30/01/2005

Le Boche et l’ami allemand (II)

Sacré Charlemagne ! Le serment de Strasbourg….

Sacré Charlemagne ! Est-ce à lui qu'il faut remonter ? N'aurait-il pas dû être notre père à tous ? N'était-il pas le premier Européen ? Son bel Empire couvrait une bonne partie du "petit cap d'Asie" - sans nos amis britanniques, il est vrai. "Vicissitudes de l'Histoire" redirait De Gaulle... Problème de famille. Ou plutôt de succession. Louis-le-Pieux a tout gâché. Ses trois enfants ont tout gaspillé. Envolé, l'héritage ! Piégé, l'avenir...

medium_serment_de_strasbourg.jpg


Nous voici en 842, à Strasbourg. Pour un "serment" doublement historique. Louis et Charles s'unissent contre Lothar. En langue romane et en haut-allemand. Deux langues ? Oui. Deux peuples ? Ce n'est pas aussi simple... En tous cas, Joseph Rovan a raison. C'est de ce printemps 842 que date le début des grandes relations franco-allemandes. Drôles de relations ! Faussées d'entrée par la géographie, l'histoire et la démographie. Strasbourg 842 annonce Verdun 843. Les lieux comptent et racontent.

Les Francs deviendront vite les Français. Une nation ? Davantage. Un Etat-nation. Grâce à Clovis, un Belge. Grâce à Richelieu et à une centralisation précoce et très forte. Les Germains, chers cousins, devront attendre Bismarck... pour trouver leur unité nationale. Une Kultur-notion. Quel décalage ! Comment cet écart-là ne laisserait-il pas des traces ?

Les Français qui aujourd'hui encore affichent une réelle peur de l'Allemagne ont une mémoire bien sélective... "L'ennemi héréditaire", pendant des siècles, ce n'était pas l'Allemand pour le Français : c'était le Français pour l'Allemand. Pour cause...

C'est le sol allemand qui, longtemps, fut le champ de bataille privilégié. L'impérialisme, l'hégémonisme, l'esprit de domination ont été longtemps plus français que germanique. En quatre siècles ; 19 des 23 guerres franco-allemandes se déroulèrent exclusivement sur le territoire germain.

La guerre de Trente Ans ? Entre 1618 et 1648, l'Allemagne s'est vidée de sa population. De 20 à 7 millions : les deux tiers de perdus ! Ce sont les huguenots français qui repeupleront Berlin...

Le Traité de Westphalie, en 1648, est un modèle de chef d'œuvre d'une diplomatie d'arrière-pensées ! Le couronnement d'efforts constants pour contrôler "la puissance germanique". L'un des "fils rouges" essentiels de l'histoire de l'Europe, de François 1er... à François Mitterrand, c'est-à-dire jusqu'à l'acceptation de la réunification allemande sous la cape de l'unité européenne... Par le Traité de Westphalie, la France s'arrogeait même un droit de regard sur le "devenir allemand". Ingérence.

Après Louis XIV, il y a eu... Napoléon. Bonaparte était encore supportable. Le souffle de la liberté, des idées révolutionnaires d'émancipation, le code civil, une modernisation administrative... Mais Napoléon ! On comprend que Beethoven ait débaptisé sa Symphonie Héroïque quatre ans après l'avoir écrite en l'honneur de l'Empereur !

C'est, en fait, Napoléon qui, à coups de bottes et de sabres, a suscité le vrai "nationalisme allemand". Le "Discours à la Nation allemande" de Fichte, recteur de l'université de Berlin, date de 1807. Il est le fruit d'une résistance à l'hégémonie française, donc aux valeurs incarnées par les "impérialistes" de Paris : la raison, l'individualisme. Mystique du sol et du sang. Triomphe du "Volk". Le romantisme fera le reste... Avec les suites que l'on connaît. Une révolution territoriale et culturelle.

Un retour des choses, logique : c'est à Leipzig en 1813 que l'empire napoléonien commença à s'effondrer. Les Allemands en 1815 seront dans le camp des vainqueurs. Avec quelques belles rancunes et rancœurs.

Ce n'est pas un hasard si en 1871, le Reich est proclamé dans cette galerie de Versailles dont Louis XIV "dans sa vanité avait fait le temple de sa propre grandeur". Plus qu'un symbole : une vengeance. L'Histoire remettait d'autant mieux les pendules à l'heure qu'en 1870 c'est la France qui avait déclaré la guerre à la Prusse d'un "cœur léger" pour ce que Thiers lui-même appelait un "détail de forme" (la dépêche d'Ems).

Humiliée, la France ! Envahie, amputée, meurtrie. "L'année terrible". 140 000 soldats tués, 400 000 civils morts, l'Alsace et la Lorraine perdues : la ligne bleue des Vosges devient la crête de la haine et le front de la peur. "L'ennemi héréditaire" devient l'Allemagne pour les Français. La guerre-boucherie de 14-18 et l'imbécile Traité de Versailles ne résoudront rien. Faut-il en rappeler la "facture" ? 1 400 000 morts, 3 millions de blessés en France, 2 300 000 morts en Allemagne. Et la suite... L'horrible suite. Malgré les "plus jamais ça" ! Malgré Aristide Briand et Streseman. C'est le siècle de la folie collective.

Heureusement, le XXe siècle restera aussi dans les livres d'histoire avec d'autres images : celles du Général De Gaulle et d'Adenauer à la cathédrale de Reims ; celles de Mitterrand et du Chancelier Kohl, main dans la main, à Verdun, celle de Chirac et de Schroeder à Caen pour le cinquntième anniversaire du débarquement... La réconciliation franco-allemande est le vrai tournant du XXieme siècle et la grande promesse u XXI ième. Plus qu'un événement : un mouvement de bascule de l'Histoire et un signe d'espérance. Il n'y a aucune fatalité de la guerre...

Fêté pour son Prix Nobel de la Paix, John Hume, eurodéputé irlandais, déclarait en novembre 1998 devant le Parlement Européen à Strasbourg, "C'est sur le pont du Rhin qu'une pensée a jailli : si la paix a été possible ici, elle sera possible partout."

Que fait Gerhard Schröder dès son élection en 1998 à la chancellerie ? Il fait le voyage de Paris. Pour rencontrer Chirac et voir Jospin - cohabitation française oblige... Ce n'est même plus une information : l'événement eût été dans une absence de déplacement, dans une non-visite. Ce n'est qu'une tradition - de bon voisinage, de partenariat. Qu'avait fait Kohl en 1882, dès son investiture ? Il avait volé vers Paris. Qu'avait fait Chirac dès son installation à l'Elysée en 1994 ? Il avait dîné avec Kohl, à Strasbourg. Cordialement. Chez son amie Yvonne, la reine des "winstubs", une de ces tavernes strasbourgeoises où l'on se retrouve entre amis, autour d'un bon verre et quelques cochonnailles, pour mieux se connaître (s'apprécier) et, éventuellement, refaire le monde - ou, très sérieusement - construire l'Europe.

"L'esprit winstub", c'est l'Europe rhénane, dans ce qu'elle a de plus chaleureux. De plus latin. De plus extraverti. C'est l'Europe du cœur et des tripes. De l'esprit et de l'estomac. L'Europe des gens. Sans protocole guindé et hypocrite. Sans artifice. L'anti-technocratie. L'anti-formalisme. L'Europe concrète, du contact.

Schröder n'est pas Rhénan. Il est du Nord. De l'Allemagne tournée davantage vers le monde anglo-saxon que vers la ligne (bleue) des Vosges, ou vers la liaison Rhin-Main-Danube. Politiquement, on le dit, sans le connaître plus proche des travaillistes de Tony Blair que des socialistes de Lionel Jospin. Humainement, trouvera-t-il des "atomes crochus" avec Jacques Chirac ? "Un vrai partenaire" dira-t-il très vite. "Un vrai social démocrate"...

Jacques Chirac, lui, n'en est pas à une "cohabitation" près : onze des quinze pays de l'Union ne sont-ils pas (provisoirement, bien sûr) socialisant en 1999 ? Vivre, c'est "vivre avec"... En bonne intelligence, si possible. D'ailleurs dans cette "Europe rose" (et verte), Jacques Chirac ne sera pas forcément mal à l'aise.

Le gaullisme n'est pas le libéralisme : l'économie a une finalité sociale - et "la politique de la France ne se fait pas à la corbeille". Une belle phrase que tous les Européens devraient reprendre en slogan ! Le gaullisme n'est pas la résignation face aux événements, mais l'art de se donner les moyens de maîtriser les choses, donc l'avenir.

Le gaullisme, dans les incertitudes européennes de ce début de siècle, peut même constituer un message très progressiste : le refus de la soumission au marché ; la volonté de réaffirmer le poids du politique sur l'économique ; la recherche d'une "Europe européenne" dans une mondialisation trop marquée par une américanisation outrancière ; l'engagement en faveur de politiques européennes concrètes : la réinvention d'une planification à la française - conçue par De Gaulle et Jean Monnet ! - qui pourrait servir de modèle à une Europe toujours en quête de méthodes pour anticiper l'avenir.

