15/01/2005
Pourquoi la France a "mal à l'Europe" (2)
II) La France des mythes et des fantasmes
Quand Sollers choque mais dit vrai : « La France moisie »
Quand Régis Debray révèle l’ampleur du mal…
Reprenons ce tarin fantôme Vichy-Moscou qui traverse encore le paysage politique français…
Le « syndrome de Vichy » ne se résume pas à Pétain, aux zélateurs du nazisme, à la collaboration. C’est le culte de la France des mythes et des fantasmes. De la « Révolution nationale » chantée en pleine déconfiture nationale. De la gloire et de l’héroïsme en tout et pour tout, y compris dans les défaites et les humiliations ! Nostalgie du césarisme...
On le retrouve bien sûr à l’extrême droite, chez les défenseurs de l’Ordre, chez les nostalgiques de l’Europe brune ou des rêves mussoliniens, chez les « bien pensants » qui n’ont toujours pas digéré ni les Lumières, ni la Révolution française, ni la décolonisation, ni Vatican II, ni les évolutions (pardon, la dégradation) des mœurs, ni le « droit-de-l’hommisme », et plus simplement chez les partisans de la « bonne vieille routine endormie » …
"Ah! Si Hitler avait été français"...
« La France moisie a toujours détestée, pêle-mêle, les Allemands, les Anglais, les Juifs, les Arabes, les étrangers en général, l’art moderne,les intellectuels coupeurs de cheveux en quatre, les femmes trop indépendantes ou qui pensent, les ouvriers non encadrés, et, finalement, la liberté sous toutes ses formes », écrit Sollers. Non ils ne se résument pas au front national. Non, ils ne se situent pas seulement à « droite ». Non, ils n’affichent pas toujours leurs intimes convictions. Surtout quand, pensant à Pétain, ils réussissent à regretter la « collaboration » avec les Allemands, mais non celle avec le nazisme : « Ah ! Si Hitler avait été Français »…
Ils revendiquent même, parfois, de Gaulle (ce qui ne manque pas de sel chez les héritiers de Laval ou de Salan), mais c’est pour convoquer Maurras, ou d’autres…Du bleu, blanc, rouge, ils n’aiment que le blanc, pour servir de fond à un assemblage curieux, de croix du Christ, de croix gammées, de croix de fer, de faisceaux, de francisque de fleurs de lys, de lauriers, de la Vierge Marie, de discoboles… Inutile d’insister : la réconciliation de Gaulle-Schuman (fruit du projet de Constitution) ne les concerne que très peu. D’abord, qui c’est ce Schuman ? Un musicien ?
Le mirage de Mosou
Le « mirage de Moscou », c’est évidemment le rêve du « paradis sur terre », sans frontières entre les peuples ou entre les classes. C’est le règne trahi des « idéologies du bonheur » assassinées. C’est rêve d’une Révolution toujours fascinante même quand elle débouche sur le pire. C’est l’obsession de changer non seulement le monde mais l’homme, surtout, au nom de mythes et d’illusions qui nourrissent une mystique prométhéenne. Un tsarisme de gauche, forme suprême du césarisme !
Non, ils ne se retrouvent pas tous dans ce qui reste des « cellules », comme dans les monastères et les prisons. Non, ils ne sont pas tous endeuillés par la déroute de l’Empire rouge malgré son « bilan globalement positif ». Non, tous n’agitent pas une « faucille rouillée et un marteau sans maître ». Eux aussi, parfois, se réclament de De Gaulle. Parce qu’il savait ne « pas se prosterner » devant les Américains. Et parce que accents « nationaux » donnaient à sa Marseillaise le souffle de l’Internationale. Allons enfants de la patrie, la lutte finale n’a pas encore commencé. Aux armes citoyens, debout les damnés de la terre : du passé, faisons table rase. L’internationale sera le genre humain.
Dans internationalisme, il y a nationalisme, non ? Et pourquoi le droit de rêver, le droit à l’utopie, ne figure-t-il pas dans les droits de l’homme ? Si vous pensez que Staline était déjà dans Lénine, regardez vers Trotski (en oubliant qu’il a crée l’Armée Rouge) et relisez Franz Fanon : ce qu’il disait est encore plus vrai qu’aujourd’hui. Ici encore, inutile d’insister : la réconciliation De Gaulle-Schuman ne ferait que renforcer les forces « capitalo-impérialistes»…
Un "romano-césarisme" mystique et...laïc
Ce « train fantôme Vichy-Moscou » continue de servir la sélectivité de la mémoire collective française et d’inspirer nombre d’intellectuels brillants. « Péguy revient », sourit Sollers... Cela n’a rien de dramatique. Mais il n’est pas le seul à « revenir ». ! N’étaient-ils pas brillants les Drieu la Rochelle, Céline, Brazillac ? A quand le retour à la mode de Joseph de Maistre ou de Léon Blois ? Non aux Lumières, oui aux Illuministes. « L’Europe démocratique », c’est l’ère de la « platitude », non ?
Ce qui est extraordinaire dans le paysage intellectuel français d’aujourd’hui, à droite comme à gauche, c’est de voir le nombre et la qualité des « républicains laïcs à l’esprit citoyen » combattre l’idée même d’Europe unie au nom d’une France qui incarnerait la forme la plus archaïque de la théologie politique, un romano-canonisme, au nom d’une « souveraineté » qui n’est qu’une forme laïque de l’incarnation d’un pouvoir divin. « France, Christ des Nations » réécrirait Michelet.
