25/12/2004

Eloges de la Grenouille (18)

P
Pâques

« Tu es la résurrection »




Maria-la-blonde avait quitté les remparts de Varsovie pour un étang des bords du Rhin où, comme dans sa Pologne natale, on savait respecter les traditions. Un jour de printemps, elle rencontra René Noël, sur les marches de l’Opéra où elle sautillait comme un petit rat.

« Pourquoi t’appelles-tu Noël ? A cause de ta barbe et de ta générosité de Père Noël ?

-Eh, eh! Grenouillette, tu es bien curieuse …Pour moi, chaque jour est une re-naissance, donc une nouvelle naissance. C’est Noël tous les matins. Et chaque rencontre est une con-naissance, une naissance nouvelle.
« Je suis qui je croise, qui je rencontre. C’est l’appartenance à l’humanité qui nous rend homme. La spécificité humaine réside dans la capacité de construire une personne à partir de l’individu produit par la nature »
Albert Jacquard

-Tu es comme les grenouilles, toi. Tu aimes la vie.

-Oh ! oui, un peu trop même…Il faudrait que parfois, comme toi, je puisse hiberner un peu. Mais pour être franc, j’ai pris ce nom surtout parce que c’est l’anagramme de Léon. Léon, c’était mon père.

-Voilà un bel hommage du fils au Père. « Au nom du Père » : c’est l’une des prières des humains que j’aime le plus entendre. Le « minuit chrétien » me plaît bien, aussi. Mais comme tu le sais, à Noël, je dors…
-Pour être en pleine forme à Pâques et écouter les chants joyeux de la résurrection…

-Il m’arrive même, certaines années, de faire le voyage de Rome, pas avec les cloches (je ne crois pas en ces sornettes) mais pour retrouver mes copines du Vatican

-Un long chemin…

-Oui, mais plus agréable que celui de Damas ou que le Chemin de la Croix. Tu le sais,nous, les Grenouilles, nous sommes à l’origine de presque toutes les fêtes. Depuis longtemps. Parce que nous sommes, depuis des millions d’années, les symboles vivants de la fertilité, donc de la transmission, de la vie qui survit à la mort. Je ne comprends d’ailleurs pas pourquoi, chez vous, c’est le lapin ou les œufs de poules qui symbolisent Pâques. Comme si le lapin et la poule pouvaient copuler ! Tu connais nos œufs : nous les pondons avec plus de générosité que n’importe quelle espèce…

-Oh ! Je le sais depuis que je suis gamin ; deux à six mille œufs sortent de vous pour être par vos mâles fécondés. Quelle portée !

-C’est notre vitalité qui nous permet d’être des reines sous toutes les latitudes. Et nos œufs n’ont pas de coquille !C’est notre élan vital qui fait de nous les inspiratrices suprême de Pâques, fête de la résurrection, donc de la vie. La Résurrection, chez nous, les Batraciens, c’est même Pâques sans Vendredi Saint car nous ne sommes pas un peuple violent qui confond la justice et la vengeance. Nous ne sommes pas de ces espèces qui ont besoin en permanence de bouc-émissaires pour excuser leurs propres faiblesses.

-Le bonheur de vivre, sans la douleur du Chemin de Croix et la tragédie de la Crucifixion :On en rêverait ! Et pas seulement dans la civilisation judéo-chrétienne…

-Sais-tu que chez les Chrétiens coptes d’Alexandrie, du Caire et d’ailleurs, sur les lampes-grenouilles, on pouvait lire : « Je suis la Résurrection » ? C’est pas parce que nous savons incarner le temps dans toutes ses dimensions

-Là je te sens venir. Vous incarnez le Temps initial, le Temps cyclique, le Temps éternel. Le Temps de tous les Temps…et même le temps qu’il fait puisque vous êtes les idoles, les fétiches des météorologistes. La grenouille d’Albert Simon est dans les mémoires de tous les gens de ma génération. Et dans les journaux, à la télévision, c’est vous qu’on utilise, souvent avec humour, pour symboliser les variations du baromètre et les évolutions probables du thermomètre.