Le gaullisme, c'est aussi - encore et toujours - la réconciliation franco-allemande. Alors Schröder pourquoi pas ? D'ailleurs avec Helmut Kohl - sacré, comme Monnet, "citoyen d'honneur de l'Union Européenne" - tout n'allait pas toujours pour le mieux, malgré "l'esprit winstub". Tous les malentendus personnels n'avaient pas été dissipés...

Jacques Chirac tenait rigueur au Chancelier d'avoir tenu un discours un peu ambigu à l'occasion du cinquantième anniversaire de la défaite du nazisme. "Nous sommes aujourd'hui les numéros un en Europe. Ce n'est pas la peine de le crier trop fort. D'ailleurs tous nos partenaires le savent..." Qu'est-ce à dire ? L'Allemagne, qui n'est plus un nain politique, masquerait-elle ses tendances hégémoniques sur le continent derrière un européanisme de façade ? Renouerait-elle avec la tentation du "Sonderweg", du "chemin particulier" ?

Le Chancelier Kohl, lui aussi, avait la mémoire encombrée... Il n'avait pas oublié le jeune Chirac, fougueux avocat des agriculteurs français, à qui un ministre allemand de l'agriculture conseille, en plein Conseil des ministres... daller voir un psychiatre ! Il n'avait pas oublié non plus le trop célèbre "appel de Cochin" et sa dénonciation du "parti de l'étranger". Anti-européen, Chirac ? Mais non. Il a fait ratifié l'Acte Unique. Il a fait campagne pour Maastricht (contre Seguin et Pasqua). Il s'est prononcé pour la monnaie unique. Et il veut une défense européenne et une Europe politique. Avant de rencontrer Kohl à Strasbourg, n'était-il pas allé rendre visite à Hänsch, le Président du Parlement Européen ? Plus qu'un geste de courtoisie : un symbole. Un engagement.

Mais "l'esprit winstub" ne résout pas tout... Chirac et Kohl : chacun, sans doute, attendait trop de l'autre. Politiquement et diplomatiquement. Chacun a été déçu : c'est logique. Kohl attendait un soutien plus fort de Chirac - des gages politiques plus grands - pour mieux faire passer la dilution du deutsch mark dans l'euro. Chirac attendait de Kohl plus de soutien dans les préoccupations sociales (anti-chômage) de la politique européenne et davantage d'arguments pour atténuer l'euroscepticisme qui caractérise trop une partie de sa majorité.

Les rivalités franco-germaniques dans les conquêtes des marchés de l'Est n’ont pas facilité les choses. Les divergences entre Paris et Bonn sur les dossiers de l'ex-Yougoslavie, encore moins. Kohl, lui, n'avait sans doute pas fait totalement son deuil de sa véritable ambition : avec Mitterrand, il voulait rendre "irréversible" la construction européenne. Cela n'a pas pu être fait. La faible consistance du Traité d'Amsterdam est d'abord un échec franco-allemand. Mais ce petit passage à vide n'enlève rien à l'essentiel. Le couple France-Allemagne, c'est le vrai "miracle européen" du dernier demi-siècle. Une belle victoire, de chacun sur soi-même et un joli triomphe du réalisme.

Nous l’avons vu : Schuman et Adenauer avaient ouvert la voie. Solidarité démocrate-chrétienne et vision européenne commune. Le chancelier allemand a pu instruire son action dans la durée mais le président du Conseil a été freiné dans ses élans par l'instabilité politique de la IVe République.

Le début des années 50 n'a pas été de tout repos : problème de la Sarre, échec de la Communauté Européenne de Défense, subtilité perverse de la diplomatie britannique, campagnes françaises contre "le réarmement allemand"... Adenauer et Mendès-France, par exemple, n'ont jamais réussi à bien se comprendre. Une affaire de tempérament, sans doute. Trop de non-dits, surtout. Pourtant les deux hommes se sont vus beaucoup après l’échec de la CED.

Il y a d'ailleurs eu d'autres périodes difficiles. De Gaulle, les « noces » rémoises mises à part, n’a jamais beaucoup apprécié Ehrardt, jugé trop "arrogant" - et trop libéral. Pompidou et Brandt n'ont jamais réussi à se trouver des atomes crochus. Mais dans l'ensemble, tout s'est plutôt très bien passé. En dépit des oppositions politiques.

Giscard d'Estaing, le libéral, et Helmut Schmidt, le socialiste, sont devenus se vrais complices. François Mitterrand et Helmut Kohl ont réussi à nouer des relations qui ont permis de surmonter des divergences fantastiques. Sur la réunification allemande, par exemple. Ou sur la reconnaissance de la Croatie. "La véritable amitié, dit Kohl, ce n'est pas d'être d'accord sur tout. C'est de pouvoir surmonter ses divergences et ses désaccords avec intelligence". Sans susceptibilité mal placée. Sans mouvement d'humeur déplacé. Sans arrière-pensées indignes.


(A SUIVRE)

Le Boche et l'Ami allemand (I)

Le Boche et l’ami allemand

Tiens, tiens...Les relations franco-allemandes n'ont pas fait la Une de l'actualite depuis longtemps. Un bon signe? On parle peu de ce qui fonctionne bien. Un peu. Mais il est possible aussi que ce silence révèle comme une stagnation, l'absecnce de progrès nouveau dans une coopération qui est loin d'avoir atteint tous ses buts. Le point, en plusieurs épisodes, sur hier, aujourd'hui et demain. Petite radiographie de relations qui restent la collonne vertébrale de l'Union européenne

medium_cimetiere_f-d_tomi.jpg


I) "Devenir des frères"

« Les Français et les Allemands doivent devenir des frères. La fraternité des deux peuples doit devenir quelque chose d’élémentaire (…) Il est clair que nos intérêts se rencontrent et se rencontreront de plus en plus. Elle a besoin de nous autant que nous avons besoin d’elle ».

Ce n’est pas Robert Schuman, celui que l’on traitait de « Boche », à l’Assemblée nationale, qui parle : c’est le général de Gaulle, l’homme qui avait combattu la CECA, tuer dans l’oeuf la CED, condamné la construction d’une Europe fédérale, ces « billevesées », cette « chimère » et combattu la reconnaissance d’une Allemagne « traitée à égalité », donc tout ce pourquoi Adenauer s’était battu…

La vie est mouvement, heureusement. Et les « grands hommes » savent rester eux-mêmes en se métamorphosant. En l’occurrence, ce n’est pas Adenauer qui s’en plaindra. Schuman non plus : cette réconcliation franco-allemande qui , bientôt va se trduir par le tritéde l’Elysée, c’est aussi sa victoire. La dernière victoire qu’il ait remporté, vivant.

En l’occurrence, de Gaulle renoue avec ce qu’il pensait depuis longtemps : « L’Allemagne n’est pas l’ennemi héréditaire des la France », le Rhin ne doit plus etre une frontière, mais l’artère vitale de l’Europe. Charlemagne ressuscité, presque…

Nous sommes le 27 juin 1962 : le général, dans le salon doré de l’Elysée, tient à s’assurer que la visite officielle que doit faire Adenauer en France sera bien « comprise par la presse » et se déroulera du mieux possible. Il veille à tout, personnellement, y compris aux roses de la chambre du Chancelier, et à la grand croix de la Légion d’honneur qu’il lui dédernera .

« Ce voyage est capital(…) pour lui, nous faisons le grand jeu. Une visite d’Etat comme s’il était président de la République (…) Personne ne peut mieux que lui me serrer la main. Mais personne ne peut mieux que moi la lui tendre. Parce que j’ai été pour eux un adversaire implacable pendant la guerre, c’est de moi qu’ils attendent l’absolution de leurs crimes de guerre (…) L’essentiel c’est que les deux peuples exorcisent les démons du passé et qu’ils comprennent maintenant qu’ils doivent s’unir pour toujours »…
Le 6 juillet, de Gaulle et Adenauer se retrouvent à Mormelon, au cœur de cette Champagne qui a tant souffert. Ils passent les troupes en revue : après la 11ième division légère d’infanterie française, les Panzer-grenadiers de la 13ième brigade de Wetzlar. Dix-sept ans après la guerre. Ce défilé soulèvera moins de polémiques que celui des Allemands de l’Eurocorps le 14 juillet 1994, 50 ans après la Libération, note Alain Peyrefitte…

Puis c’est la messe solennelle dans la cathédrale de Reims, si chargée d’Histoire, presque complètement détruite par les Allemands. « Reims, évidemment… », avait dit le général. « Reims, ville martyre de la première guerre mondiale. Ville qui a reçu la réédition de l’armée allemande à la fin de la Seconde. Dans cette cathédrale où étaient sacrés nos rois, où Jeanne d’Arc est venue pour couronner ce pauvre Charles VII. Ces lieux où a été baptisé Clovis, et où l’on opeut dire que la France aussi a été baptisée »



De Gaulle et Adenauer sont cote à cote, dans le chœur. Mgr Marty célèbre l’office, assisté de deux prêtres, l’un avait été prisonnier, l’autre déporté. Adenauer communie, de Gaulle, chef d’un état laïc, non. Un Alléluia de Haendel retentit quand les deux hommes redescendent la nef, comme pour un mariage …

Tant pis si , à Paris, le peuple « avait montré peu d’empressement » pour accueillir le Chancelier, des cris et des banderoles avaient dénoncé « le militarisme allemand» et les « revanchards allemands » et si à Reims même, dans des rues presque désertes, des colifichets étaient on ne peut plus clairs : « vive la République démocratique allemande », « pas de nazis en France »…

De Gaulle a souligné la « vague des témoignages admiratifs », la « convivialité venue des profondeurs françaises» , « l’approbation » de « l’âme populaire » à ce qui constituait « un acte capital »… Adenauer, lui aussi, « a fait comme si …» La première fois qu’il était venu à Paris en voyage officiel, le 18 avril 1951, pour la signature du traité de la CECA, tout avait été très discret : des menaces d’attentats avaient été proférées, et des manifestations d’hostilité avaient été annoncées Adenauer avait été pratiquement caché…« Le chancelier n’était pas homme à s’arrêter aux formes extérieures, écrira Monnet. Lui aussi avait affaire à ses conservateurs de droite et de gauche et à ses militaires traditionalistes qui le poussaient vers un neutralisme qu’il jugeait illusoire ».

