25/12/2004

Eloges de la grenouille (19)

R
Rire

Leila, la Rieuse…

« Merci, ma Belle. Tu m’as réveillée. Ton rire m’a fait sortir de l’Hiver. Tu m’as ressuscitée… Mais pourquoi ris-tu autant et si fort ? Si tu avais été sur le Titanic, c’est l’iceberg qui aurait coulé. Ne vas pas sur la Mer de Glace : elle fondrait…Et s’il est vrai que « le rire est propre de l’Homme », bien des Hommes, tu dois foudroyer.

Ton rire doit plaire aux Humains : il donne chaud au cœur. C’est davantage qu’un rire : un aphrodisiaque…Une vitamine de vie. Mais les Humains ne doivent-ils pas s’en méfier ? Tu as un rire qui tue »

C’est Phoénix, la grenouille libanaise, née à Byblos et immigrée en Alsace, qui sortait de son sommeil hivernal grâce à Leila, une fée venue du Magreb, enrichir la France, qui savait que le rire, chez les Humains, pouvait faire des miracles…

Leïla-la-Rieuse ? …

Une femme, brune. Simple et nature, mais « extra-ordinaire », donc « hors du commun ». Et « hors du temps »…A coté des chemins trop battus, des sentiers trop fréquentés. Ou trop bien tracés. Des « lieux communs » devenus trop anodins.

Leïla ? Une muse. Une héritière des déesses non dévoreuses d’énergies masculines mais donneuses de bonheur aux hommes dignes d’elle, donc dotés du privilège de savoir se donner. Un éclat, non de rire mais de cristal et d’or, cette Leïla d’Amour, exigeante mais généreuse…


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« Entrez par la porte étroite, parce que
la porte de la perdition est large (…)
La porte de la vie est petite, la voie qui y mène est étroite.
Il y en a peu qui la trouvent »
Saint Mathieu


Ses yeux ? Des foyers de braise. Avec cette lumière rougissante qui dans chaque crépuscule fait poindre l’espoir d’une aube épanouie. De telles Déesses créent l’impatience.. Et l’effervescence. Malheur aux impatients…Leila sait les gêneurs écarter et les passions excessives maîtriser.

Son front ? Une aire à baisers d’amour doux et tendres. Sa poitrine ? Deux volcans en feu que des mains élues, seules, peuvent maîtriser Ses lèvres ? Pulpeuses, comme les fruits les plus chargés de jus. Ses doigts ? Gourmands et malins. Coquins et fouineurs. Subtiles et sculpteurs. Son bassin ? Magnétique…


« Tout Bonheur que la main
n’atteint pas n’est qu’un rêve »
Joseph Soulary



La Belle Leïla s’arrêta de rire. « Est-ce qu’un fou rire peut rendre folle ? Est-ce que des pensées solitaires peuvent ainsi provoquer des hallucinations aussi insensées? »

Mais non : Leïla ne rêvait pas. Dans ce parc de la Citadelle, héritage strasbourgeois de Vauban, où elle aimait se promener, seule ou accompagnée, une petite grenouille, la peau encore fripée par un long sommeil, la fixait du regard et lui parlait…

« Tu es surprise de m’entendre parler? C’est parce que tu oublies que si toi tu parles et tu ris, c’est grâce à mes ancêtres batraciens. Ce sont eux qui ont transmis la parole aux humains…

-C’est cela, oui. Que me chantes-tu là ? Au début était le Verbe. Et la Parole était Grenouille, répliqua Leila, en éclatant de rire à nouveau, bien sûr. Mon nom signifie « une nuit ». Voudrais-tu me faire croire que je rêve en plein jour, toute en éveil ?