-Ne me parle pas de ces abus de pouvoir de quelques humains sans grande imagination, qui nous ridiculisent avec des lunettes de soleil, des écharpes, des gants ou des maillots de bains. Le temps qu’il fait, il faut le prendre tel qu’il vient. Nous, nous savons nous adapter. C’est dans notre peau. Mais je te parle du temps métaphysique.


« Les frétillantes et pétulantes bêtes des étangs
cernent de toutes parts l’univers mental des Humains.
Genèse du monde, génération spontanée, crue vivifiante,
fécondité des femmes et de femelles,
espérance d’éternité : elles sont partout »
Pierre Lévêque


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-C’est pour cela que les Anciens, en Haute Egypte, plaçaient des « frog-lamps » auprès des défunts comme symboles de l’immortalité.

-Oui, nos chants et nos danses sont d’Amour et de foi en une vie éternelle. Nous devrions d’ailleurs être aussi au centre des Pâques juives. Le Passage, le Pessah, c’est le saut. Nos sauts ! « Exister c’est sauter hors de soi, au-dehors et au-delà de soi-même » , dit Ouaknin. Ce sont des appels de transcendance, de transcen-danse, des danses qui élèvent non seulement le corps, mais l’esprit.

-Là , tu exagères…Encore une peu tu vas me dire que la grenouille est le symbole universel non seulement de la fertilité et de la vie éternelle mais aussi de la sagesse, de la quête d’un plein épanouissement…

-Un jour, je te présenterai des sœurs venues d’Asie. Tu verras si, nous les grenouilles, nous ne sommes pas l’incarnation de la Grande Harmonie ? Le Tao, c’est la Voie. Et le chemin en tout et pour tout compte plus que le but. Comme le destin importe plus que la destination. Malheureusement, aujourd’hui, ce sont les humains qui ne connaissent plus les voies de la sagesse. Ils en souffrent , mais nous aussi…Ils écourtent nos vies ! En nous assassinant ou en nous empoisonnant.

-« ¨Pardonnez-leur… Ils ne savent pas ce qu’ils font »

-Pesticides, pluies acides, engrais, DDT, poisons chimiques, excès d’ultra-violets à cause du trou dans la couche d’ozone…Les humains nous empoisonnent en s’empoisonnant eux-mêmes. Et ils nous écrasent en plus, avec leurs camions et les voitures. Ne fais jamais l’amour au bord d’un chemin. C’est la mort assurée. Eros crucifié par une société bagnoleuse . A quoi bon parler de sagesse ? Sainte-Ménéhould, la protectrice des grenouilles et des étangs, devrait se montrer plus active…

-Reconnais tout de même que les Humains font des efforts pour vous protéger. Avec des lois, sur terre et dans l’eau, et des équipements : Ici des filets protecteurs : plus de 1 500 kilomètres dans la seule région du Sundgau, dans le sud de l’Alsace. Là, on construit des « crapauducs ». Vos migrations nuptiales, dans les régions civilisées, se font en toute sécurité. Vous êtes tellement protégées, que les amateurs de vos bonne chairs doivent importer vos sœurs venues d’ailleurs, d’Inde , d’Australie, de Hongrie… C’est désespérant. Dieu sait pourtant qu’on vous aime, pas seulement où l’on vous fête en vous dégustant : de Vittel à Pfaffans …

-Notre vrai problème, c’est l’urbanisation des campagnes. Les points d’eau sont de plus en plus éloignés les uns des autres :vos villes sont nos déserts.

-Que veux-tu ? Mais vous savez vous adapter. N’avez-vous pas survécu aux dinosaures ? Vous survivrez aux Hommes …qui semblent rêver d’un Vendredi Saint sans Pâques, sans résurrection. Et d’un Noël sans Nativité, sans étoile du berger, sans espérance.

-Toi, René ,tu as été et tu seras encore une grenouille.

-C’est le sort que j’attends en effet. Je retrouverai Salvador Dali et quelques autres pour qui le paradis est peuplé de grenouilles qui coassent divinement. Et éternellement »

« L’éternité, c’est long.
Surtout vers la fin »
Woody Allen



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