30/12/2004
Eloges de la Grenouille (20)
S
Satan
La Bête du Diable
« Fiches le camp », hurla Elie-la-vertueuse…
Surnommée Sainte- Zabeth-la- Glaciale pour sa sécheresse de corps, et Jurassique Parque pour sa frigidité de cœur, Elie-l’inacessible, lisait, au bord de sa piscine, de Rosheim, protégée des regards indiscrets comme par un bunker, quand une jolie petite « grenouille de Darwin » osa faire irruption dans sa solitude délibérément glacée malgré le Soleil
La grenouille de Darwin est, sur le dos, noire comme le charbon, donc comme le diable, et, sur le ventre, tachetée de rouge comme une coccinelle, donc comme une « Bête du bon Dieu ». Elle est telle qu’on la voit. Au choix. « Nos jugements nous jugent » , redirait Paul Valéry.
« Ici, dans cette ville d’Alsace, où même les pierres sont des fleurs, nous sommes bénis des Dieux : Le diable y est hors -la-loi. Hors des murs, Satan ! Ou je veux te voir tomber comme l’éclair », lança Elie-la-vertueuse en tentant de faire fuir la grenouillette avec le livre de René Girard qu’elle lisait pour se divertir des manuels de psychologie dont elle se gavait habituellement.
-Mais je ne suis pas le diable, répliqua, calmement, Darwinette, en fixant du regard Elie malgré la menace du livre transformé en arme, ce qui est la marque des lettrés incultes ou des érudits non cultivés
-Tu es le Diable, l’incarnation du Diable, comme toutes tes semblables, quelle que soit leur couleur…C’est écrit dans les saintes écritures., reprit Elie en forçant la voix. Tu es l’une des « immondes bêtes » des plaies d’Egypte. (Exode VIII, 5, 15). Et l’Apocalypse selon Saint-Jean fait de toi le symbole vivant de tous les péchés, de toutes les turpitudes, de toutes les tentations sataniques. Tu es le Diable en personne. Tu viens de l’enfer. Tu es l’Enfer.
«Alors de la bouche du Dragon, de la bouche
de la Bête et de la bouche du faux Prophète,
je vis sortir trois esprits impurs, comme des grenouilles.
Ce sont, en effet, des démons »
L’Apocalypse (16.13-1)
-Tu sais, femme pieuse, j’ai beaucoup voyagé, répliqua la grenouille noire. Et je sais toutes les représentations qui sont faites de moi et de mes semblables à travers le monde. J’ai vu les tableaux de Béatus de Silos, de Béatus de Facundus. J’ai vu les tapisseries der Nicolas Bataille, les croquis de Hennequin de Bruges, les gravures sur bois de Dürer, les toiles de Jérôme Bosch, champion en fantasmes toute catégorie, avec son « Jardin des Délices ». Dans sa campagne de Bois le Duc, les bourgeois bien pensants obligeaient les prostituées à porter des foulards illustrées d’horribles dessins de grenouilles, ces Bêtes du Diable.
-Quelle culture ! Et alors ? Toi, tu es encore plus diabolique que tes semblables puisque je crois savoir que, chez les Rhinodermes de Darwin, ta famille, les mâles avalent les œufs après la ponte des femelles…
-Oui, pour qu’ils se métamorphosent dans notre sac vocal. Chez nous, les enfants sont vraiment faits à deux ! Ce n’est pas comme chez vous les humains, où l’homme devient inutile… Je m’étonne qu’une femme aussi charmante que toi soit habitée par des images d’un autre temps. Rosheim est sortie du Moyen-Age, non ? En fait, ce qui te fait peur en moi, c’est ce qui t’effraie en toi…
« La femme est semblable à une
eau très profonde dont on ne
connaît pas les remous »
Vizir Ptahotep (ancienne Egypte, 2600 av J-C)
-Que dis-tu là vilaine bestiole ?
-C’est une grenouille qui te gratouille quand tes sens sont en effervescence, quand tes papouilles te chatouillent, quand tes seins bandouillent, quand ta vulve se mouille…Tu as peur de toi-même et de tes chaleurs mal assumées, Sainte-Zabeth-la-Glaciale. Et j’imagine que, dans le sexe des hommes, tu vois des crapauds recouverts de pustules. Tu me détestes comme tu détestes les serpents. Car tu es vipère et tu rêves de postures que ta bonne éducation réprouve…pour te mettre à l’épreuve.
-Mais tu m’insultes. Comment, d’ailleurs, connais-tu les surnoms injustes dont on m’affuble ? J’en reste bouche bée.

