01/02/2005
Le Boche et l’ami allemand (III)
III) Le mystère franco-allemand...
"L'esprit winstub" devrait rester très utile pour l'avenir Parce que la "winstub", c'est aussi le lieu des explications franches, des discours directs, des mises à plat. Or, Français et Allemands, pour progresser sur le même chemin de l'unité européenne doivent sans aucun doute approfondir le pourquoi et le comment de quelques divergences. Certains mots restent difficilement traduisibles.
Certains concepts passent toujours difficilement le Rhin. Il faut dire que malgré l'élan fantastique donné par De Gaulle et Adenauer à la réconciliation puis à la coopération franco-allemande, les deux peuples se connaissent encore mal. Tous les stéréotypes et les préjugés n'ont pas été vaincus. Pesanteur des mémoires collectives si sélectives. Lourdeur du passé. Diversité des réalités actuelles. Et antagonisme des intérêts.
D'ailleurs, il y a un vrai mystère franco-allemand. Une affaire de tempérament ? Peut-être une affaire de langue, d'abord. De bouches et d'oreilles, plus exactement. L'Allemagne n'a-t-elle pas enfanté nombre de grands musiciens parce que la langue allemande n'est guère musicale ? Il y a goût français et goût allemand... Mme de Staël le soulignait dans son "De l'Allemagne" en 1913 : en allemand "le sens n'est ordinairement compris qu'à la fin de la phrase". La langue allemande est donc sans doute plus civile, moins "piquante", moins "claire" et moins "rapide". Peut-être. Cela n'explique pas l'ampleur, la force et le nombre des préjugés.
Pourtant, nous avons connu des époques riches en échanges. Frédéric II le Grand, roi de Prusse, ne parlait que français. Sa cour était d'abord française. Pendant la campagne d'Egypte, Bonaparte relisait "Les Souffrances du jeune Werther". De chaque côté du Rhin, on admire les talents et les génies respectifs. Mais, les programmateurs d'ARTE ont été condamnés à l'apprendre : il y reste des différences très profondes entre l'imaginaire français et l'imaginaire allemand. Une affaire de climat dirait Montesquieu. De sensibilité géophilosophique, aussi. Et de stéréotypes.
Ce que les Français ignorent trop, c'est que l'Allemagne - et les Allemands - ont changé considérablement ces dernières années. Daniel Cohn-Bendit ne manque jamais une occasion de le souligner avec force (et raison). "C'est sans doute la société qui a le plus évolué, qui est organisée de la façon la plus fédérative et décentralisée, donc la plus démocratique. La société allemande aujourd'hui est beaucoup plus libérale, beaucoup plus ouverte que la société française alors qu'il y a trente ou quarante ans on saluait encore en claquant des talons [7]."
Ces évolutions ne sont d'ailleurs pas toutes positives. L'Allemagne où tout est propre et net, bien organisé, crédible et fiable, c'est fini. Surfaite, la bonne réputation allemande... En fait, il y a eu trois grandes révolutions.
• Celle des voyages et des vacances à l'étranger. Le niveau de vie des années du miracle et l'aptitude d'apprendre des langues étrangères y est pour beaucoup.
• Celle de la table. "Aujourd'hui on mange des courgettes, des aubergines, des tomates, des pâtes italiennes et on boit du vin français ! Ce Marché Commun a fait la révolution dans nos assiettes", sourit Cohn-Bendit.
•Celle du trouble des têtes. "Que l'Allemagne, pays de Goethe, de Beethoven, de Kant et de Hegel ait pu être libéré par des cow-boys mâchant du chewing-gum, a quelque chose à la fois de fascinant et d'insupportable. Cela a marqué profondément l'inconscient de la société allemande. Nous n'avons pas encore réglé nos problèmes avec l'Oncle Sam libérateur", confie Daniel Cohn-Bendit.
Cette triple révolution s'accompagne d'autres évolutions en profondeur. Les Français mesurent très mal l'importance des conséquences de trois grands phénomènes.
