30/01/2005
Le Boche et l’ami allemand (II)
Sacré Charlemagne ! Le serment de Strasbourg….
Sacré Charlemagne ! Est-ce à lui qu'il faut remonter ? N'aurait-il pas dû être notre père à tous ? N'était-il pas le premier Européen ? Son bel Empire couvrait une bonne partie du "petit cap d'Asie" - sans nos amis britanniques, il est vrai. "Vicissitudes de l'Histoire" redirait De Gaulle... Problème de famille. Ou plutôt de succession. Louis-le-Pieux a tout gâché. Ses trois enfants ont tout gaspillé. Envolé, l'héritage ! Piégé, l'avenir...

Nous voici en 842, à Strasbourg. Pour un "serment" doublement historique. Louis et Charles s'unissent contre Lothar. En langue romane et en haut-allemand. Deux langues ? Oui. Deux peuples ? Ce n'est pas aussi simple... En tous cas, Joseph Rovan a raison. C'est de ce printemps 842 que date le début des grandes relations franco-allemandes. Drôles de relations ! Faussées d'entrée par la géographie, l'histoire et la démographie. Strasbourg 842 annonce Verdun 843. Les lieux comptent et racontent.
Les Francs deviendront vite les Français. Une nation ? Davantage. Un Etat-nation. Grâce à Clovis, un Belge. Grâce à Richelieu et à une centralisation précoce et très forte. Les Germains, chers cousins, devront attendre Bismarck... pour trouver leur unité nationale. Une Kultur-notion. Quel décalage ! Comment cet écart-là ne laisserait-il pas des traces ?
Les Français qui aujourd'hui encore affichent une réelle peur de l'Allemagne ont une mémoire bien sélective... "L'ennemi héréditaire", pendant des siècles, ce n'était pas l'Allemand pour le Français : c'était le Français pour l'Allemand. Pour cause...
C'est le sol allemand qui, longtemps, fut le champ de bataille privilégié. L'impérialisme, l'hégémonisme, l'esprit de domination ont été longtemps plus français que germanique. En quatre siècles ; 19 des 23 guerres franco-allemandes se déroulèrent exclusivement sur le territoire germain.
La guerre de Trente Ans ? Entre 1618 et 1648, l'Allemagne s'est vidée de sa population. De 20 à 7 millions : les deux tiers de perdus ! Ce sont les huguenots français qui repeupleront Berlin...
Le Traité de Westphalie, en 1648, est un modèle de chef d'œuvre d'une diplomatie d'arrière-pensées ! Le couronnement d'efforts constants pour contrôler "la puissance germanique". L'un des "fils rouges" essentiels de l'histoire de l'Europe, de François 1er... à François Mitterrand, c'est-à-dire jusqu'à l'acceptation de la réunification allemande sous la cape de l'unité européenne... Par le Traité de Westphalie, la France s'arrogeait même un droit de regard sur le "devenir allemand". Ingérence.
Après Louis XIV, il y a eu... Napoléon. Bonaparte était encore supportable. Le souffle de la liberté, des idées révolutionnaires d'émancipation, le code civil, une modernisation administrative... Mais Napoléon ! On comprend que Beethoven ait débaptisé sa Symphonie Héroïque quatre ans après l'avoir écrite en l'honneur de l'Empereur !
C'est, en fait, Napoléon qui, à coups de bottes et de sabres, a suscité le vrai "nationalisme allemand". Le "Discours à la Nation allemande" de Fichte, recteur de l'université de Berlin, date de 1807. Il est le fruit d'une résistance à l'hégémonie française, donc aux valeurs incarnées par les "impérialistes" de Paris : la raison, l'individualisme. Mystique du sol et du sang. Triomphe du "Volk". Le romantisme fera le reste... Avec les suites que l'on connaît. Une révolution territoriale et culturelle.
