14/12/2004

Eloges de grenouille (10)

I
Initiation



Thérèse et Mumu-la-muette…


Un jour, Thérèse, qui, paraît-il, « rit quand on la baise », flirtait dans les prés de la Robertsau, cité jardinière de Strasbourg, avec un jeune galant, timide et puceau, Nanou- d’Amour.

« Que tiens-tu, là, dans le creux de ta main ? Ce n’est pas une grenouille. C’est un crapaud. Je te voyais comme une fée, mais tu es une sorcière…

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-Pas du tout, mon Nanou d’Amour. Mais il faut que tu saches que, dans une autre vie, je n’étais pas Thérèse-la-Pure, ta Sorcière bien-aimée. J’étais la sœur- jumelle de la très sainte Hildegarde de Bingen.

-Cette curieuse sainte qui a écrit un redoutable livre sur les subtilités des créatures divines René Noël m’en a parlé. A Bermersheim, dans la Hesse d’aujourd’hui, elle est née en 1098. A Rupertsberg, près de Bingen, un monastère, elle a fondé. Elle est morte le 17 septembre 1179, en laissant des testaments qui auraient dû mieux enrichir la sagesse humaine . « La chair et l’esprit sont indissociables. Le péché, c’est de séparer l’un de l’autre… Il n’y a pas de rupture entre le surnaturel et le naturel…l’éternel se nourrit du temporel, comme le temps s’abreuve au puit de l’éternité »
-Je vois que, son œuvre, tu as bien assimilée…Le crapaud, elle l’aimait. Sa verdeur diabolique peut être bénéfique. C’est pour cela que, dans ma main, cet « animal des vents dangereux qui accompagne les éclairs et la grêle » se sent en pleine sécurité. N’aies pas peur, Nanou. Ni de moi, ni de lui. Ce crapaud est un vrai guérisseur.

-Mais je n’ai pas la goutte. Et d’aucune scrofule, je souffre…

-Ne te moques pas : un jour d’une grenouille ou d’un crapaud, tu auras besoin. Et à moi, Thérèse, tu penseras. Ma sœur, Hildegarde, saura te sauvegarder. Pense seulement que je t’aime, même si une autre, tu aimes. Caresses ce crapaud : c’est mon âme que tu auras sur la peau »

Nanou avait pris la fuite…Si« le mal chasse le mal », le bien n’attire pas forcément le bien. Il quitta Thérèse et son crapaud, comme on s’éloigne d’un danger. Bien aimées ou non, les sorcières restent des sorcières. Surtout quand la métapsychologie s’en mêle…En quoi, Nanou allait-il être transformé s’il persévérait dans son intention de faire rire Thérèse ?

Mais, la vie est un étrange jeu de piste. Un jour, Nanou tomba amoureux de Muriel du Kochersberg. Une Belle, Muriel ! Cheveux d’ange, yeux cendrés, sourire tout miel, peau de soie, corps de Nymphéa… Tous les garçons qui la voyaient en rêvaient. Tous les cœurs qui la croisaient jouaient du tambour et de la trompette.

Mais Muriel était triste. Eperdument…A la puberté, sa voix s’était envolée. Aphasie. Douze ans après, elle restait Mumu-la-Muette…

Les meilleurs médecins l’avaient examinée. Les psychiatres les plus pertinents l’avaient analysée. La Faculté s’était mobilisée. Tout avait été essayé. Y compris par les marabouts et les sorciers africains, les sages indiens, les guérisseurs chinois, les mages d’Orient, les docteurs-miracles d’Amérique et les Grands Gourous de partout…

« Ah ! Frappe-toi le cœur :
c’est là qu’est le génie »
Alfred de Musset


Un jour, Nanou, qui se promenait avec elle, main dans la main, dans un sentier forestier près de Saverne, eût une révélation : Ne devrait-il pas faire appel à Thérèse, son ancienne bien-aimée qui lui avait fait peur, et aux recettes de la sainte Hildegarde, sa soeur d’un autre temps ?

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"Ensorcellement", tableau de Pierrette Gonseth-Favre (kara Art home)

« Pour faire parler une femme à cœur ouvert, lui avait dit Thérèse, il suffit de lui mettre un cœur de grenouille sur son sein gauche »

« Je t’aime, lança Nanou à Muriel, en la regardant dans les yeux. Je t ‘aime et je sais que tu m’aimes. C’est notre Amour qui te fera recouvrer la voix. Je le veux ! Aujourd’hui, pourquoi pas ? »

Au même moment, une grenouillette des sous-bois sauta sur le chemin et fixa les amoureux en lançant un strident « Kao-Kao »

« Tu vois : elle aussi, elle y croit », ironisa Nanou, en se baissant pour prendre la grenouillette dans sa main, comme, jadis, Thérèse, avait pris son crapaud des prés dans sa paume ensorcelée. La grenouille fit preuve d’une extrême docilité. « Viens ma belle coassante. Sur le sein de ma bien aimée silencieuse , je veux te poser »
Cela fut fait. Et Mumu-la-Muette poussa un cri d’effroi, ria aux éclats , retrouva sa voix et poussa un « je t’aime » qui fit chanter les feuilles, danser les fleurs, sursauter les oiseaux …et fuir la grenouillette

Depuis, c’est Mumu qui rit quand on lui fait ce qui, chez Thérèse, déclenche un rire légendaire…Plus d’un millénaire après, Hildegarde monte toujours la garde, sur le Rhin romantique : « Ce ne sont pas les grenouilles qui font des miracles. C’est l’Amour. »

Commentaires

J'ai le prénom de celles qui"rient"quand on sait les prendre. Et je vous jette un sort. c'est en crapaud pisseur que je vais vous transformer. vous en perdrez la voix...On se voit aubord de quel étang?

Écrit par : Therèse | 15/12/2004

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