30/12/2004
Eloges de la grenouille (21)
T
Toilette
Où la belle prend son bain…
En une fin d’après-midi, Julia, une grenouille verte de La Robertsau, s’introduisit dans l’appartement de la coquette Alexanda, qui à l’Opéra, se préparait pour aller. Elle se fit discrète : Alexandra prenait son bain…
« Pourquoi donc, cette mousse ? Pourquoi tous ces flacons parfumés ? Moi aussi, je me lave. Et, même de l’eau sale, je sais propre et pure sortir… »
Julia pensait trop fort…La coquette Alexandra la remarqua et poussa un cri de vierge effarouchée, chez elle peu imaginable…« Quoi ? un crapaud, dans ma salle de bain? Ces vermines ne respectent rien. !

-Allons, la Belle, rassurez-vous !…Je ne veux ni vous violer, ni vous voler, ni vous agresser. Je ne suis pas un crapaud, mais une grenouille. Et dans votre bain, je ne veux pas plonger. J’aurais bien trop peur de me blesser avec vos brosses, vos pierres-ponces, vos gants de crin…J’aurais bien trop peur de m’empoisonner avec vos huiles, vos sels, vos mousses, vos savons, vos parfums et vos crèmes. Je vous regarde. Et je suis fascinée. Par votre beauté. Et par le soin que vous prenez à vous faire plus belle encore. Prenez-vous autant de temps à soigner votre esprit ? »
« Ne parfumons pas
trop les roses »
Jean Cocteau
Stupéfaite, et en colère, Alexandra, abrégea son bain. En sortant de sa baignoire, comme une baleine en mal de saut. De l’eau partout fut répandue, et aux murs, de la mousse s’accrocha.
« Ce n’est pas moi qui vous fait peur », osa Julia.« C’est vous, à travers mon regard. Frayeur ou timidité ? Rejet de votre beauté ? Désamour de votre corps ? Honte d’un physique mal assumé ? Vous vous voudriez plus svelte, peut-être ? Avec un ventre plus musclé, une taille mieux dessinée, des seins plus fermes, un bassin moins large, des jambes plus effilées, des épaules plus dégagées, un cou plus affiné, des fesses plus lisses, des cuisses plus élancées, des chevilles plus spirituelles, des poignets plus coquins et des doigts plus inspirés ? Je connais les rêves des femmes qui, très rarement, ont une image d’elles-mêmes qui correspond à l’image qu’elles donnent ou aux visons qu’elles offrent …
« Rien n’empêche tant d’être naturel
que l’envie de le paraître »
La Rochefoucauld
-Tais-toi, diablesse. !Ta bave de crapaud n’atteint pas ma blanche peau. C’est aux concours de laideur que tu devrais te présenter. Moi, aux concours de beauté, j’ai été sacrée.. Et tous les hommes qui m’aiment sont de goût. Je suis pressée. A l’opéra, je vais. Et Roméo m’attend…Jamais, m’a-t-il dit, il n’avait vue, nue, une pareille merveille. Je veux m’en montrer digne. Et le surprendre, ce qui est la façon la plus sûre de prendre celui qui veut vous prendre…

-Faîtes, Alexanda. Ne vous gênez point pour moi. Ma nudité, toujours, sera d’ailleurs plus grande que la votre. Vous avez des cheveux, je n’en ai point. Vous avez des poils, je n’en ai pas. Vous avez une belle toison : je n’en bénéficie pas. Vous avez même des sourcils, dont je ne dispose pas … « Sourcil qui rend peureux les plus hardis. Et plus courageux les plus accouardis», dit le poète. Vous avez des cils, aussi, dont je ne dispose pas pour nuancer les œillades, armer le clin d’œil, jouer les timides agressées ou les conquérantes habiles. Les cils sont les armes de l’amour, les lances , les flèches de Cupidon, non ?
-Tu parles…Les regards trompent. Ils tuent même, parfois. Comme les voix. Heureusement ,les yeux ont des paupières : ce qui n’est pas le cas des oreilles. « Ouir, c’est obéir ». Guignard l’a bien dit. Du regard, on peut se protéger. De l’oreille, on ne peut. Les tympans n’ont pas de paupières.
-Savez-vous, que, nous, les grenouilles, nous avons trois paupières ? Deux comme vous. Et une troisième qui nous permet de protéger nos yeux, sous l’eau et dans l’eau…C’est ce qui fait que partout notre regard est toujours à la fois pudique et luisant. Sa transparence nous porte toujours où l’amour nous transporte. Qui plus est, sans être celui des mouches, mon œil me permet de voir alentours. En permanence, je guette, devant, derrière, des deux cotés. Mes ennemis je peux éviter. Et mes amoureux, je peux attirer. Bon pied pour sauter. Et on œil pour me sauver. Ce que j’envie le plus, chez vous, les femmes, ce ne sont les cheveux…Les vôtres sont fantastiques…
« Le désir de plaire naît
chez les femmes avant
le besoin d’aimer »
Ninon de Lenclos
-J’ai des difficultés à bien les ordonner. Quand ils sont courts, je les voudrais longs. Et quand ils sont longs, je les voudrais courts. Bouclés, je les voudrais lisses. Et plats, je les souhaiterais frisés.

