25/12/2004

Eloges de la Grenouille (17)

Q
Quenouille

Zabou et Juju du jujubier

Un soir d’été, Lolita-la Frayeuse fut prise au piège des allumeuses…
Follement amoureuse, elle tomba d’un indifférent qui ne l’aimait pas.

« Tu es bien trop frivole
Pour que vers toi, je vole.
Je sais aimer comme un fou.
Mais pas comme un sot »


Outrée et malheureuse d’être rejetée, prise pour une gourde usagée,
une banale quenouille ou une femme-nouille, Lolita voulut se noyer.
Mais Zabou, en reinette malicieuse, policière, juge et guérisseuse,
vint de la mort et du désespoir la sauver.

« Tu es bien trop friponne
Pour que je t’abandonne !
Une autre vie t’attend
Au fond de mon étang »



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Lolita-la-Frayeuse, quenouille, devint Frog-la-Vengeuse, grenouille

Zabou, en cheftaine, lui ordonna : « Depuis des millénaires, les mâles nous transforment en quenouilles et prennent nos ventres pour des citrouilles… Ouille.. ouille… ouille. Malheur à leurs bouilles. Pas de molles couilles : tu dois être intraitable. L’incorruptible, c’est toi. Aucune tendresse, même pour celui qui célèbre tes fesses. »

Frog-la Vengeuse lui promit : « En rien je ne serai faible. Lolita- la- Frayeuse savait attirer les mâles. Vengeuse et vengeresse, je saurai les châtrer. Je ne les allumerai que pour mieux les faire brûler. ».

Tout mâle séduit fut éconduit.
Et le plus sincèrement amoureux
Fut le plus odieusement malheureux.

« Il est interdit de m’aimer
Je ne peux le supporter… »


Un matin, pourtant, Lolita-la-Vengeuse rencontra Guitou-de Sussheim, un Prince charmant qui faisait profession d’homme de lettres ! A la Poste, ce messager du bonheur ne distribuait que des lettres du cœur…

Avec ses moustaches bien taillées et ses yeux gourmands, Guitou de Sussheim fit revivre à Frog des sentiments que Lolita adorait mais qu’elle avait juré de ne plus connaître. « Ce jeune Homme séduisant doit être un bon amant. Je le sens latin de cœur et slave de sexe. La poésie et la force. Plutarque et Attila. Pourquoi me priverais-je des plaisirs que peuvent procurer ses talents ?Qui pourrait résister à une telle alliance ? Le violon et le tambour, le luth et le clairon. Après tout, de la vengeance, j’ai éprouvé tous les plaisirs. Je m’ennuie, maintenant. Et Zabou m’a sauvée sans aucune condition me poser. Aux sirènes de Guitou- l’Heureux- Messager, je ne veux résister »

Entre les jambes de Guitou-de-Sussheim, Frog, qui se souvint de son passé de Lolita, se glissa, malicieusement et voluptueusement. Magiquement. Sur ses mollets bien dessinés, elle se frotta langoureusement…Comme elle savait faire, jadis, quand, avec ses jambes d’araignée, elle savait tisser sa toile fatale autour des hommes pris au piège des amours bien tapissées. De Lolita-la-Frayeuse, Frog-la-Vengeuse avait su conserver les atouts les plus pernicieux. Et les plus diaboliques. La séduction n’est pas qu’un jeu : c’est un sortilège.

« Eh ! Eh ! La grenouille
Je te sens bien fripouille »


En bonne protectrice de celles et de ceux qu’elles sauvaient pour mieux les posséder, Zabou suivait la scène de près, en vraie veilleuse de l’étang. Elle décida de s’amuser. Et de tester sa Lolita. Elle redonna à Frog-la-Vengeuse les apparences perdues de Lolita-la-Séductrice…

En ravissante fée, Frog fut transformée.

Médusé, le Prince Charmant, Guitou-de-Sussheim, messager du bonheur, préposé du cœur, facteur de tous les plaisirs, n’en croyait pas ses yeux …Jamais, il n’avait vu de tels attraits froufroutants. Jamais il ne s’était ainsi senti happé par un champ magnétique aussi fort. Jamais son sang, même par les pires fièvres, n’avait bouilli autant. Et jamais ce que les Chinois appellent la « Tige de Jade » n’avait été autant à la fois arbre de vie et buisson ardent.« La bandaison, papa, ça ne se commande pas », rechanterait Brassens, qui n’abusait pourtant pas des liqueurs des Caraïbes, des racines de Ginseng, des confits de gingembre et des laits au miel magique des grenouilles de l’Euphrate, du Nil, du Mékong, de l’Amazone ou du fleuve Amour…

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Ses yeux ? Riches de promesses.
Ses cheveux ? D’une folle noblesse.
Ses seins ? En pleine allégresse.
Ses hanches ? D’une vraie déesse.
Ses jambes ? D’une jolie princesse…

« Une telle beauté,
Jamais n’ai rencontré
»
Elle dansait, friponne.

Elle souriait, folichonne.
Elle virevoltait, polissonne.
Elle s’imposait. En madone.