Des manifestations populaires, il y an a eu, en revanche, quand de Gaulle a fait son voyage officiel en Allemagne. Triomphal. « Un vrai délire », commentera Couve de Murville, pourtant expert en litotes. »Un déchaînement d’enthousiasme ». C’est « l’ami français », mais aussi le chef de la Résistance à Hitler et celui qui « voulait faire la paix dans les cœurs » qui était accueilli. « J’ai été pris dans un torrent », dira de Gaulle. « il y avait là un fait historique, aqel on ne pouvait pas se dérober et qui était clair comme la lumière du jour »

Résultats le Traité de l’Elysée dont le quarantième anniversaire a été célébré avec faste, mais qui reste encore à appliquer plus complètement : toutes ses promesses ne sont pas tenues. Et des projets de véritable « union entre la France et l’Allemagne » restent hélas dans des tiroirs. La « fraternité » souhaitée par De Gaulle comme par Schuman reste à trouver le sens qu’elle devrait avoir : les « frères » sont trop soupçonneux l’un envers l’autre. Et les divisions françaises sur l’Europe ne facilitent en rien les choses … même si la plupart de ceux qui parlent d’une « prochaine guerre avec l’Allemagne » fon de la provocation ou affichent un rétrofuturisme d’une pathologie particulière.



En fait les Françis connaissent trop peu les Allemands, ce qui les rend soupçonneux quoique fassent les Allemand. Comme dit, avec un sens du paradoxe humoristique, un journaliste d’outre-rhin : « Les Allemands pensent comme les Français, mais ils aimeraient bien que les Français pensent comme eux »

Derniers soupçons, depuis la chute du Mur : L'Allemagne depuis 1950 n'a-t-elle été "européenne" que par obligation morale et géopolitique ? Conservera-t-elle son engagement pour l'Union Européenne alors qu'elle a recouvré toute sa souveraineté, toute sa puissance économique, tout son rayonnement culturel au cœur du continent ?

" Que devons-nous faire ?Vous pouvez nous reprocher notre histoire, redirait Kohl. Mais pas notre géographie". Cette question allemande reste évidemment au cœur de la "question d'Europe" . Elle est d'ailleurs autant franco-allemande, ou anglo-allemande, ou polono-allemande que strictement germanique. Elle est peut-être même d'abord française...

(A SUIVRE...)

22/01/2005

Pour un Islam personnaliste:un défi d'Europe

Ecouter Mohammed Arkoun

Merci à l'équipe du forum des Européens sur ARTE. Leur émission sur l'Europe face aux défis de l'intégrisme a constitué un grnd moment d'intelligence grâce à leur invité, Mohammed ARKOUN dont la voix n'est pas assez entendue. Le fascislalisme ne sera vaincu par un Islma personnaliste comme tous les intégrismes comme toutes des tentatives de détourner Dieu (ou la Raison chez les intégristee de l'athéisme) au bénéficie du Diable, donc de l'inhumanitude.
Son idée des créer des centres d'études du "fait religieux" a tous les niveaux, et notamment au niveau européen mérite d'être relayée, popularisée, transformée en projet, réalisée. En Europe, c'est au Conseil de l'Europe sans doute de prendre des initiatives. N'attendons pas qu'il soit trop tard...

Cela va dans le même sens des propositions faites à Strasbourg par Chantal Cutajar sur l'actualité de la pensée (controversée) de Charles de Foucault qui vient dêtre canaonisée par le Vatican st sur la relance de l'idée de créer une faculté européenne de théologie musulmane à Srasbourg, idée lancée voilà des années déjà par le Professeur Trocmé.

Nous ne sommes pas dans l'ère de la "defaite de la pensée', pour reprendre le titre d'un livre de Finkielkraut. Nous vivons une ère où le vrai courage politique consiste à favoriser la "victoire" des pensées qui remettent l'Homme, la Personne huamine au couer de toutes les actions.

23:15 Publié dans Europe | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : Europe

15/01/2005

Pourquoi la France a "mal à l'Europe" (2)

II) La France des mythes et des fantasmes
Quand Sollers choque mais dit vrai : « La France moisie »
Quand Régis Debray révèle l’ampleur du mal…


Reprenons ce tarin fantôme Vichy-Moscou qui traverse encore le paysage politique français…
Le « syndrome de Vichy » ne se résume pas à Pétain, aux zélateurs du nazisme, à la collaboration. C’est le culte de la France des mythes et des fantasmes. De la « Révolution nationale » chantée en pleine déconfiture nationale. De la gloire et de l’héroïsme en tout et pour tout, y compris dans les défaites et les humiliations ! Nostalgie du césarisme...

On le retrouve bien sûr à l’extrême droite, chez les défenseurs de l’Ordre, chez les nostalgiques de l’Europe brune ou des rêves mussoliniens, chez les « bien pensants » qui n’ont toujours pas digéré ni les Lumières, ni la Révolution française, ni la décolonisation, ni Vatican II, ni les évolutions (pardon, la dégradation) des mœurs, ni le « droit-de-l’hommisme », et plus simplement chez les partisans de la « bonne vieille routine endormie » …

"Ah! Si Hitler avait été français"...

« La France moisie a toujours détestée, pêle-mêle, les Allemands, les Anglais, les Juifs, les Arabes, les étrangers en général, l’art moderne,les intellectuels coupeurs de cheveux en quatre, les femmes trop indépendantes ou qui pensent, les ouvriers non encadrés, et, finalement, la liberté sous toutes ses formes », écrit Sollers. Non ils ne se résument pas au front national. Non, ils ne se situent pas seulement à « droite ». Non, ils n’affichent pas toujours leurs intimes convictions. Surtout quand, pensant à Pétain, ils réussissent à regretter la « collaboration » avec les Allemands, mais non celle avec le nazisme : « Ah ! Si Hitler avait été Français »…

Ils revendiquent même, parfois, de Gaulle (ce qui ne manque pas de sel chez les héritiers de Laval ou de Salan), mais c’est pour convoquer Maurras, ou d’autres…Du bleu, blanc, rouge, ils n’aiment que le blanc, pour servir de fond à un assemblage curieux, de croix du Christ, de croix gammées, de croix de fer, de faisceaux, de francisque de fleurs de lys, de lauriers, de la Vierge Marie, de discoboles… Inutile d’insister : la réconciliation de Gaulle-Schuman (fruit du projet de Constitution) ne les concerne que très peu. D’abord, qui c’est ce Schuman ? Un musicien ?

Le mirage de Mosou
Le « mirage de Moscou », c’est évidemment le rêve du « paradis sur terre », sans frontières entre les peuples ou entre les classes. C’est le règne trahi des « idéologies du bonheur » assassinées. C’est rêve d’une Révolution toujours fascinante même quand elle débouche sur le pire. C’est l’obsession de changer non seulement le monde mais l’homme, surtout, au nom de mythes et d’illusions qui nourrissent une mystique prométhéenne. Un tsarisme de gauche, forme suprême du césarisme !
Non, ils ne se retrouvent pas tous dans ce qui reste des « cellules », comme dans les monastères et les prisons. Non, ils ne sont pas tous endeuillés par la déroute de l’Empire rouge malgré son « bilan globalement positif ». Non, tous n’agitent pas une « faucille rouillée et un marteau sans maître ». Eux aussi, parfois, se réclament de De Gaulle. Parce qu’il savait ne « pas se prosterner » devant les Américains. Et parce que accents « nationaux » donnaient à sa Marseillaise le souffle de l’Internationale. Allons enfants de la patrie, la lutte finale n’a pas encore commencé. Aux armes citoyens, debout les damnés de la terre : du passé, faisons table rase. L’internationale sera le genre humain.
Dans internationalisme, il y a nationalisme, non ? Et pourquoi le droit de rêver, le droit à l’utopie, ne figure-t-il pas dans les droits de l’homme ? Si vous pensez que Staline était déjà dans Lénine, regardez vers Trotski (en oubliant qu’il a crée l’Armée Rouge) et relisez Franz Fanon : ce qu’il disait est encore plus vrai qu’aujourd’hui. Ici encore, inutile d’insister : la réconciliation De Gaulle-Schuman ne ferait que renforcer les forces « capitalo-impérialistes»…
Un "romano-césarisme" mystique et...laïc

Ce « train fantôme Vichy-Moscou » continue de servir la sélectivité de la mémoire collective française et d’inspirer nombre d’intellectuels brillants. « Péguy revient », sourit Sollers... Cela n’a rien de dramatique. Mais il n’est pas le seul à « revenir ». ! N’étaient-ils pas brillants les Drieu la Rochelle, Céline, Brazillac ? A quand le retour à la mode de Joseph de Maistre ou de Léon Blois ? Non aux Lumières, oui aux Illuministes. « L’Europe démocratique », c’est l’ère de la « platitude », non ?
Ce qui est extraordinaire dans le paysage intellectuel français d’aujourd’hui, à droite comme à gauche, c’est de voir le nombre et la qualité des « républicains laïcs à l’esprit citoyen » combattre l’idée même d’Europe unie au nom d’une France qui incarnerait la forme la plus archaïque de la théologie politique, un romano-canonisme, au nom d’une « souveraineté » qui n’est qu’une forme laïque de l’incarnation d’un pouvoir divin. « France, Christ des Nations » réécrirait Michelet.