Un retour des choses, logique : c'est à Leipzig en 1813 que l'empire napoléonien commença à s'effondrer. Les Allemands en 1815 seront dans le camp des vainqueurs. Avec quelques belles rancunes et rancœurs.
Ce n'est pas un hasard si en 1871, le Reich est proclamé dans cette galerie de Versailles dont Louis XIV "dans sa vanité avait fait le temple de sa propre grandeur". Plus qu'un symbole : une vengeance. L'Histoire remettait d'autant mieux les pendules à l'heure qu'en 1870 c'est la France qui avait déclaré la guerre à la Prusse d'un "cœur léger" pour ce que Thiers lui-même appelait un "détail de forme" (la dépêche d'Ems).
Humiliée, la France ! Envahie, amputée, meurtrie. "L'année terrible". 140 000 soldats tués, 400 000 civils morts, l'Alsace et la Lorraine perdues : la ligne bleue des Vosges devient la crête de la haine et le front de la peur. "L'ennemi héréditaire" devient l'Allemagne pour les Français. La guerre-boucherie de 14-18 et l'imbécile Traité de Versailles ne résoudront rien. Faut-il en rappeler la "facture" ? 1 400 000 morts, 3 millions de blessés en France, 2 300 000 morts en Allemagne. Et la suite... L'horrible suite. Malgré les "plus jamais ça" ! Malgré Aristide Briand et Streseman. C'est le siècle de la folie collective.
Heureusement, le XXe siècle restera aussi dans les livres d'histoire avec d'autres images : celles du Général De Gaulle et d'Adenauer à la cathédrale de Reims ; celles de Mitterrand et du Chancelier Kohl, main dans la main, à Verdun, celle de Chirac et de Schroeder à Caen pour le cinquntième anniversaire du débarquement... La réconciliation franco-allemande est le vrai tournant du XXieme siècle et la grande promesse u XXI ième. Plus qu'un événement : un mouvement de bascule de l'Histoire et un signe d'espérance. Il n'y a aucune fatalité de la guerre... Fêté pour son Prix Nobel de la Paix, John Hume, eurodéputé irlandais, déclarait en novembre 1998 devant le Parlement Européen à Strasbourg, "C'est sur le pont du Rhin qu'une pensée a jailli : si la paix a été possible ici, elle sera possible partout."
Que fait Gerhard Schröder dès son élection en 1998 à la chancellerie ? Il fait le voyage de Paris. Pour rencontrer Chirac et voir Jospin - cohabitation française oblige... Ce n'est même plus une information : l'événement eût été dans une absence de déplacement, dans une non-visite. Ce n'est qu'une tradition - de bon voisinage, de partenariat. Qu'avait fait Kohl en 1882, dès son investiture ? Il avait volé vers Paris. Qu'avait fait Chirac dès son installation à l'Elysée en 1994 ? Il avait dîné avec Kohl, à Strasbourg. Cordialement. Chez son amie Yvonne, la reine des "winstubs", une de ces tavernes strasbourgeoises où l'on se retrouve entre amis, autour d'un bon verre et quelques cochonnailles, pour mieux se connaître (s'apprécier) et, éventuellement, refaire le monde - ou, très sérieusement - construire l'Europe.
"L'esprit winstub", c'est l'Europe rhénane, dans ce qu'elle a de plus chaleureux. De plus latin. De plus extraverti. C'est l'Europe du cœur et des tripes. De l'esprit et de l'estomac. L'Europe des gens. Sans protocole guindé et hypocrite. Sans artifice. L'anti-technocratie. L'anti-formalisme. L'Europe concrète, du contact.
Schröder n'est pas Rhénan. Il est du Nord. De l'Allemagne tournée davantage vers le monde anglo-saxon que vers la ligne (bleue) des Vosges, ou vers la liaison Rhin-Main-Danube. Politiquement, on le dit, sans le connaître plus proche des travaillistes de Tony Blair que des socialistes de Lionel Jospin. Humainement, trouvera-t-il des "atomes crochus" avec Jacques Chirac ? "Un vrai partenaire" dira-t-il très vite. "Un vrai social démocrate"...