-Attention, tu vas t’étouffer avec ton rire brûlant, reprit Phoénix-la Reinette, heureuse de renaître à la vie en ce printemps précoce qui met toute la nature en fête

-Je ne sais pas même si je ris de toi ou de moi. Je revis la création du monde : Big Bang dans l’étang !

medium_dancing_.jpg-Continues de rire : tu as raison. C’est le soleil qui éclate dans ta bouche. Et je suis fille du SoleiL Ris jusqu’aux larmes : j’ai besoin d’eau. Grâce à toi, je suis comme Homère : « j’entends le rire inextinguible des dieux » Ris si tu es sage, exhortait Martial, bien avant Rabelais pour qui le rire était le « propre de l’homme »

-Quelle érudition! Ton étang doit être un vrai bouillon de culture…

-Les Humains ont la prétention d’avoir le monopole de la connaissance…Crois-tu que l’hiver je ne fais que dormir? Je lis, je réfléchis. Autrement, je ne pourrais pas connaître et comprendre les humains…D’ailleurs, je viens du pays d’Andrée Chédid, poétesse « du sommeil délivré » et de la « Cité fertile ». C’est elle qui disait : « L’Amour est toute la vie »

-Puisque tu es aussi maligne, expliques-moi pourquoi je ris tout le temps, même quand mon cœur est lourd du deuil d’un amour sans retour, quand j’ai l’âme en peine, quand mon corps est dans une solitude glacée et triste.


« Si on mourait de toutes les
aventures d’Amour, il n’y aurait plus
personne pour les raconter »
Marcel Pagnol


-Rien n’est sérieux en ce monde que le rire, disait votre bon Gustave Flaubert qui se déguisait en madame Bovary…

-Mais le rire est satanique, non ? , reprit Leila, toujours inquiète de touts ses faits et gestes, voire de toutes ses pensées parce qu’elle a la plus belle des intelligences, celle qui conduit aux doutes et non celle qui forge des certitudes

-C’est pour cela qu’il est si humain…, ironisa Phoénix, pleine d’humour en ce beau jour. Mais le rire est plus sage que satanique. Il faut rire avant que d’être heureux de peur de mourir sans avoir ri. Comme le Barbier de Séville du Sieur Beaumarchais, tu te presses de rire de peur d’être obligée d’en pleurer

-Je ne savais que les grenouilles avalaient des dictionnaires de citations…

-Les Humains sous-estiment toujours les animaux, surtout les petites bêtes de mon espèce… C’est ce qui les rend si souvent ridicules. Heureusement, comme disait Cocteau, les plus ridicules ignorent le ridicule. C’est ce qui les sauve…

« Les sots, depuis Adam,
sont en majorité »
J-F Casimir Delavigne


-Là, tu deviens philosophiquement grave, lâcha Leila. Mon rire en est cassé.

-Parce que ton rire a une source : l’angoisse. Cette angoisse que tu veux gommer en toi. Mais il est plus difficile pour une femme de s’échapper de ses angoisses que pour une grenouille de sortir de l’hiver…Ris encore, je t’en prie. Jules Renard l’avait dit : « Les humains sont ici bas pour rire. Ils ne pourront pas rire après ». Au purgatoire, le rire sera déplacé et dangereux. Et en enfer, ce ne sera pas convenable…Au fait, sais-tu pourquoi Isaac, le fils d’Abraham et de Sarah, fut appelé Isaac ?

-Je sais qu’ils ont eu un peu de difficultés à faire cet enfant, car Sarah avait abusé « d’herbes de la sécheresse » qui l’avaient rendue stérile. C’est même pour cela qu’Abraham a fait un Ismaël avec Hagard, sa sensuelle servante. Tout n’est pas très moral dans les Saintes Ecritures…



-Là n’est pas la question…Isaac, c’est Itshar, ce qui chez les Hébreux, veut dire « il rira », « celui dont le futur sera fait d’un rire éternel » C’est pourquoi, l’éclat de rire marque une cassure du destin, l’ouverture de la « porte du Destin ». Tu connais la formule : « Dieu rit et le monde fut »…Avec nous, les grenouilles toujours là parce que nous avons mieux compris que d’autres espèces que l’humour est un cadeau de Dieu. Par le rire, le Créateur offre à l’Homme ( et à la femme) la chance de son futur…

-Une belle histoire. Mais moi, je suis fille d’Ismaël, donc de Hagard, la servante qui savait si bien préparer des bains de lait d’ânesse, de miel et d’huiles parfumées…

-Sais-tu que c’est le rire qui a réconcilié Sarah, jalouse, et Hagard, engrossée par Abraham dans une nuit d’ « extase gourmande » ?

