elle alla, en grenouille pleine de ressources. Près d’un résineux, elle avait vu un cactus qui, malmené par la mauvaise saison, avait perdu toute sa toison. Courageusement, elle se roula dans la résine puis sur les piques se colla. En vrai porc-épic, elle se releva.
Dans la marre, elle se mira : « Dans ma folie, un œil j’aurai pu me crever…Mais çà va. D’ailleurs, je ne vois que mes yeux, et ils ne sont pas de hérisson. Jamais, complètement, on ne cache sa vraie nature… Qu’elle idée de transformer une peau aussi douce que la mienne en brosse à récurer les planchers? »
Bien vite, Ninnie-la-masquée fut entourée de ses amies, par une libellule alertées. Elles n’en crurent pas leurs yeux.
« Ne me dites rien, c’est ma décision. Dans le miroir, je me suis vue. Les miroirs sont les vrais révélateurs puisqu’ils ne montrent que nos masques
-Mais c’est de l’autre coté du miroir que tu vas passer, Ninnie, mon Alice du pays sans merveille., lui dit Monica, une rainette d’amour venue d’un pays celte
-Le vrai mystère du monde est le visible, pas l’invisible, répliqua Ninnie, bien assurée. Peu m’importe le danger : c’est ma face de Cruella d’Enfer que je veux éliminer. Je ne veux garder qu’un seul visage : celui de Maïa-du-paradis
-Ainsi hérissonnée, tu ne pourras plus au héron échapper, avertit Kinereth, une reinette née au bord du lac de Tibériade.
-Tu insultes notre espèce en la ridiculisant. Et tu insulte les hérissons, si gentils , si mignons, qui ne se hérissent que pour se défendre et non pour attaquer, insista Souad, une grenouillette ambrée, venue du royaume chérifien
-Le monde a été crée par des idiots afin que des sages puissent y vivre. C’est dans le déguisement que le vrai visage apparaît. Devenir le spectateur de sa propre vie permet d’échapper aux souffrances de la vie. Vos visages ne sont que des masques » , reprit Ninnie inspirée par des penseurs bien nés, avant de quitter, hérissée, cette compagnie d’amies qui ne la comprenaient plus, même un jour de Carnaval
Que pensez-vous qu’il advint ? Ninnie la masquée connut le sort des hérissons. Elle fut écrasée par un camion. L’histoire serait triste : personne n ‘échappe à son destin par un déguisement…Mais le fabuliste avait prévenu : Ninnie, c’était Janus. Une seule de ses personnalités s’était déguisée. Seule Cruella d’Enfer, grenouille de Lucifer, en hérisson s’était transformée Les masques permettent de cacher l’accessoire pour sauver l’essentiel…
« L’Amour fait naître la jalousie, mais
la jalousie fait mourir l’Amour »
Christine de Suède
Ninnie-l’Amoureuse, la Généreuse, l’Authentique, se mirait dans une marre voisine en se disant : « Je n’ai plus qu’un visage, et c’est le bon. Celui de l’amour, donc du Don. Et non celui de la possession, donc des trahisons qui hérissent tant les mâles qui m’aiment. Et qui , trop souvent, m’a gâché la vie »
Bas les masques et haut les cœurs ! C’est Mukhlis, l’ami loyal , batracien au cœur d’or qui en fut le plus heureux. Il n’y avait plus qu’une Ninnie, guérie de toutes les jalousies, cette Annisette pour qui il avait cette amitié amoureuse que seules les grandes âmes peuvent nourrir. Tant pis pour Cruella d’Enfer : elle n’était qu’un masque à élimer même un jour de carnaval.Depuis, Ninnie, fille d’Hermès et d’Aphrodite Ourania, sait aimer sans se transformer en piranha. Sans cacher son cœur en or derrière les masques de la concupiscence stupide et ravageuse qui marquent la haine, et non l’Amour.

A propos des personnages qui se transforment, des Janus, des personnages qui cachent les vraies personnalités, une amie me transmets cette image qui tue tout rêve cinématographique...
(A suivre, si vous voulez...D comme Delphe: encore un lieu saint de la mythologie européenne!)
23:10 Publié dans Les Grenouilles de Noël | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note


















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