Debray et la "déesse République"
Régis Debray , sans aucun doute le plus clairvoyant des porte-voix de la pensée « national-républicaine » ne nie pas sa vision plus mystique que politique de « la Belle, la Bonne, la Sainte, la déesse République » qui est née « catholique, apostolique et romaine »....
« L’Etat-République, explique-t-il, est « notre pôle protestant » : il est fondé sur la liberté de conscience. « L’Etat-Nation » est notre « pôle catholique » : il est fondé sur « l’appel aux armes ». Conclusion : « Le citoyen est à la nation ce que le fidèle est à l’Eglise... »
Est-ce là une « exception française » ? Dans toute l’Europe, « Savel » et « sacrifice » ont la même racine. Toute l’Europe est « toujours grosse d’une guerre de religions ». Tous les pouvoirs, partout, offrent des « hosties » avec, en langage lacanien, une face symbolique (le Droit, le Père, le langage) et une face imaginaire (le Drapeau, la Mère, le Corps).
Tout Roi, même « républicain » a « deux corps ». Ernst Kantorowicz a bien décortiqué ce « mystère de l’Etat », cette « déchirure théologico-politique » fondée par cette alliance d’un « corps naturel » (comme tous les hommes) et d’un corps « politique » ou plutôt « mystique » qui fonde le Pouvoir.
Le mot patrie n’existe pas en anglais, ironise Régis Debray. les Britanniques n’éprouvent pas non plus le besoin d’avoir une carte d’identité. Et alors ? Le patriotisme britannique existe pourtant bel et bien. Est-il différent du nôtre ? La « Couronne », c’est la Patrie. Elle est ce « corps mystique » de ce « Roi qui ne meurt jamais ». Toute l’Europe (et pas seulement la France) est « fille de l’Eglise » ou plutôt fille de la Révélation biblique. C’est en cela que l’Europe est une entité spirituelle et culturelle avant d’être une « notion géographique » ou un rêve politique.

Jean-Marie Lustiger le rappelle dans un petit livre qui replace à la fois Freud, Nietzsche et quelques autres dans une perspective biblique. Tout part de l’apparition du Dieu ternaire : le Père, le Fils et le Saint-Esprit. Révélation, incarnation, représentation, transferts. Négation, reniement, dénégation, exclusion... Chez les païens, Chronos, le Temps, mangeait ses enfants et Oedipe éprouvait le besoin de tuer le père. Les cultures européennes sont unies par le double débat sur la mort du Père et sur la responsabilité du Père dans le meurtre du Fils par ses frères...
Ces « mystères de la Trinité » pour reprendre le titre d’une étude de Dany-Robert Dufour n’ont pas fini de nourrir les réflexions sur les fondements même de la personne et de la société, sur ce qui structure (ou déstructure) les liens entre l’identité et l’altérité, sur ce qui reste énigmatique dans cette « Troisième personne » qui est à la fois en tout corps (individuel ou social) et hors du « je » ou du « nous » .

La Trinité et le culte du UN
Le problème, c’est que la plupart des mystiques républicanistes célèbrent plus ou moins inconsciemment le culte du « UN ». Un rêve mystique ; la divinité sans trinité : un monothéisme laïc, une soif d’absolu. Et de pureté. Donc un intégrisme La République « une et indivisible » : le culte du « tout en tout pour tout »... La Nation comme LE « Grand Tout ». « La France est et doit être un seul tout » « On doit concevoir les nations comme des individus hors du lien social » ). « Le salut public exige que l’intérêt commun de la société se maintienne quelque par pur et sans mélange »
Il y a là une radicalité du vivre ensemble. Une mystique de l’intérêt général qui n’est pas que l’addition ou le recouvrement des intérêts particuliers : il se construit en opposition avec ces derniers. Il suppose l’assimilation et l’adunation, fondements d’un « peuple Un ». Il y a indivisibilité de la nation, du peuple, de l’Etat. La « souveraineté » va ainsi plus loin que les concepts développés par Bodin et Athusius pour qui elle couronnait et consolidait l’harmonie d’une société de corps. Elle n’était pas qu’un concept politique mais supposait une vision sociologique et une philosophie politique. Les mots dominent les réalités. Les mots images ne font pas que miroirs : ils font écrans. Ils poussent à occulter et à transfigurer les réalités.
A l’esprit particulier s’oppose « l’esprit de généralité » qui est la vraie définition du jacobinisme. Le rêve d’unité jusqu’à l’uniformité se nourrit d’une paranoïa, qui a eu une justification banalement circonstancielle : « Elle correspond à un impératif quasi-militaire dans une France menacée à ses frontières par les vieilles puissances » . Les circonstances ont disparu, mais pas l’idéologie semée…

Prochain article
III) "Et Dieu dans tout çà?"

Pourquoi la France a "mal à l'Europe"


I) « Le train fantôme Vichy-Moscou »
Entre nostagies et utopies: des réflexes vains et dangereux


Drôle de semaine dans les média français …Le Parlement européen adopte massivement le projet de Constitution : quelques lignes…Le Pen confirme dans le très confidentiel « Rivarol » sa vision du nazisme : de longues colonnes…Le premier événement est porteur d’avenir. Le deuxième est un non-événément du ressort de la justice. La « loi du tapage » n’a rien à voir avec le droit (mais révèle nos travers).

En fait, la France a toujours « mal à l’Europe » parce qu’elle a toujours mal à elle-même : elle reste trop lourde d’un passé qui ne passe pas, ou passe mal.

Ce « mal à l’Europe » ne se manifeste pas qu’à l’extrême-droite…Qui trouve-t-on parmi les 40 « abstentions » dans le vote du Parlement européen ? Les socialistes français,élus au PE grâce aux combines d’état-major du PS qui avaient fait campagne pour le « NON » et qui se retrouvent dans un embarras bien compréhensible. Qui trouve-t-on parmi les porteurs de bulletins « Non » ? Des euro-députés français d’extrême droite et des gauches, « les deux bouts de l’omelette française », redirait Raymond Aron.

Le problème c’est que ce « mal à l’Europe » de la France entraîne un « mal à la France » de l’Europe. Baron Crespo résume l’un des enjeux majeurs des campagnes de ratification de la Constitution :’ Si la Grande-Bretagne dit Non , ce sera grave pour les Anglais. Si les Français disent Non, ce sera grave pour l’Europe »

Pour une Europe forte dotée de moyens faibles

De toutes les « peuplades d’Europe », les Français sont sans aucun doute les plus admirés et les moins aimés... En fait, leurs partenaires sont toujours face à la même interrogation : « Que veulent donc les Français ? »
Tout se passe, en effet, comme si les Français voulaient en permanence tout et le contraire de tout. Ils veulent une Europe « forte, puissante, indépendante » - une « Europe européenne » - mais ils restent attachés à leur souveraineté nationale et refusent de doter l’Europe d’institutions fortes.

Ils veulent une Europe « proche des citoyens et authentiquement démocratique » mais ce sont eux qui ont légué à l’Europe les vices technocratiques, l’opacité bureaucratique, la complexité juridique de leurs traditions administratives.
Ils veulent une Europe « dynamique et confiante » mais ce sont eux qui, parfois, freinent le plus les élans et, souvent, distillent le plus de morosité, de scepticisme, de pessimisme.
Les Français n’ont évidemment pas le monopole des pulsions contraires. Mais sur les bords de la Seine, on a tendance à pousser cette logique un peu plus loin qu’ailleurs. Peut-être parce que notre pays compte toujours autant de « sujets de mécontentements » que de citoyens
Tout se résume en un paradoxe et en une contradiction.