-Leur rire ne les a pas empêchées de se fâcher. Sarah a même chassé Hagard, qui est partie, seule dans le désert, avec son ventre plein du fruit de plaisirs adultères

-Oui, mais c’est par le rire qu’Abraham a fêté la naissance d’Ismaël. C’est quand elle a su , grâce à dieu, rire d’elle-même que Sarah, malgré les rides de l’âge, a connu le plaisir jusqu’alors inconnu, « calme et moelleux », que vous appelez l’orgasme. Et c’est par un rire encore que Sarah et Abraham accueillirent Isaac. Marek Halter m’a tout raconté : « Impossible de cacher le rire. Impossible de mentir à Dieu »

-Mais toi, ris-tu ? , interrogea Leila



-De tout et de rien, surtout de vous les humains. Votre « Comédie humaine » est tellement tragique que j’en pouffe de rire en permanence…J’adore votre humour involontaire, surtout, comme dans cette histoire de Lichtenberg reprise par Freud. Tu la connais ?

-Racontes toujours.

-C’est l’histoire de l’aveugle qui demande au paralytique : « Comment vas-tu ? ». Le paralytique lui répond : « Comme tu vois ! »
-Ce n’est pas bien de te moquer des handicapés.
-« Boiter n’est pas pécher » et, nous les batraciens, nous sommes comme vos poètes : nous boitons toujours un peu. « La vie rieuse s’invente en s’avançant », explique votre lucide Marc-Alain Ouaknin, si amoureux des libellules… et de la libido

-La libido pose souvent des problèmes qui n’ont rien de risible, reprit Leïla sans rire…
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-Pas chez nous…N’as-tu donc pas lu « Baubo. La vulve mythique » ?, répondit la grenouillette de Phénicie. Pourquoi crois-tu que les Etrusques et les Anciens Grecs nous ont laissé autant de statues, de peintures, de statuettes de femmes, de grenouilles, de Gordonnes, de crapauds (femelles et mâles) qui rient en exhibant leurs sexes ou en tirant des langues phalliques ?

-Pardonne-moi : je n’ai pas ton érudition, petite grenouille savante. Moi, je suis comme Jean Gabin chantait : « je sais que je ne sais rien ». Et c’est déjà un savoir lourd à porter…

« D’où avons-nous surgi ? Où vont nos pas et
pourquoi ? Nous habitons cet inconnu, ce mystère.
Qui ne l’éprouve, qui ne l’a pas éprouvé ?
Nous suffoquons à l’intérieur des mots »
Andrée Chédid (La Cité fertile)


-Tu es sage, Leïla. Et c’est pour cela que tu ris si bien. Le rire vient des profondeurs de l’être, donc du sexe. Rire, c’est jouir. A gorge déployée. Et à sexe excité. De doctes experts l’ont dit bien avant moi. Les hommes rient devant le sexe des femmes pour exorciser les visions et les pulsions inconscientes que cette caverne charnue engendre en eux.

-Et les femmes ?

-Elles rient devant leur propre sexe pour se dédouaner d’excitations libérées de toute fonction de reproduction, de fécondité. Le rire, c’est le plaisir pour le plaisir. Et par seul plaisir.

-Il est vrai que les légendes de Déméter la Grecque et d’Amaterasu, la Japonaise lient intimement le rire et des visions de femmes accroupies, jambes écartées, sexes offerts, se souvint Leila, en songeant à quelques gravures jadis aperçues chez des compagnons de route amateurs d’estampes un peu coquines.

-C’est ce qu’on appelle la position de la grenouille », lança Phoenix-la- Reinette en s’éloignant d’un saut de Leila-la Rieuse qui, médusée, prise d’effroi, éclata… en sanglots.

Chamfort avait sans doute raison : « La plus perdue de toutes les journées, c’est celle où l’on n’a pas ri »

Séchant ses larmes avec un nouvel éclat de rire, Leïla téléphona à un ami. Rire à deux, c’est encore mieux…



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