Jacques Chirac, lui, n'en est pas à une "cohabitation" près : onze des quinze pays de l'Union ne sont-ils pas (provisoirement, bien sûr) socialisant en 1999 ? Vivre, c'est "vivre avec"... En bonne intelligence, si possible. D'ailleurs dans cette "Europe rose" (et verte), Jacques Chirac ne sera pas forcément mal à l'aise.
Le gaullisme n'est pas le libéralisme : l'économie a une finalité sociale - et "la politique de la France ne se fait pas à la corbeille". Une belle phrase que tous les Européens devraient reprendre en slogan ! Le gaullisme n'est pas la résignation face aux événements, mais l'art de se donner les moyens de maîtriser les choses, donc l'avenir.
Le gaullisme, dans les incertitudes européennes de ce début de siècle, peut même constituer un message très progressiste : le refus de la soumission au marché ; la volonté de réaffirmer le poids du politique sur l'économique ; la recherche d'une "Europe européenne" dans une mondialisation trop marquée par une américanisation outrancière ; l'engagement en faveur de politiques européennes concrètes : la réinvention d'une planification à la française - conçue par De Gaulle et Jean Monnet ! - qui pourrait servir de modèle à une Europe toujours en quête de méthodes pour anticiper l'avenir.
Le gaullisme, c'est aussi - encore et toujours - la réconciliation franco-allemande. Alors Schröder pourquoi pas ? D'ailleurs avec Helmut Kohl - sacré, comme Monnet, "citoyen d'honneur de l'Union Européenne" - tout n'allait pas toujours pour le mieux, malgré "l'esprit winstub". Tous les malentendus personnels n'avaient pas été dissipés...
Jacques Chirac tenait rigueur au Chancelier d'avoir tenu un discours un peu ambigu à l'occasion du cinquantième anniversaire de la défaite du nazisme. "Nous sommes aujourd'hui les numéros un en Europe. Ce n'est pas la peine de le crier trop fort. D'ailleurs tous nos partenaires le savent..." Qu'est-ce à dire ? L'Allemagne, qui n'est plus un nain politique, masquerait-elle ses tendances hégémoniques sur le continent derrière un européanisme de façade ? Renouerait-elle avec la tentation du "Sonderweg", du "chemin particulier" ?
Le Chancelier Kohl, lui aussi, avait la mémoire encombrée... Il n'avait pas oublié le jeune Chirac, fougueux avocat des agriculteurs français, à qui un ministre allemand de l'agriculture conseille, en plein Conseil des ministres... daller voir un psychiatre ! Il n'avait pas oublié non plus le trop célèbre "appel de Cochin" et sa dénonciation du "parti de l'étranger". Anti-européen, Chirac ? Mais non. Il a fait ratifié l'Acte Unique. Il a fait campagne pour Maastricht (contre Seguin et Pasqua). Il s'est prononcé pour la monnaie unique. Et il veut une défense européenne et une Europe politique. Avant de rencontrer Kohl à Strasbourg, n'était-il pas allé rendre visite à Hänsch, le Président du Parlement Européen ? Plus qu'un geste de courtoisie : un symbole. Un engagement.Mais "l'esprit winstub" ne résout pas tout... Chirac et Kohl : chacun, sans doute, attendait trop de l'autre. Politiquement et diplomatiquement. Chacun a été déçu : c'est logique. Kohl attendait un soutien plus fort de Chirac - des gages politiques plus grands - pour mieux faire passer la dilution du deutsch mark dans l'euro. Chirac attendait de Kohl plus de soutien dans les préoccupations sociales (anti-chômage) de la politique européenne et davantage d'arguments pour atténuer l'euroscepticisme qui caractérise trop une partie de sa majorité.