Le paradoxe : c’est la France qui est à l’origine de la plupart des initiatives européennes mais c’est en France que les « visions européennes » sont les plus floues, les plus contestées et les plus controversées.
La contradiction : la France est à la fois le pays qui est le plus attaché à la construction d’une Europe unifiée et celui qui en a le plus peur.
Ces « peurs françaises » sont à la fois générales et sectorielles, existentielles et corporatistes. Elles guident la plupart des comportements, y compris ceux des élites politico-diplomatiques.
Face à l’Europe, la France a peur de tout, surtout d’elle-même. Ses grands voisins sont pris pour des concurrents. Ses petits partenaires sont considérés comme des profiteurs. Tous sont regardés avec suspicion : ne veulent-ils pas « défaire la France » ? Paranoïa du Royaume contre l’Empire, de la Révolution contre les monarchies coalisées...
Les analystes paresseux expliquent ces réactions par une enflure de « l’ego national » provoquée par les fiertés (légitimes ou non) léguées par l’Histoire : un Etat-nation millénaire ; un rayonnement culturel plus grand que ses richesses intrinsèques ; la vocation proclamée « universelle » des « valeurs nationales ; son attachement particulier à la laïcité ; une tradition missionnaire et impériale ; sa position géographique, particulière et privilégiée à la pointe de ce cap d’Eurasie » …
« L’exception » française ne serait qu’une dernière trouvaille de vocabulaire pour que les Français continuent de se persuader qu’ils sont effectivement « exceptionnels »...
La France est « malade de l’Europe » parce que, derrière les lignes de fractures entre Schuman et De gaulle, elle n’a pas réglé, ou mal réglé, un certain nombre de comptes avec elle-même. Avec son nationalisme et son internationalisme. Avec ses particularismes et son universalisme. Avec son conservatisme et son révolutionnarisme. L’Europe n’est en fait que le « miroir grossissant » , le « révélateur implacable » de ses carences, de ses faiblesses, de ses propres maux. Et de ses rêves…

« Donner de la France une certaine idée, c’est nous permettre de jouer un certain rôle », écrivait Barrès avant que de Gaulle agite en oriflamme sa « certaine idée de la France »…
« Les Français, estimait le général, ont besoin d’avoir l’orgueil de la France, sinon ils se traînent dans la médiocrité, ils se disputent, ils prennent un raccourci vers le bistrot » . Tous les peuples ne sont-ils pas ainsi ?
« Si on ne lui propose pas des buts élevés, si elle n’a pas le sentiment de sa dignité et de sa noblesse, elle se traîne dans une sorte de léthargie » La paix, l’unification et l’instauration d’une société de bien-être en Europe ne constituent-ils pas des « buts » élevés ?
« La France est une grande dame qui ne fait pas la cour aux autres. Ce sont eux qui lui font » . Même quand elle se « vautre dans sa bauge » ?
Ce qui est incontestable, c’est que « chaque peuple est le fruit d’une histoire qui n’est celle d’aucun autre ». Et a « besoin d’être fier »

Au royaume du vaudeville...

La centralisation française s’est tellement faite par l’écrasement des cultures régionales que les Français imaginent mal une unité continentale dans le respect des diversités.
La démocratie s’est amorcée, développée, installée (et parfois pervertie) non dans des réformes à froid, mais à chaud, dans des périodes ou après des crises « décisives », dans l’euphorie du désespoir vaincu plus que dans la paisible jouissance d’un « vivre ensemble harmonieux » , dans des élans révolutionnaires sur fond de tragédie : on y imagine mal qu’un continent aussi gorgé de sang que l’Europe puisse connaître une Aventure sans vraies aventures, avec la paix en objectif…sans guerre pour l’obtenir !
Au royaume du vaudeville, des comédies de boulevards et plaisanteries qui sentent le fumier même dans les salons parfumés, on se demande toujours pourquoi la tragédie a été inventée par les Grecs, Shakespeare vient d’Angleterre et Hiroshima n’est pas resté dans l’Histoire par une bombe française…

L’expansionnisme français s’est toujours tellement fait par les armes ou par la ruse que la conscience collective s’avère incapable d’imaginer une aire européenne devenue un espace de libertés par libre adhésion, une vraie Révolution (ce qui est en cours) sans Terreur, une vraie Unité sans Empire, de vrais projets d’avenir sans la fatalité d’un « nouveau déluge ».
Ces traumatismes historiques engendrent un conservatisme agressif et des réflexes réactionnaires, à droite comme à gauche, dans les « masses populaires » comme on disait jadis au PC, et dans les élites… « C’est le train fantôme Vichy-Moscou », lâche Philippe Sollers . Une bien curieuse alliance objective entre le « syndrome de Vichy » et le « mirage de Moscou ».

Prochain article:
II) La France des mythes et des fantasmes
Quand Sollers choque mais dit vrai : « La France moisie »
Quand Régis Debray révèle l’ampleur du mal…

05/01/2005

Préparer des Etats généraux de l'UNION

La Constitution, et APRES?
C'est maintenant qu'il faut placer
la campagne du référendum dans
une perspective d'avenir


Les sept trous du diable
du projet constitutionnel



La proposition de Chantal CUTAJAR de préparer dès maintenant des « Etats généraux de l’Union » pour tirer les leçons des votes sur les ratifications de la Constitution ne se justifie pas seulement pour définir les chantiers prioritaires de l’Europe « constituée ». Quelles que soient ses qualités, (si grandes que le OUI s’impose à mes yeux), le texte soumis à ratification présente quelques insuffisances, quelques défauts, quelques imprécisions (ce qui d’ailleurs doit inciter à respecter pleinement certains arguments de certains NON) Aucune Constitution, nulle part et à aucune époque, ne constitue une assurance anti-crise ou une promesse de paradis. Tout là comme ailleurs dépend de l’usage que l’on fait des outils proposés

Des critiques de forme

Passons sur les critiques de forme, qui sont très subjectives : « On aurait pu faire appel a un grand écrivain », sourit le premier ministre espagnol… Saint John Perse avait mis ses talents au service d’un projet qui avait la même finalité, et le projet avait été enterré…

Si les Conventionnels étaient tombés dans le lyrisme et la poésie, que n’aurait-on pas dit ? Tous les mots sont plurivoques, ou presque. Ils sont donc à prendre « comme les ailes d’une mouche », selon la formule de Pascal Quignard. Giscard a bien fait de consulter l’Académie française : les immortels ont fait quelque 900 suggestions de style. Et les problèmes de traduction de sont pas aisés à résoudre : bien des mots-clefs n’ont pas le même sens dans toutes les langues. Souveraineté, par exemple.

Le mot ne se traduit pas en anglais par sovereignty qui a une connotation absolutiste contraire à l’esprit et à la réalité du texte. Et en allemand, quel mot prend-on : Souveränität ou Staatsgewalt ? D’ailleurs, comment traduit-on pouvoir en allemand : Herrschaft, Macht ou Gewalt ? Même le mot de Constitution a deux versions allemandes :Konstitution et Verfassung. Les linguistes ont de quoi s’amuser…

Le « roman d’une société »

De toute manière, il est clair que ce type de Texte qui est « comme le roman d’une société » n’a rien de romanesque ou de poétique. Ce n’est pas le but. Le seul pari, c’est celui de la lisibilité et de la compréhension : il n’est pas entièrement gagné. On peut toujours faire mieux. Mais il ne faut pas exiger d’un texte « judico-dministrativo-politique » ce que l’on n’exige pas d’un contrat d’assurance, d’une convention de crédit ou d’un acte notarié banal …

Ce n’est pas dans ce « détail »-là que le Diable va se cacher. Il a (au moins) sept beaux trous à exploiter :

1)Pénélope s’impatiente : le temps
européen est vraiment trop long



L’Europe est par nature une « longe patience » et il est bon de ne pas confondre vitesse et précipitation. Mas le temps européen est trop long. L’importance des délais d’application du traité constitutionnel l’illustre trop bien. Si tout va bien, la Constitution entrera en vigueur à partir de 2006. Ce n’est rien en temps « historique », mais en temps perçu, donc réel, c’est long. Et la Commission dans sa future composition ne fonctionnera qu’en 2012… En cette ère du «tout, tout de suite », la patience de Pénélope est passée de mode

De même, toute idée d’amender le Texte revient à rêver d’un marathon : quelle procédure ! Sauf sur quelques points précis où une décision du Conseil européen à l’unanimité peut améliorer les choses, tout amendement devra être ratifié à l’unanimité. « Le professeur de droit constitutionnel que je suis aurait envie de se suicider », lance un des Conventionnels en commentant cette disposition. Heureusement, l’homme politique a un estomac mieux accroché que le juriste …Il dira OUI, en prenant conscience que les « constitutionnalistes sont face à un texte sans précédent par sa nature même…

Des grossesses de neuf...ans

Cette longueur des procédures illustre l’un des problèmes essentiels de la construction européenne : le décalage entre les prises de décisions et les réalisations. Grandes, trop grandes les périodes de grossesses, y compris pour des questions de simple intendance. Durée moyenne : 9 ans !

Comment, dans ces conditions, l’Europe peut-elle ne pas donner l’impression d’être toujours prise de vitesse par les événements ?

Comment faire comprendre aux citoyens que leur vie concrète se joue dans les instances européennes quand les conséquences des décisions sont aussi lointaines ? L’Europe même concrète a toujours des allures de projet et de virtualité. Comment, surtout, juger sur pièces six, neuf ou douze ans après son lancement telle initiative ou telle réforme ?

Bien des malentendus européens proviennent de cela : de la TVA pour les restaurateurs à l’ouverture des marchés de l’électricité en passant par l’euro…

Qui se souvient aujourd’hui que la monnaie unique avait été promise en 1970 pour 1980 que son entrée en vigueur en 2001 est une conséquence directe du Traité de Maastricht de 198.. et que sans monnaie unique nous vivions de détestables et dommageables crise monétaires à répétition ?