-Bouche béante , oui. Bouche gourmande, plutôt…Tu n’es pas la sainte que tu rêvais de devenir dans ton enfance bercée par des contes trop moraux. Tu te voudrais âme, esprit, vierge pure. Or, ton corps crie ses envies de grenouille baiseuse. A genoux, parfois tu te mets, non pour prier mais pour imaginer te faire prendre par derrière, ou par le derrière. Vieux rêves naturels de fesses à fesses qui valent tous les faces à faces. Je sais de quoi je parle. Ce sont tes propres turpitudes que tu projettes en moi. Mais peut-être aie-je tort. Ce peut être ta frigidité qui te rend si nerveuse…
« Si les femmes étaient
sans fesse , que ferions-nous
de nos mains, pauvres humains ? »
Raoul Ponchon
-Mais tu m’ennuies et me blesses, vilaine créature de l’enfer, petite peste démoniaque, sorcière satanique. C’est stupide que je sois en garbouille avec une grenouille. Je fais de mon corps ce qu’il me plaît. Et je m’offre à qui j’aime et à qui je veux sans fausse honte et sans culpabilité. Pour qui te prends-tu ? Ce n’est vraiment pas un hasard si ton espèce est maudite. Tu es dans ma propriété. Dans ma piscine. Tu regardes mon corps.
-Rassures-toi je te viendrai ni sur ta main, ni sur ton sein, ni sur ton ventre…Es-tu sûre d’ailleurs de bien t’appartenir ?…Paul Valéry avait sans doute raison :«Une femme intelligente, c’est une femme avec laquelle on peut être aussi bête que l’on veut ». Avec toi, je me régale…
-Ne sois pas aussi misogyne que les humains. Revenons à ton espèce…J’ai lu, donc je sais : je ne suis pas psychologue pour rien…Tu parlais de mes seins. Une grenouille dans la poitrine, c’est le diable de la luxure. Une grenouille dans les mains, c’est la tentation de l’avarice, de la concupiscence, de l’égoïsme. Une grenouille dans l’estomac, c’est le pêché de gourmandise. Et une grenouille dans les pieds, comme toi, en ce moment, c’est l’appel de la paresse. File ! Tu me fait perdre mon temps. Et je vais t’écraser si tu ne disparaît pas de ma vue. C’est en toute tranquillité que je veux prendre un bain purificateur. Ne viens pas polluer ma piscine. Sur une grenouille, je n’ai aucune envie de glisser » , insista Elie, au bord de la crise de nerfs en se couvrant d’un drap de bain transformé en bouclier.
« Un mot encore, si tu permets, petite sotte de femelle coincée », osa la Darwinette insolente en sautillant comme par provocation «Quand je te vois dans ton drap de bain trop grand pour n’être qu’une tunique pudique et trop mobile pour ne pas être un instrument de séduction mal utilisé, c’est au diable que je pense aussi. Si tu étais grenouille, sais-tu à qui tu ressemblerais, sainte-nitouche à la vulve muselée mais aux envies plus grosses que tes fesses ? A Kaeru, l’une de ces grenouilles géantes que les peintres japonais transformaient en monstres. Et si tu étais crapaud, tu serait Gama, comme la O-Gama de Su-Wo, l’incarnation du diable, qui, par sa seule salive, provoquait un arc-en ciel capable d’empoisonner tous ceux qui le voyaient. Je plains les hommes que tu réussis à séduire. Moi, je m’en vais. Tu m’as appris que la seule vraie beauté, c’est celle qui tu n’as pas :celle de l’intérieur. Ne te noie pas, surtout. L’eau de Rosheim serait empoisonnée. Tu as déjà pollué trop de cœurs généreux pris au piège de tes yeux de fée et de ton âme de sorcière»
Darwinette laissa Elie se purifier, solitaire, dans sa piscine. Et se fit prendre, en crapaudine, par un mâle batracien qui n’avait d’autre état d’âme et d’autres projets que de célébrer Dieu en jouissant de son corps sans penser à Satan.
Le « Diable au Corps » est une expression sacrilège. Satan, c’est l’empêcheur de jouir de la vie, donc des dons de Dieu. L’Amour perverti par la mauvaise conscience et la censure des sens est une invention du Diable, non du Bon Dieu qui est Amour.
Les grenouilles, elles, savent jouir au présent, « ici et maintenant ». L’abbaye de Thélème du bon et généreux Rabelais est à réinventer : elle était peuplée de moines batraciens et de nonnes à têtes de grenouilles jouisseuses. On y pratiquait la morale authentique mais pas le moralisme ou ce que Nietzsche appelait la « moraline ». La vraie fille du Diable, c’est l’hypocrisie. Un sentiment et un comportement inconnus chez les grenouilles…
18:50 Publié dans Les Grenouilles de Noël | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note











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