13/12/2004

Eloges de la grenouille (11)

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(filles de ) joie


Dialogue sur un trottoir…

Pleine et sereine, lumineuse et protectrice, la Lune donnait à cette nuit strasbourgeoise des lueurs féeriques…Près d’un abri-bus de l’Avenue des Vosges, Annya la blonde, élancée et pulpeuse, jouait avec son sac en (faux) crocodile et avec son manteau en (fausse) peau de panthère…

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« Salut, lança Sabrina, la grenouille, à La P…Respectueuse. Je comprends mieux pourquoi les panthères rêvent parfois d’avoir une peau de putain…
-Une grenouille ici ? Ah ! Non ! J’y suis, cela suffit… Et ne m’insulte pas , je te prie. Trop de crapauds humains, déjà, me bavent dessus dès le matin…
-Pourquoi, parfois, te traitent-ils de grenouille ? A cause de tes jambes élancées ?
-Je ne sais… Toi, tu sautes. Moi, je me fais sauter. Toutes les femmes d’ailleurs sont traitées de grenouilles. Même celles qui écartent les cuisses en fripouilles sans faire passer à la caisse ceux qui les baisent.

« Une bonne affaire : acheter toutes
les femmes au prix qu’elles valent. Et les
revendre au prix qu’elles s’estiment »
Jules Renard
-


greta_garbo_2_jpeg.jpgToutes les femmes seraient-elles plus ou moins vénales ? J’ai entendu dire que les vraies prostituées ne sont pas toujours les putes les plus déclarées…
-Tu vois juste, grenouille. Un amant sans argent, c’est un oiseau sans aile, dit le poète…Et les corps, font parfois l’objet de commerces inavoués. Le mariage est d’argent avant d’être de cœur. Les dotes ne sont-elles pas un droit de tirage et de cuissage ?
-Chez les batraciens, tout semble plus simple et plus sain…
-C’est l’argent qui pervertit l’âme humaine…Le sens de la propriété, le besoin de tout monnayer…Même des femmes aux têtes saines jouent de leurs fesses pour trouver un travail, obtenir une promotion, vivre de rentes, faire des voyages, recevoir des cadeaux, fréquenter de bonnes tables. Le luxe et la luxure, c’est la même lumière…
-L’amour si chanté ne serait-il qu’une industrie et qu’un tissus d’hypocrisies ?
-L’amour existe. Moi-même je l’ai rencontré. Mais ce n’est ni le cœur ni le corps qui distinguent les hommes des animaux : c’est la parole. Cette parole qui permet tout, surtout le mensonge.
-Nous les grenouilles, nous sommes très bavardes. Mais le mensonge, chez nous, est inconnu. Parole de Sabrina !

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-Chez nous, la vérité est au fond des puits. Et personne ne va la chercher de peur de s’y noyer…Que veux-tu ? Nous ne savons même pas le vrai sens du mot « aimer ». Tout le monde en joue : les Hommes, séducteurs trompeurs, rarement fidèles sauf à eux-mêmes, et encore…Et les femmes qui savent si bien « faire semblant »
-L’autre jour, mon ami Momo qui vit dans mon étang et aime me sauter sur le dos comme un taureau m’a traitée de femme fatale. Qu’est-ce que cela veut dire ?
-Si ton Momo t’aime, c’est un compliment. Sinon, c’est qu’il a peur de toi…Je ne peux juger les mœurs amoureuses des batraciens, mais chez les humains, la femme fatale c’est la femme-piège.
-Momo m’a raconté l’histoire de Samson et Dalila.
-Camille Saint-Saëns en a fait un bel opéra…L’amour trompeur inspire beaucoup les créateurs. Dalila séduit Samson pour connaître les secrets de sa force. Et pour le détruire. Une espionne et une garce, cette Dalila !
-Aimer, c’est rendre heureux et partager un bonheur à deux. C’est comme cela que je vis avec Momo, même si d’autres femelles, il ravit, et si, moi, d’autres mâles j’assouvis… Comment peut-on utiliser l’amour comme une arme de destruction ?
-Séduire pour réduire, pour détruire : c’est l’arme absolue de la corruption. Aimer pour leurrer, tromper, blesser, castrer, aveugler, étouffer, exploiter. Tuer. C’est toute l’histoire de l’Humanité. Quand je pense qu’on nous méprise, nous, les filles des trottoirs !

« Je me méfie de ceux qui
n’ont jamais pêcher. Ce sont ceux
qui jettent la première pierre »
Raymond Devos


-Comme nous les grenouilles ! Pourtant nous ne commettons aucun pêché.
-Nous ne sommes pas pécheresses, nous non plus Nous, nous vendons du plaisir. C’est tout. Pas de leurre : nous gagnons notre beurre. Nous ne versons aucun poison dans les cœurs. Les hommes n’ont pas à fuir la « brûlante flamme » de regards menteurs ou l’ivresse de l’âme que suscitent les voix ensorceleuses des séductrices meurtrière. De Dalila à Greta Garbo, la femme fatale est la même Gordonne : Kundry, Salomé, Elektra, Salammbo… De vraies putes ! Pas comme moi…
-Mais tu vis de ton corps et des mirages d’amour que tu sais provoquer, Annya la Belle. Tes accroche-cœurs sont des attrapes-couillons...

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-Des mirages ? Je ne suis pas plus tricheuse que les illusionnistes, mes frères magiciens, qui ne trompent personne…Mon tour, c’est une passe. Sans tour de passe-passe. Les couillons, comme tu dis, viennent chez moi parce qu’ils ont les boules : leurs bobonnes s’occupent mal de leurs couilles. Une bourgeoise n’est jamais femme fatale : elle est fatalement bourgeoise…Et c’est parce que mon corps m’appartient que j’ai le droit de le louer si je veux, le prêter à qui je veux, en jouir avec qui je veux, quoi qu’en disent les Saintes-Nitouches du moralisme mensonger…

« Si la femme était
bonne, Dieu en aurait une »
Sacha Guitry


-Mais où est ta liberté quand, pour de l’argent, tu te transformes en chose, en marchandise, en objet, voire en esclave de ton protecteur-exploiteur ?
-Dans ma tête, ma belle amie ! Dans cette tête qui s’évade quand ma chair est pétrie comme une pâte, quand mon corps est pénétré par une verge non désirée. Je suis payée pour donner du plaisir, pas pour en prendre. Dans ma tête, je suis toujours maîtresse de mes pensées et de mes sentiments. Ce n’est pas le cas des humains qui, parfois, ne se prostituent pas avec leurs fesses mais avec leurs têtes..
-Je crois que je vais retourner dans mon étang…Les marécages humains sont vraiment trop malsains. Un jour peut-être des humains me mangeront les cuisses, mais moi, jamais, je ne goûterai leur cervelle de cuistres . Je retourne chez mon Momo. Avec lui, il fait beau…»
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Une voiture s’arrêta. Annya y monta. Sabrina la regarda une dernière fois : « Jamais je n’aurai un sac en croco, un manteau de panthère, une veste en vison, des bagues à mes doigts, des bracelets aux poignets et aux chevilles ou des colliers de perles à mon cou. Mais, jamais, je ne donnerai plaisir sans désir. La vraie fille de joie, c’est moi »


« Les jambes permettent
aux hommes
de marcher et aux femmes
de faire leur chemin »
Alphonse Allais



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