Ebloui, abasourdi, Prince-Charmant
Tendit une main, naturellement :
Les vrais yeux de l’homme séduit
Ne sont-ils pas au bout des doigts ?


« Son fiel se crève sur son cœur
Puis sue, dieu quelle sueur… »
François Villon

Mal lui en prit.


Pas cette fois…
Il est de très mauvaise tactique
De se montrer vite trop tactile…

Un bonheur qu’on ne touche pas des doigts reste un fantasme. Mais le rêve impossible qu’on veut prendre en mains ou par le bout des doigts peut se transforme en cauchemar. « Touches pas au Grisby ! ». Les vrais Trésors brûlent les doigts. Blasphémer, c’est se sur-estimer. Et c’est oser toucher. « Ne pas toucher » : c’est le mot d’ordre de tous les musées. Le divin, c’est l’inaccessible. L’intouchable n’est pas le pauvre ou le pestiféré, mais le trop riche, le trop beau, le trop béni des dieux. L’inaccessible.

Zabou, la geôlière, veillait. Elle n’avait suscité l’hommage que pour mieux condamner l’outrage. Le Prince Charmant perdit sa peau .Et Guitou-de-Sussheim fut transformé en crapaud. Lolita, par Zabou-la-Faustienne une fois de plus transformée, fut condamnée aux travaux forcés au pied d’un Jujubier.

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Le Jujubier ? L’Arbre de l’Eternité et de l’Extrémité. Aux frontières des Divinités. Aux limites entre la vie et la mort. Aux bornes entre le vivable et l’invivable. « Quand les bornes sont franchies, il n’y a plus de limite », se plaisait à dire Pompidou, homme d’Etat et de lettres, amateur de poésies et de finances. Le jujubier est l’arbre de tous les défis, de toutes les contradictions, de tous les défis. L’arbre-frontière par excellence…Entre le Nord et le Sud, entre le fertile et l’infertile, entre la Vie et la Mort. C’est l’arbre de tous les défis.

« Lolita-la-Séductrice, tu ne sais pas retenir les leçons de la vie. Trop d’hommes malheureux , tu as rendus. Tu voulais les séduire et non les aimer. Le destin s’est vengé. Un jour celui qui tu as aimé t’as fait le pire des affronts : l’indifférence ! Sauvée par moi d’un désespoir stupide, tu m’as trahie. Et de la séduction encore, tu as voulu jouer envers un Prince Charmant ridicule qui n’as pas su résister aux sirènes de ta fausse beauté, par moi seule ressuscitée. Au Jujubier, tu seras attachée, pour l’Eternité. Et, les faibles femelles, tu sauras protéger de tous les mâles concupiscents. En religieuse du dévouement. En sainte, je vais te transformer »

Lolita se transforma une nouvelle fois.

Elle devint, par le pouvoir de Zabou, « Juste-Justicière », Juju-du-Jujubier.

Aux confins du désert, là où les jujubiers demeurent les seuls végétaux qui résistent à la sécheresse, elle ne se nourrissait que de jujubes, fruits des Immortels.

Elle respectait, à la lettre, les vœux de chasteté prononcés pour l’Eternité. Et elle passait ses journées à sauver, à protéger, les femelles trop agressées par des « Priape » trop gourmands, par des mâles trop concupiscents, par des Phallus ambulants, trop peu conscients des « liaisons dangereuses » qu’ils souhaitaient, bestialement, entretenir avec les Lotis, ces nymphes timides, trop naïves ou trop offertes. Trop généreuses.

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Les Obsédés du Sexe qui confondaient Amour et Possession, plaisir et domination, séduction et conquête, se retrouvaient dans les marres au diable, piqués mortellement par les épines du jujubier.

Ils étaient donnés en pâture aux femelles les plus cruelles…Les Lilith, nymphes vampiriques de la curiosité. Les Lamies, ces suceuses de sang. Les Empuses, ces violeuses de mâles, castrés et vidés de toute leur énergie, pendant leurs sommeils.

Des millénaires plus tard, Zabou-l’Amazone, métamorphosée en femme moderne, créa des associations de défense des « femmes battues » : la « révolte des quenouilles » s’annonçait comme une vraie une vraie guerre des sexes..

Les Jujubiers, aujourd’hui, ne sont pas qu’aux confins des déserts. Ils sont au cœur même de nos villes. Malheur à ceux qui s’y frottent ! Ils s’y empoisonneront.

Pourtant, des « Priape » courent toujours après des « Lotis ». Des Lolita jouent toujours les séductrices inaccessibles ou les amantes homicides. Et des amours sans retour provoquent bien des blessures non guérissables .

«Que voulez-vous? Seules les grenouilles le savent :toujours, dans les tentations d’Eve, Eve retombera. Sans cesse, dans celles d ‘Adam, Adam replongera. Les pommes n’y sont pour rien. Les serpents non plus. Mais dans les étangs, on sait philosopher utilement. Des jujubiers, on sait se méfier. D’autres plantes de l’Eternité ont moins de griffes. Et de poison. Les fleurs des vrais Amours n’ont pas d’épines…
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