"Prévoir" et agir "ici et maintenant"

La politique politicienne privilégie trop le court terme, la satisfaction immédiate des demandes, besoins et envie, à tel point que les sondages font trop office d’inspirateur. Mais au niveau européen, c’est le présent qui est trop négligé.

« Gouverner, c’est prévoir », pour reprendre la formule célèbre de Mendes-France.
Mais c’est aussi faire voir « ici et maintenant », pas après-demain.

A propos de cette notion du temps, nous aurions d’ailleurs pu prévoir une sorte de Conseil de Sécurité (intérieur et extérieur) qui joue le rôle de « cellule de crise permanente ». Les Conseils extraordinaires prévus dans les 48 heures en cas de crise ne sont sans doute pas suffisants.

La Constitution aurait pu également prendre des dispositions pour raccourcir les « vacances » (au sens propre du terme) qui marquent le passage d’une Commission à l’autre : près de six mois entre l’équipe Prodi et le collège de Barosso : « L’Europe sera sérieuse ou ne sera pas », redirait Benda…

De même, aucune piste n’est tracée pour tenter de coordonner mieux à défaut de synchroniser les échéances électorales nationales (au moins normales) : l’ensemble européen est tributaire de calendriers qui interdisent une vraie continuité d’action au Conseil des ministres, organe d’un volatilité extrême.

C’est comme si les gouvernements nationaux dépendaient directement des élections régionales et locales, générales ou partielles… Ingérable. Le temps européen n’est pas seulement trop long : il est morcelé. Et il est météorologique : quand le climat change dans une capitale, c’est toute la maison européenne qui le ressent.

2)« L’Europe ? Quel numéro de téléphone ? »:
la question de Kissinger reste trop d'actualité


La Constitution a clarifié la répartition des compétences et donne corps à une vraie représentativité en interne et en externe. Mais comme redirait Kissinger, le problème du numéro de téléphone unique reste posé. Qui est le vrai « chef » ?

Le Président du Conseil européen (élu pour deux ans et demi), le Président de la Commission, le Ministre des affaires étrangères (élus pour cinq ans) ou…les plus charismatiques ou les plus dynamiques chefs d’Etats ou de gouvernements des 25 ? Il y a toujours beaucoup de monde au balcon suprême sans que personne n’incarne le pouvoir suprême. Nous ne sommes pas complètement de « l’embrouillamini », comme disait Jobert…

"Excecutant" et "excécutif"...

C’est évidemment logique puisque la construction européenne est atypique et n’est pas fondée sur le culte du UN, héritage politique du monothéisme sécularisé. Donc, pas de Roi, avec son double corps physique et mystique. Et pas de vrai gouvernement au sens classique du terme. La Commission même renforcée dans « son rôle exécutif » reste à la fois une inspiratrice (droit d’initiative), un juge (qui est aussi partie), une équipe de management et une exécutante. Elle gère mais ne gouverne pas.

Il est d’ailleurs intéressant de noter que dans l’organigramme constitutionnel, elle arrive en quatrième position, juste avant la Cour de Justice. C’est le Parlement qui est cité en tête (un hommage au suffrage universel direct qui soigne l’égo des eurodéputés mais n’engage à rien) avant le Conseil européen et le Conseil des ministres.

Ces considérations ne sont pas que protocolaires ou chargées de symboles. Elles entraînent de vraies interrogations : que se passe-t-il si des désaccords sérieux opposent les Présidents du Conseil de la Commission entre eux ou l’un ou l’autre au Ministre des affaires étrangères ?

Qui juge de la "coopération loyale"

Que se passe-t-il si l’un des membres du Conseil européen ne respecte pas ses engagements de pratiquer une « coopération loyale », de « promouvoir les valeurs de l’Union », de « s’abstenir de toute mesure susceptible de mettre en péril la réalisation des objectifs de l’Union » ?

Que se passe-t-il surtout si l’un d’eux (ou plusieurs) s’assied sur l’article III-195 qui prévoit notamment que les Etats membres « s’abstiennent de toute action contraire aux intérêts de l’Union ou susceptible de nuire à son efficacité en tant que force de cohésion dans les relations internationales ?

Cet article été vite oublié quand il portait les numéros 11 et 12 des articles du Traité de l’Union. Sera-t-il sacralisé dans son expression constitutionnelle ? Pourra-t-il éviter la cacophonie Mitterrand-Kohl sur la reconnaissance de l’indépendance croate ou les divergences Chirac-Blair sur la guerre en Irak de Bush? « Faut pas rêver », pour reprendre le titre d’un excellente émission de France 3 qui n’a rien à voir avec ce petit voyage dans les incertitudes de demain.

La Loi et son Esprit

Il y a la Loi et son Esprit. La Constitution a au moins le mérite de rappeler qu’il ne suffit pas de partager les valeurs de l’Union : il faut militer en faveur de leur respect. Les promouvoir. C’est une affaire d’hommes plus que d’institution… C’est bien pour cela que le diable ne va pas manquer de se glisser dans les faux plis d’un costume qui n’est pas encore à la mesure des ambitions affichées.

En interne aussi, cette absence de Tête unique qui incarnerait la gouvernance à défaut du gouvernement européen a de sérieux inconvénients. Qui est le « responsable » ? Le partage des compétences ne se traduit-il pas, dans l’esprit du public, à une répartition des incompétences ?

Cette absence de Référent responsable qui rend des compte, au jour le jour ou presque, est d’ailleurs l’une des sources de l’hostilité britannique à la construction européenne. La démocratie britannique met en avant le concept d’immédiateté de la transparence. Le PM doit pouvoir répondre de tout, tout de suite, devant les Communes. Gouverner, c’est répondre. Sans doute les concepts de subsidiarité et de proportionnalité doivent-ils être complétés par cette idée d’immédiateté. C’est au Parlement de faire des suggestions et de manifester des exigences.

3)Les habits neufs de l’Union européenne
ne prémunissent pas contre les blocages
dans les processus de décisions.


Certes, les principales fautes de Nice sont effacées : les chances mathématiques de majorités de coalition au sein du Conseil sont, selon les experts, de 12% contre 2% dans le traité de Nice. Un beau progrès, même si sur ce point les Conventionne les avaient proposés mieux : 22 %. Les risques de bocage restent très élevés.

Certes encore, les spécialistes en cuisine diplomatique ont réussi à mettre au point des dosages qui interdisent de fait des coalitions d’hégémonie. Les « petits » ne doivent plus avoir peur d’être mangé par les « grands ». Les « nouveaux » ne devraient plus avoir peur d’être exploités ou mal traités par les « anciens ». « L’égalité démocratique » devrait résister aux inégalités de richesses, de puissance, de démographie. Une belle alchimie.

Certes, enfin, 90 % des matières seront traitées à la majorité qualifiée et non selon la règle de l’unanimité. Mais le « droit de veto » (qui ne figure pas expressément dans les traités) n’est pas rayé du vocabulaire communautaire.

Vous avez dit "VETO"? Diktat du Non

Veto ! Le mot siffle comme un fouet. « Diktat »… C’est l’arme rétrograde des cantons suisses les plus conservateurs. C’est l’héritage de la diplomatie classique du Concert des Nations. C’est le fer de lance de la « souveraineté nationale » en action, en démonstration et en illusion. C’est surtout la négation de « l’esprit communautaire » qui, par définition, implique la recherche de solutions bonnes pour la Communauté et chacun de ses membres. Plus qu’un frein : une clef de contact pour couper le moteur.

Historiquement, ce droit « au Non comme dernier mot » se rattache à la conception la plus absolutiste (intégriste) de la « souveraineté ». Donc à Jean Bodin : le dissensus est tellement inévitable qu’il faut une autorité qui ne se discute pas pour trancher et décider.

C’est la négation de la possibilité et de la recherche du consensus, du compromis, de l’accord. C’est le dialogue vu comme duel, affrontement, guerre. Entre ennemis, c’est plus qu’acceptable : c’est logique et cela relève du principe de la légitime défense. Entre amis, entre associés, c’et la négation de l’amiié et de l’association…

En fait, le droit de veto ne bloque pas seulement le Conseil : il bloque, en amont, tout effort en vue de progrès. « Inutile d’y songer, X ne l’acceptera jamais ou du moins pas maintenant ». Le veto ne tue pas que la décision, il étouffe l’imagination, stérilise la créativité, nie les forces de l’intelligence—et constitue la marque d’une société de méfiance et non de confiance.

Sortir du dilemme: blocage ou mollesse

Pour l’éviter, il n’y a que deux portes de sortie : ne rien faire ou trouver le pire des compromis, celui du plus petit commun dénominateur. Dans la première hypothèse, le dissensus est stérile. Dans la seconde, le consensus est de pure forme. C’est l’Europe bloquée ou l’Europe molle.