Les rivalités franco-germaniques dans les conquêtes des marchés de l'Est n’ont pas facilité les choses. Les divergences entre Paris et Bonn sur les dossiers de l'ex-Yougoslavie, encore moins. Kohl, lui, n'avait sans doute pas fait totalement son deuil de sa véritable ambition : avec Mitterrand, il voulait rendre "irréversible" la construction européenne. Cela n'a pas pu être fait. La faible consistance du Traité d'Amsterdam est d'abord un échec franco-allemand. Mais ce petit passage à vide n'enlève rien à l'essentiel. Le couple France-Allemagne, c'est le vrai "miracle européen" du dernier demi-siècle. Une belle victoire, de chacun sur soi-même et un joli triomphe du réalisme.
Nous l’avons vu : Schuman et Adenauer avaient ouvert la voie. Solidarité démocrate-chrétienne et vision européenne commune. Le chancelier allemand a pu instruire son action dans la durée mais le président du Conseil a été freiné dans ses élans par l'instabilité politique de la IVe République.
Le début des années 50 n'a pas été de tout repos : problème de la Sarre, échec de la Communauté Européenne de Défense, subtilité perverse de la diplomatie britannique, campagnes françaises contre "le réarmement allemand"... Adenauer et Mendès-France, par exemple, n'ont jamais réussi à bien se comprendre. Une affaire de tempérament, sans doute. Trop de non-dits, surtout. Pourtant les deux hommes se sont vus beaucoup après l’échec de la CED.
Il y a d'ailleurs eu d'autres périodes difficiles. De Gaulle, les « noces » rémoises mises à part, n’a jamais beaucoup apprécié Ehrardt, jugé trop "arrogant" - et trop libéral. Pompidou et Brandt n'ont jamais réussi à se trouver des atomes crochus. Mais dans l'ensemble, tout s'est plutôt très bien passé. En dépit des oppositions politiques.
Giscard d'Estaing, le libéral, et Helmut Schmidt, le socialiste, sont devenus se vrais complices. François Mitterrand et Helmut Kohl ont réussi à nouer des relations qui ont permis de surmonter des divergences fantastiques. Sur la réunification allemande, par exemple. Ou sur la reconnaissance de la Croatie. "La véritable amitié, dit Kohl, ce n'est pas d'être d'accord sur tout. C'est de pouvoir surmonter ses divergences et ses désaccords avec intelligence". Sans susceptibilité mal placée. Sans mouvement d'humeur déplacé. Sans arrière-pensées indignes.
(A SUIVRE)
19:20 Publié dans Europe, France-Allemagne, Réflexions | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : Europe











Commentaires
Grandiose. Après Victor Hugo, on remonte le temps de 1000 ans et voici Charlemagne !!! Le nouveau père de l'Europe. Daniel l'historien ou l'humoriste, je ne sais :o)
Je fais des recherches actuellement (par passion pour le Moyen-Age) sur le(s) serment(s) de Strasbourg. Il parait que le premier texte avéré en langue "française" serait le serment de Strasbourg mais je bute sur la date qui m'est rapporté par l'une de mes sources : l'an 784. On trouve en effet le plus souvent référence à la date de l'an 842. Je continue de creuser.
Ecrit par : Legweak | 30/01/2005
T'as pas compris Lagweak, c'est parce que Dani il aime bien les barbus.
Plus serieusement, Dani est un malin, il se réfère à des figures emblématiques aimées des français pour faire sa campagne.
c'est plus vendeur de parler de Victor Hugo et de Charlemgane que de Jules Cesar, Napoleon et Hitler, qui a leur manière, ont eux aussi fait l'Europe !
Ecrit par : finger | 31/01/2005
A l'attention de ~Laurent :
Tild Laurent, j'ai trouvé un Blog pour toi :
http://serriere.typepad.com/mon_marche_des_seniors_/
Ecrit par : finger | 31/01/2005
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