20/12/2004

Eloges de la Grenouille (14)

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M
Mort


Les croque-morts meurent aussi

« Bonne année sœurette », lança, un premier de l’an, Kaltoum, les joues gonflées de sommeil, à son ami Granvillette, l’une des rainettes fétiche de René Noël qui adorait passer l’hiver au cimetière…

-Oh ! Merci. A toi aussi, bonne Année. Mais vite je vais me rendormir. Comme chaque année, personne ne pense à faire un cadeau aux fossoyeurs. Pourtant, les croque-morts aussi, sont fauchés par la mort, en toute saison, même au printemps…Et méritent des vœux…

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(tableau de Jean Remlinger)


-Que veux-tu, les humains sont ingrats, reprit Kaltoum, volontiers philosophe Et ils fuient la mort. En cela, ils ont bien tort. Même, au Père Lachaise, les plus riches et les plus grands de ce monde n’ont pas de chaise…

-Que n’y pensent-t-ils pas davantage ? Tous seraient plus sages. Le guerrier ne se battrait que pour la paix. L’escroc serait moins accroc. Le policier saurait se montrer policé. Le jaloux oublierait son courroux. Les envieux resteraient plus jeunes. Les huissiers ne confondraient plus droit et passe-droit. Les juges auraient davantage de jugement. Les banquiers ne joueraient pas les mauvais sorciers…

-Arrête sœurette, toutes les espèces de l’Humanité devraient en revue être passées. La mort fauche en toute égalité. C’est pour que les Humains connaissent la fraternité. Mais peu d’Humains savent jouir de cette liberté »

C’est guidé par ces deux grenouillettes, qu’un jour, chez un bouquiniste des bords de Seine, René, fouineur et collectionneur autant que gribouilleur, découvrit « Les Pensées d’un Fossoyeur », d’Eugène Fournier, un livre édité en 1887.... Des mémoires d’Outre-Bière d’un Croque-mort bien mort ! Sartre aurait dû les lire avant d’aller pisser sur la tombe de Chateaubriand. Cela l’aurait rendu plus indulgent…

Depuis, l’esprit du pourvoyeur-fossoyeur règne sur les étangs de Grandvillars .Pour chasser les mauvais esprits, René y déclame ses vers bien sur leurs pieds.


« Dès la naissance, le bébé crie très fort,
parce qu’il sait que l’avenir, c’est la mort »


Un jour de printemps, Grandvillette et Kaltoum se firent interpellées par un ver de terre gonflé de bonne chair :

« Que faites-vous là, sauterelles de malheur, à toujours traîner dans ce cimetière ?
-Nous y sommes parce que tu y es, bête de somme, répondit Kaltoum Toi tu te nourris des morts. Et nous, nous nous nourrissons de toi et de tes frères…

-Et un jour une cigogne va passer et vous serez dévorées. C’est la vie »


« Le vers vous ronge, grossit s’allonge
Et crève un jour. A chacun son tour »


« Le mangeons-nous maintenant ce vers de terre et de chair ? Ou attendons-nous, en souriant, qu’il se soit davantage encore rassasié ? demanda Grandvillette

-Vas-tu encore à quelque tombe t’attaquer, nécrophage sans scrupule ?, questionna Khaltoum

-Patientez si vous voulez encore mieux vous régaler. De toutes façons, je ne vous offrirai pas le plaisir gourmand que je m’offre sans honte en transformant des humains en squelettes. Une tête de mort, c’est fantastique. Les traits sont garantis ressemblants pour au moins mille ans.

-Quel cynique , tu es…

-Esthète, mademoiselle la grenouillette. Esthète et épicurien !A l’aise envers tous. J’aime caresser tous les visages, les plus beaux et les plus laids, les plus jeunes et les plus vieux, les plus lisses et les plus ridés… Dans les seins des femmes, je me love. Dans les entrailles des hommes je me fraye un passage. Même dans les tombes d’enfants, je me glisse goulûment, avec attendrissement. Et dans les bières de vieillards, je joue les fêtards …

-Jamais, tu n’es pris de vertige, ou de remords ?, s’inquiéta Kalthoum

-Parfois j’éprouve quelque dégoût, il est vrai. Même morts, certains humains sont plus puants que d’autres. Toute une vie de salauds parfume les linceuls des odeurs du déshonneur

-Pourtant, dit-on, « seuls les morts sont gens comme il faut »

-Les morts seuls disent la vérité qu’elle en soit la cruauté. Je le sais : je les ai écoutés. Moi, j’aime les morts parce qu’ils reposent en paix.