C’est aussi l’Europe de l’imposture : la mise en avant d’une façon unilatérale d’intérêts dits « vitaux » introduit « une voie de fait, c’est-à-dire le risque d’arbitraire dans un système de droit »

En fait, ce droit de veto n’est mis en avant, jusqu’à présent, que comme facilité de négociation à la mode ancienne et comme outil médiatique : on dit non pour se réserver la possibilité de dire oui, plus tard, à une proposition peut différente de l’initiale ; et, entre temps, on « donne la preuve » de sa vigueur, de sa fermeté, de sa capacité à défendre les intérêts de la « nation ». Le public apprécie toujours « l’empêcheur » de dialoguer en rond, le monsieur ou la dame Niet. C’est ce que Maurice Duverger appelait la « stratégie du non pour le oui »…

"La stratégie du oui pour le NON"

En toute logique, ce droit « souverain » devrait être jugé incompatible avec l’impérative mission des institutions européennes de protéger les intérêts non seulement « vitaux » mais aussi simplement réels de chacun des pays membres. L’Europe s’unit pour les Européens, non contre eux. L’intérêt de tous est que chacun soit le plus fort possible. Comme toute chaîne, l’union a la force du maillon le plus faible…Et entre politiques "on est sensible aux arguments d’opportunité des collègues", se souvient Pisani...

L’esprit européen, tel qu’il est défini dans la Constitution, devrait entraîner un approfondissement du « principe de coopération loyale » (Art.1-5) de manière à définir d’une façon plus précises quelques notions agitées comme des étiquettes d’une bouteille vide : «intérêt vital », « cause nationale », « intérêt national », « priorité nationale »…

Toute collectivité, locale, régionale, territoriale, nationale, multi ou supranationale est faite pour concilier des intérêts contraires, arbitrer entre des intérêts antagonistes, inscrire les intérêts particuliers dans l’intérêt général.

L’Union européenne n’échappe évidemment pas à cette mission qui est l’une de ses raisons d’être. Ce n’est pas simple de concilier les intérêts des planteurs de tabac, de veneurs de cigarettes et les justes raisons de santé publique qui poussent à faire des campagnes anti-tabac.

Ce n’est pas évident de concilier lutte contre l’argent sale et secret bancaire. Ce n’est pas facile d’assurer une saine concurrence entre les cultivateurs de tomates qui gardent un goût de tomate et les industriels de la tomate qui ressemble à la tomate mais qui n’est pas de tomates.
C’est encore plus du de concilier les positions d’un Etat qui a intérêt à donner tel mandat à la Commission pour négocier un accord à l’OMC et tel autre qui a d’autres intérêts et souhaite un mandat différent…Tous les dossiers sont par nature contradictoires.

L'information scénarisée ou etouffée

Un gouvernement national connaît, bien sûr, les mêmes difficultés pour concilier des intérêts corporatistes ou régionaux différents : le seul « droit de veto », c’est l’opinion publique, ou les plus « forts en gueule »…Les règles et les règlements sont des aides à la décision. Et la politique est d’abord l’art de faire des mécontents…qui n’en gardent aucune rancune. Au moins, on peut donner facilement l'impression de tout avoir décidé , même ce qui a été imposé par la rue ou les intérêts électoraux…

Au niveau européen, tout se complique parce que les Etats se retrouvent volontairement et librement, donc souverainement, en position non d’arbitres suprêmes mais de « chef » soumis à une « chefferie » supérieure. Ou à des rapports de force qui les dépassent. Tous cela se fait devant des media plus préoccupés de « compter les points » et de traiter les événements comme des compétitions sportives que comme des réunions de famille ; c’est plus spectaculaire, donc plus attrayant. L’information est scénarisée ou est étouffée…

Cela explique évidemment le rôle de repoussoir, de bouc émissaire, joué par « l’Europe », bien malgré elle. Mais, là encore il y imposture : le pouvoir suprême de l’Europe n’est pas au-dessus des Etats puisqu’il est fait des Etats eux-mêmes…Et si les représentants de ces pays se retrouvent régulièrement c’est parce qu’un intérêt supérieur les réunis : l’ « intérêt national » de chacun est que l’Europe avance harmonieusement. La « société de bien-être « ne doit-elle pas commencer au sommet ?

Le veto contraire à l'égalité démocratique

Le droit de veto devrait même être jugé incompatible avec le principe d’égalité démocratique, puisqu’un Etat peut empêcher une majorité d’autres d’agir. Il devrait également être considéré comme contradictoire avec la valeur de solidarité (entre personnes et entre Etats) : au soupçon que les « autres » pourraient vouloir sacrifier votre intérêt vital, vous ajoutez celui de vouloir empêcher les « autres » d’agir en fonction de leurs propres intérêts et de ce qu’ils jugent être l’intérêt général. Il devrait encore être jugé contraire au principe de loyauté affirmé dans a Constitution : on appartient à l’Union pour la faire progresser, non pour la ralentir ou l’empêcher de devenir une « Union sans cesse plus étroite »

En l’occurrence le maintien du droit de veto dans des domaines aussi déterminants que la fiscalité, la diplomatie, la défense constitue des limitations qui sont de vrais handicaps pour l’Europe. Le compromis dit de Luxembourg (qui était le contraire d’un compromis puisqu’il n’était que la formalisation d’un constat de positions antagonistes) a la vie dure et bon dos : ici la réconciliation des visions de De Gaulle et de Schuman reste à faire. « L’Europe se fera pas à pas … » redirait Schuman…

Elle se fera si la priorité de tous est de faire sauter les verrous et non de les consolider : les Etats membres restent plus soucieux de leur pouvoir de freinage que de leur droit de jouer les accélérateurs. Peut-être l’avènement d’un « droit de sortie » de l’Union (que Monnet avait vigoureusement refusé au moment de la CECA) conduira-t-il à un changement de mentalité… Avec la stratégie du « non pour un oui » se heurtant à un front du refus dans une stratégie du « si c’est non pour çà, c’est non pour tout ».

Après tout, pourquoi le droit de veto d’un gouvernement ne pourrait-il pas avoir, comme en écho, un droit de veto applicable par ceux qui estimeraient que « l’intérêt vital » de l’Union est de passer outre au diktat d’un seul…Ce serait un « compromis de Luxembourg » à rebours. Plaisanterie, évidemment : l’esprit communautaire exige d’autres réponses à ceux qui ne le respectent pas. Il ne faut surtout pas jouer avec le feu.


4)Ne pas confondre l’Union européenne et…l’Europe

La Constitution fixe les fondements et règles de fonctionnement de l’Union, mais elle ne se place pas dans le contexte géopolitique de l’ensemble de l’Europe. Un regret majeur : que le Conseil de l’Europe n’ait pas été davantage associé et concerné par le Texte. L’adhésion de l’Union en tant que telle est évidemment une excellente chose. Mais elle va poser crûment les problèmes des jurisprudences différentes des Cours de Luxembourg et de Bruxelles. Cela n’a rien de catastrophique, mais cela ne favorise pas la visibilité du contrôle et de l’approfondissement si essentiels des droits de l’Home sur le continent.

Le Conseil de l’Europe aurait pu et du être concerné directement par toutes les compétences intergouvernementales de l’Union et par les politiques qui dépassent les frontières de l’Union : politique culturelle, protection du patrimoine, stimulation de la création, éducation, échanges, approfondissement de la démocratie représentative, recherche sur l’approfondissement des valeurs réflexions sur la bioéthique, défis du futur, environnement, santé publique, migrations…

Des ponts entre les deux institutions existent : ils pourraient être plus fréquentés. Des coopérations sont très productive, entre la Pharmacopée et l’Agence du médicament par exemple : elles pourraient être plus nombreuse et plus efficaces (entre Eurimages et le programme Média, par exemple)

Les relations extérieures de l’Union auraient également dû faire l’objet de réflexions plus grandes sur les rôles respectifs très complémentaires, du Conseil de l’Europe (Assemblée, Comité des ministres, Agences spécialisées) et des institutions communautaires. Le Conseil n’est pas que l’antichambre des futurs membres de l’Union. Il est le lien démocratique entre les pays de l’Union et les Etats d’Europe qui ne veulent ou ne peuvent appartenir à l’Union. Il est aussi le forum démocratique des relations transatlantiques, d’organisations telles que l’OCDE. Et il est un outil de développement démocratique dans les pays du Sud de la Méditerranée.

Le Conseil de l'Europe trop ignoré

On a tort, dans les Etats et dans les institutions de l’Union de minimiser son rôle, de limiter ses moyens et de négliger ses travaux. Ce « laboratoire d’idées » comme disait Schuman n’est pas une institution qui « dort sur les bords du Rhin », comme ironisait De Gaulle. Le rôle de « filet de sécurité » qu’il a joué pendant la longue marche de l’Union peut encore s’avérer très utile. La citoyenneté européenne, la culture politique européenne, l’identité européenne se développent à partir de lui et à travers lui.

Ce qui n’est pas inscrit dans la Constitution n’est pas forcément interdit : aux Etats d’accroître les moyens d’action du Conseil de l’Europe qui regroupe aujourd’hui 46 pays. A la Commission de s’appuyer davantage sur lui. Et au Parlement européen de travailler en meilleure intelligence avec lui. La Constitution renforce le rôle des Parlements nationaux. L’Assemblée du Conseil de l’Europe se compose de représentants de ces Parlements. Une idée simple : que les délégués des pays de l’Union au Conseil de l’Europe soient recrutés dans les commissions ou délégations parlementaires chargées de suivre les affaires de l’Union. Ce serait « dans la nature des choses », redirait De Gaulle


5) L’Europe, une affaire « infra-nationale »


La Constitution fait le silence sur un chantier oublié mais essentiel : l’européanisation structurelle et culturelle des Etats membres. Edgar Morin voit juste : « l’idée européenne ne se développera pas seulement d’une façon supra-nationale mais intra-nationale » .Tout ou presque reste à faire. Et il est urgent de le faire. Surtout dans des pays qui , telle la France, n’ont pas adapté leurs structures gouvernementale aux évolutions de l’Europe.