Debray et la "déesse République"
Régis Debray , sans aucun doute le plus clairvoyant des porte-voix de la pensée « national-républicaine » ne nie pas sa vision plus mystique que politique de « la Belle, la Bonne, la Sainte, la déesse République » qui est née « catholique, apostolique et romaine »....
« L’Etat-République, explique-t-il, est « notre pôle protestant » : il est fondé sur la liberté de conscience. « L’Etat-Nation » est notre « pôle catholique » : il est fondé sur « l’appel aux armes ». Conclusion : « Le citoyen est à la nation ce que le fidèle est à l’Eglise... »
Est-ce là une « exception française » ? Dans toute l’Europe, « Savel » et « sacrifice » ont la même racine. Toute l’Europe est « toujours grosse d’une guerre de religions ». Tous les pouvoirs, partout, offrent des « hosties » avec, en langage lacanien, une face symbolique (le Droit, le Père, le langage) et une face imaginaire (le Drapeau, la Mère, le Corps).
Tout Roi, même « républicain » a « deux corps ». Ernst Kantorowicz a bien décortiqué ce « mystère de l’Etat », cette « déchirure théologico-politique » fondée par cette alliance d’un « corps naturel » (comme tous les hommes) et d’un corps « politique » ou plutôt « mystique » qui fonde le Pouvoir.
Le mot patrie n’existe pas en anglais, ironise Régis Debray. les Britanniques n’éprouvent pas non plus le besoin d’avoir une carte d’identité. Et alors ? Le patriotisme britannique existe pourtant bel et bien. Est-il différent du nôtre ? La « Couronne », c’est la Patrie. Elle est ce « corps mystique » de ce « Roi qui ne meurt jamais ». Toute l’Europe (et pas seulement la France) est « fille de l’Eglise » ou plutôt fille de la Révélation biblique. C’est en cela que l’Europe est une entité spirituelle et culturelle avant d’être une « notion géographique » ou un rêve politique.
Jean-Marie Lustiger le rappelle dans un petit livre qui replace à la fois Freud, Nietzsche et quelques autres dans une perspective biblique. Tout part de l’apparition du Dieu ternaire : le Père, le Fils et le Saint-Esprit. Révélation, incarnation, représentation, transferts. Négation, reniement, dénégation, exclusion... Chez les païens, Chronos, le Temps, mangeait ses enfants et Oedipe éprouvait le besoin de tuer le père. Les cultures européennes sont unies par le double débat sur la mort du Père et sur la responsabilité du Père dans le meurtre du Fils par ses frères...
Ces « mystères de la Trinité » pour reprendre le titre d’une étude de Dany-Robert Dufour n’ont pas fini de nourrir les réflexions sur les fondements même de la personne et de la société, sur ce qui structure (ou déstructure) les liens entre l’identité et l’altérité, sur ce qui reste énigmatique dans cette « Troisième personne » qui est à la fois en tout corps (individuel ou social) et hors du « je » ou du « nous » .
La Trinité et le culte du UN
Le problème, c’est que la plupart des mystiques républicanistes célèbrent plus ou moins inconsciemment le culte du « UN ». Un rêve mystique ; la divinité sans trinité : un monothéisme laïc, une soif d’absolu. Et de pureté. Donc un intégrisme La République « une et indivisible » : le culte du « tout en tout pour tout »... La Nation comme LE « Grand Tout ». « La France est et doit être un seul tout » « On doit concevoir les nations comme des individus hors du lien social » ). « Le salut public exige que l’intérêt commun de la société se maintienne quelque par pur et sans mélange »
Il y a là une radicalité du vivre ensemble. Une mystique de l’intérêt général qui n’est pas que l’addition ou le recouvrement des intérêts particuliers : il se construit en opposition avec ces derniers. Il suppose l’assimilation et l’adunation, fondements d’un « peuple Un ». Il y a indivisibilité de la nation, du peuple, de l’Etat. La « souveraineté » va ainsi plus loin que les concepts développés par Bodin et Athusius pour qui elle couronnait et consolidait l’harmonie d’une société de corps. Elle n’était pas qu’un concept politique mais supposait une vision sociologique et une philosophie politique. Les mots dominent les réalités. Les mots images ne font pas que miroirs : ils font écrans. Ils poussent à occulter et à transfigurer les réalités.
A l’esprit particulier s’oppose « l’esprit de généralité » qui est la vraie définition du jacobinisme. Le rêve d’unité jusqu’à l’uniformité se nourrit d’une paranoïa, qui a eu une justification banalement circonstancielle : « Elle correspond à un impératif quasi-militaire dans une France menacée à ses frontières par les vieilles puissances » . Les circonstances ont disparu, mais pas l’idéologie semée…
Prochain article
III) "Et Dieu dans tout çà?"
12:00 Publié dans Europe, Réflexions | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note











Commentaires
Dani, il est extraordinaire. Il est intelligent, il a un talent litteraire, il est très cultivé et toutes ces qualités il les met enoeuvre pour nous faire deux notes fleuves qui se resume à :
"si t'es pas pour la constitution de VGE et de Victor Hugo t'es fsciste ou communiste !"
Beaucoup de talent au service du sophisme non Dani ?
Ecrit par : finger | 15/01/2005
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