«le jour où l'on connaît la vie,
on préfère cent fois la mort »


-Pas toujours, releva Grandvillette. J’en ai vu, la nuit, se relever. Noctambules, comme des somnambules… Ils n’étaient pas, comme on les montre parfois, avec des draps blancs. Ils semblaient sortis d’un tableau de Jean Remlinger : formes de l’informe, énigmes d’ombres et de songes colorés. Comme s’ils cherchaient désespérément à s’accrocher à des à des figures humaines déjà dissoutes.




-Avaient-ils des têtes, ceux que tu as vu ?

-Non, pas vraiment. J’en ai vu avec des torses bombés comme pour un acte de bravoure impossible, avec des cous comme tendus d’effroi, avec des mains fermées en poings. Et de lents mouvements, lents. Des Sisyphe malheureux qui se dédoublent étrangement, brouillant tout, y . compris le paysage. Michel Deutsch voit dans les tableaux de Jean Remlinger des scènes sorties d’un miroir où les liqueurs de l’œil se seraient écoulées. C’est un peu ce que j’ai vu…

-Tu parles, dans les cimetières, il n’y a pas de larmes sur les miroirs. Ceux que tu as vu ont traversé le miroir. Même les revenants n’en reviennent jamais.

-Pourquoi prennent-ils l’air alors, quand la Lune est pleine, sur le coup de minuit ?

-Illusions…Mirages…Visions…Stupides nostalgies et vaines espérances…Ils sortent du tombeau, ombres parmi les ombres, pour essayer de discuter, comme s’ils pouvaient encore se rencontrer dans un bistrot. Ils sortent de leur caveau comme Rimbaud allait au fond de l’inconnu : pour trouver du nouveau.

-Tu les as entendu parler ?

-Oui, et ce n’est pas très beau. Même dans son tombeau, l’homme reste ce que disait Boileau : « le plus sot des animaux ». Ils échangent toujours des récits horribles de trahisons, et, bien des fois, j’en suis resté, tant c’était terrible, évanoui sous une croix…

-Nous, nous n’aurons pas droit à une belle sépulture avec un « çi-gît » suivi de notre nom, remarqua Grandvillette , déçue par anticipation.

-Tu parles d’un gîte ! C’est mon couvert…Les hommes ont l’obsession de leur propre trace, que voulez-vous ? « Ci gît », c’est l’ultime appel aux survivants : « Viens voir ici , si j’y suis ». Et tous finissent pas y être, le pendeur et le pendu, le voleur et le volé, l’exploiteur et l’exploitant...

« Un homme crève, fini le rêve !
Le plus altier devient du fumier »


-Les vers sont aussi dépourvus de poésie que de pieds , lâcha Kalthoum

-Détrompes-toi. Il nous arrive aussi de tomber amoureux d’une étoile. Et nous aimons regarder les fantômes danser autour des tombes : le feu-follet est leur dernier ballet. Quand vous serez mortes, les grenouillettes, vous serez comme les plus belles des ballerines. Sans ligne de chance, sans ligne de hanche. Vous ne serez même plus comme les crapauds hideux qui, dans les nuits de sabbat, jouent les sorcières saturnales. Vous ne serez plus rien. Le Néant sans l’Etre.

(tableau de Jean Remlinger)



-C’est bien pour cela que nous allons te dévorer tout de suite, ici et maintenant, sans attendre les froids baisers de la grande Faucheuse qui ne respecte rien. Et après, nous irons dans l’étang, retrouver nos mâles partenaires, faire l’amour au présent. Car seul l’Amour fait reculer la mort. »

Grandvillette et Kaltoum s’exécutèrent en un instant. A Grandvillard, l’étang est à deux pas du cimetière…Eros et Thanatos ne se tiennent-ils pas par la main ?


(A suivre...N, comme NOÊL, sans doute...)



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