En fait, l’heure est venue de tirer toutes les conséquences d’une réalité majeure : l’Europe n’est plus une « affaire étrangère ». Cela ne passe pas que par une réformette du Quai d’Orsay. Ceux qui envisagent sérieusement de modifier en profondeur la constitution de la Vième République, feraient bien d-y songer dans leurs propositions.

La question se pose en raison des conséquences (pas assez mesurées) d’un quinquennat présidentiel qui change les relations entre l’Elysée et Matignon. La France se retrouve dans un système hybride, ni parlementaire, ni présidentiel. Mendès pourrait y reconnaître quelques traits du « contrat de législature » qu’il proposait dans sa « République moderne », ne serait-ce que par la situation actuelle qui fait coïncider les majorités présidentielle et parlementaire, mais il crierai au scandale, dans un de ces accès de colère qu’il avait parfois : il n’y a ni cohérence, ni logique… Avec un conflit de légitimité qui rend vide de sens l’article 20 « Le gouvernement détermine la politique »

Des "affaires intérieures"

Mais ici, ce sont les « affaires européennes » qui nous préoccupent. Deux constats de base … La France est dernière de la classe ou presque dans la transcription des directives (qui vont devenir lois) européennes dans la législation française. Et les politiques françaises en Europe sont écartelées d’une façon qui ne facilite ni la transparence, ni la cohérence dans la préparations des objectifs, des dossiers, des tactiques de négociations , ni l’efficacité des décisions, ni le contrôle démocratique de l’action gouvernementale.


6) Quand l’intendance ne suit pas…


La finalité de l’Union est claire mais la question-clef de moyens, des finances reste entière. Heureusement aucun plafond n’est fixé aux « ressources propres » et des ouvertures sont aménagées pour d’autres ressources. Mais rien, pas même une simple déclaration d’intentions, ne nourrit l’espoir de faire une révolution mentale indispensable : l’Europe ne doit pas être perçue comme une dépense, mais comme un investissement rentable, une source d’économies (d’échelle mais aussi de rationalisation), un outil multiplicateur d’effets positifs, quantitatifs et qualitatifs.

Pour être forte, puissante et prospère, l’Europe doit avoir des institutions fortes ET des moyens d’actions puissants. Ce n’est pas « l’Europe, combien de divisions ? », pour s’inspirer de la question stupide de Staline à propos du pape, c’est : « l’Europe, quels moyens d’action ? ». Cela se mesure en euro. Les gouvernements des Etats membres ont collectivement tort de nourrir en les suivant les réflexes démagogiques sur ce que Bourlanges appelle « l’Europe pingre ».

La rigueur budgétaire indispensable, le besoin de réduire les dépenses publiques, l’impérative nécessité d’en finir avec les spirales des déficits qui nous font vivre à crédit d’une façon indigne sur le dos de nos enfants, les difficultés de mettre au point nationalement et internationalement des systèmes fiscaux plus justes ne doivent pas être synonymes d’avarice au niveau européen.

Les idées fausses sur "l'Europe qui coûte cher"


Il faut (par respect de la vérité) démolir un certain nombre d’idées fausses érigées en mythes du style « l’Europe coûte cher ». « La contribution nette de la France à l’Union est inférieur à 20 € par habitant et par an », rappelle Jean-Dominique Giuliani . Nous sommes très loin des 2870 € que la collectivité nationale prélève en impôts directs et indrects sur chaque Français…

De plus, cette notion de « contributeur nette » devrait être revue : elle ne tient pas compte des effets indirects et inquantifiables de la constriction européenne. Elle ne tient surtout pas compte de ce que coûterait une « non-Europe » ni de ce que coûte l’inachèvement de Europe unie, les dérogations sectorielles trop généreusement accordées, le temps perdu par les lenteurs de l’édification européenne pour cause de « discutailleries » inter-gouvernementales…

C’est cette « pingrerie » qui explique que les plans de Delors sur les grands travaux, par exemple, soient restés lettres mortes. C’est en raison de cette mesquinerie budgétaire que des politiques communes déterminantes pour le développement de « l’Europe concrète », de « l’Europe des citoyens », de « l’Europe du futur » n’ont pas l’ampleur qu’elles devraient : échanges de jeunes, programmes Erasmus et Leonardo, recherche et innovation technologique, rénovation urbaine etc...

"Pingrerie" et fausses économies

Ce sont ces réflexes de faux économes avaricieux qui empêchent les pays membres de se guérir, par des stratégies coordonnées et des moyens mis en commun, des avaries structurelles qui rendent impossible la société de « bien-être » promise dans la Constitution. Qui parlait d’un « Plan Marshall » pour les banlieues ? Avec les lettres et l’esprit, il y a les chiffres. Le plan Marshall, en dollars d’aujourd’hui, représente, sur trois ans seulement, plus de 97 milliards, soit 1,5 % du PNB américain de l’époque…

Un « plan Marshall » était promis aussi pour les anciens pays de l’Est sortis de l’oppression coloniale de l’Empire soviétique. « L’ensemble de ce que l’Union aura dépensé pour l’élargissement depuis 1990 et de ce que nous allons dépenser jusqu’en 2006 représente un coût net de 32, 1milliards d’euro », note Jean-Dominique Giuliani. « Depuis 1990, chaque Français a consacré poins de 5€ par an pour les nouvelles démocraties. C’est modeste ». Trop modeste. Plus de générosité se serait traduite par davantage de retour sur investissements : le Plan Marshall a été aussi profitable à l’économie des Etats-Unis et à la « culture américaine »…

Cette parcimonie bien mal dosée explique que le pacte de stabilité n’ait pas peut être aussi ce qui était annoncé : un pacte de croissance. D’où l’impuissance générale face au chômage et une forte amputation des vertus de l’euro comme outil de puissance.

Un plafond ridiculement bas

En plafonnant ses ressources propres (à 1,3 voire à 1% du PNB, l’Union européenne se coupe les bras. Ce réflexe de Picsou coupe l’Europe de sa plus belle de ses traditions : cette créativité devenue synonyme de « rêve américain » alors qu’elle devrait l’être de désir d’Europe, de rêve d’Europe … En cela, il est la version financière du très politique « complexe de Peter Pan » : l’Europe n’est pas vieille ; elle ne veut pas grandir !

7) Quand De Gaulle et Schuman
ne sont pas complètement « réconciliés »


La Constitution, dans ses clarifications politico-juridiques, a le grand mérite de rendre archaïques, sinon caducs, les débats « théologiques » entre confédéral et fédéral. Mais elle ne règle pas un certain nombre de problèmes qui tiennent à la nature même de la construction telle qu’elle le fruit des divergences et des amorces de réconciliations entre les idées et les modes d’actions de Schuman et de De Gaulle.

Des forces antagonistes

La cohérence du système implique la recherche d’un équilibre forcément instable entre des couples de forces contraires :
* Pulsions centripètes et centrifuges : la subsidiarité et la proportionnalité resteront toujours à définir, sujet par sujet, degré par degré : toute entité politique fondée sur la recherche de l’unité dans le respect des diversités connaît ces problèmes. C’est évident dans des pays fédéraux ou confédéraux ou à structures très décentralisées. Mais c’est clair aussi dans des contrées très unitaires comme la France : la décentralisation n’est-elle pas un vrai serpent de mer depuis 1830…

* Diversification et éparpillement des compétences et des activités. L’Europe n’est pas un puzzle. Les coopérations « renforcées » peuvent aboutir à une Europe « à plusieurs vitesses » (elle l’a toujours été) , mais pas à « la carte »

·Compétitivité et solidarité : c’est sans doute le défi le plus important et le plus difficile à relever. Là il ne s’agit plus de réconcilier De Gaulle et Schuman mais les deux « voix de Bruges » : Thatcher et Delors. Le libéralisme en dérive et la quête d’un équilibre et d’un mouvement

·Ouverture et protection : c’est vrai pour les politiques d’immigrations, sur la maîtrise de la « globalisation », sur les « accords d’association » et , bien sûr, sur la question-clef des « frontières » non de l’Europe mais de l’Union européenne

Cette analyse (déjà bien longue) n’a rien d’exhaustive. Elle souligne l’impérative nécessité de compléter les débats de la Convention sur la Constitution par des réflexions d’orientations . Quelle meilleure structures que des « Etats généraux » ? Pour vivre pleinement le présent , il importe de savoir d’où l’on vient ( la Mémoire n’est pas qu’un devoir, elle est aussi un miroir) et savoir où l’on veut aller (« pour que le future ait un avenir », redirait Léonardo Sciascia). Le temps du « remue-méninge » européen n’est pas terminé
Daniel RIOT

Toutes les notes