-Tu es femme, c’est ton destin. Jamais Sanson n’aurait pensé couper les cheveux de Dalida. Et toujours femme pelée saura trouver perruque. Chez les batraciens, on dit la même chose différemment : « fontaine sans cresson, mauvaise saison » ou « marre sans mousse, coït sans pâmoison. Chez vous, les cheveux et les poils ont une importance que nous les sans poils, désopilants… au poil, ont du mal à comprendre. « Sur ta chevelure profonde Aux âcres parfums »…Aucun Baudelaire batracien n’aurait pu écrire les Fleurs du Mal, au bord d’un de nos étangs.
-Il est vrai que chez nous, le cheveux habille et déshabille…Protège et provoque. « Un cheveu de femme est assez fort pour tenir en laisse un éléphant », dit un proverbe japonais. C’est pour cela que les juives prennent perruques, que les musulmanes se voilent, que les bonnes chrétiennes se couvrent, que d’autres se font des tresses, des chignons, ou rangent leurs chevelures avec des catogans pudiques, des rubans sobres, des pinces serrées ou des peignes protecteurs. Les Cheveux au vent attirent le diable Et les cheveux jusqu’aux fesses sont le signe des diablesses. D’ailleurs, tous les cheveux longs portent les fourches de l’enfer. Couper les pointes de ses cheveux, c’est limer les ongles du diable.

-Mais pourquoi, vous les femmes, vous épilez-vous, sous les bras, sur les jambes et ailleurs. Nous les grenouilles, des poils, nous aimerions avoir…Vous au moins, Alexandra, vous n’avez pas supprimé cette Toison d’Amour que certaines femmes rasent comme un visage ou taillent comme une moustache. Vous n’éprouvez pas non plus le plaisir malsain de la colorer.
-Non, je suis, comme vous voyez, plus brune et plus frisée dans le bas-ventre qu’au-dessus du crâne. Parce que je veux qu’en ma plus stricte intimité, ma vraie nature soit préservée. Ma vérité est plus dans la culotte que sous la calotte. Et si de voiles, je peux cacher ma face et mes cheveux, jamais de masque je ne mets sur mes fesses et sur ma toison. C’est le cadeau que je fais aux amants autorisés à s’abreuver au jus de la vie et à me donner le suc divin qui me fait oublier mon corps dans l’union de deux âmes. Mais je cause, je cause, et, à l’Opéra , je vais être en retard.
-Ne me grondez pas , Alexandra. Dans une autre vie, peut-être, je serai Femme et vous, vous serez grenouille »
Julia regarda Alexandra, et rêva…
« Quand je serai femme, une petite culotte, je mettrai. Mes seins, je les protégerai d’un soutien-gorge coquin et bien adapté. Sur mes ongles bien limés, du vernis, j’étalerai. Même aux pieds…Sur tout mon corps, avec de la crème je me caresserai. Sur mes jambes, des bas je ferai glisser. Mon visage, je maquillerai. Devant le miroir, je m’attarderai. Et partout je me parfumerai »
Son rêve fini, Julia retrouva Alexandra, en boule nerfs. La Belle ne savait plus qu’elle robe elle voulait mettre, avec quelles chaussures et quels bijoux, pour paraître à l’Opéra, écouter dieu sait quoi, aller dans un restaurant manger diable sait quoi, finir dan un bar, n’importe où, avec un homme qu’elle n’est pas sûre d’aimer et qui, lui-même, pense peut-être à une autre femme, prise par autre homme, ailleurs, dans une autre soirée préparée dans la nervosité. Sacrée soirée…
Qui plus est, chaque fois que, devant une glace, elle passait, Alexandra se trouvait moche. « Pas dans un bon jour ». Sa Tête ? « Une sorcière bouffie ». Ses cheveux ? « Une signasse indomptable ». Ses hanches ? « Un cul de vache » . Ses seins ?« Des pendards ». Ses jambes ? « Des poteaux électriques »…Quel tableau !

Julia, silencieuse, la regarda, pensive. «Dieu fasse que jamais je ne devienne femme. Tout ce temps pour se faire propre et belle ! Lavage, rinçage, maquillage, démaquillage; habillage, déshabillage: tout cet essorage est-il sage ? Et en plus, jamais contente…C’est à chaque instant que la vieillesse dévore la jeunesse. A tout âge…Chez les grenouilles, nous sommes propres et belles naturellement. Sans perdre de temps. Et l’Amour, je l’aurais fait avant la pièce, pendant et après. Sans maquillage »
18:55 Publié dans Les Grenouilles de Noël | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : Blog











Commentaires
Bon ben c'est mieux que l'Europe !
Ecrit par : FINGER | 30/12/2004
Les commentaires sont fermés.