1. La réunification a relancé le trouble sur l'identité allemande. Nietzsche le constatait déjà : "La nature profonde de l'Allemagne est de se demander sans cesse : "Qu'est-ce qu'être allemand ? ». Les débats personnels sur la nationalité (du sang ou du sol) ne sont que l'illustration de l'extrême fractionnement du corpus national germanique. Un fractionnement accru par les phénomènes démographiques de la dernière décennie : une immigration très nettement plus importante qu'en France ; le retour d'Allemands "de sang" de Russie, d'Ukraine de Roumanie ou d'ailleurs ; les clivages entre les Allemands de l'Ouest et ceux de l'Est. Sait-on que 13% de la population allemande est en fait "étrangère" ? A coté du mythe de la "France terre d'accueil", on trouve la réalité d'une Allemagne ouverte, en dépit des mesures restrictives prises depuis 1993. 2 200 000 arrivées de "gens d'ailleurs" par an : le double de l'immigration légale en France actuellement.
Entre 1945 et 1950, l'Allemagne accueille 12 millions de rapatriés d'Europe centrale (20% de sa population) : des problèmes plus amples que ceux posés par les deux millions de Français rapatriés d'Algérie (4% de la population de la France).
De 1950 à 1990, l'Allemagne a accueilli deux fois plus d'immigrés que la France - la moitié de toute l'immigration dans l'Union Européenne.
Ces dix dernières années, "l'Allemagne a accueilli 7 millions d'immigrés, légaux ou non, contre un million en France. Jusqu'en 1994, l'Allemagne a reçu chaque année l'équivalent d'environ 1% de sa population : où en serait la cote de Jean-Marie Le Pen si la France voyait s'installer non pas 100 000 mais 600 000 immigrés par an ?" [8]. En Allemagne, l'asile politique est une obligation constitutionnelle et pas seulement une générosité plus proclamée qu'effective [9]. L'Allemagne connaît un flux d'immigration inconnu ailleurs.
2. Le coût de la réunification entraîne une crise du fédéralisme. Les Länder riches ne veulent plus payer pour les politiques de solidarité du pouvoir central et pour les gens de l'Est. Il est vrai que l'alourdissement des prélèvements obligatoires pour les nouveaux Länder a représenté 2,6% du PIB du Bade-Wurtenberg et 4% de celui de la Bavière. Trop c'est trop. Cet "égoïsme local" très logique joue également sur le plan européen. "Ras le bol de payer pour le Sud"... ou pour les paysans français. L'expression "travailler pour le roi de Prusse" a trouvé sa version allemande... à l'envers.
3. La crise de l'économie sociale de marché est venue comme une remise en cause existentielle, d'autant plus que l'Allemagne moderne est un système économique avant d'être une entité politique. Dans ce contexte, l'abandon du DM en faveur de l'euro a encore une portée symbolique que les Français peuvent difficilement comprendre. Il faut réellement ignorer les réalités allemandes - ou les juger à travers des fantasmes personnels - pour dénoncer l'arrogance monétaire ou l'impérialisme économique germanique . Les Allemands éprouvent les pires difficultés pour réformer un système trop rigide, libérer des pesanteurs bureaucratiques une économie plus subventionnées et plus protégée que la française... L'Allemagne libérale face à une France étatiste ? C'est le choc de deux mythes, le heurt de deux contre-vérités. En fait, les deux pays ont les mêmes problèmes à résoudre et les mêmes défis à résoudre - c'est d'ailleurs une vraie chance pour l'Europe si on sait tirer toutes les leçons de ce constat à Paris et à Berlin.
Ces convergences renforceront-elles l'ancrage européen de l'Allemagne ? Oui, à deux nuances prés :
• A Munich notamment, se développe ce qu'Alexandre Adler appelle justement un "national-mondialisme". Le fédéralisme allemand est dépassé ; l'Union Européenne est trop petite : seul importe la Bavière dans le monde. Désintégrée l'Allemagne ; dépassée l'Europe ! Le nouveau "modèle bavarois" commence à fasciner une partie des droites européennes : un conservatisme local mal assumé et un internationalisme libéral cultivé.
• Globalement, l'opinion publique allemande est saisie par ce que l'on peut appeler la "tentation helvétique". Ceux qui sont hantés par "l'impérialisme allemand" devraient trouver dans cette évolution l'apaisement de leurs peurs.
Les Allemands n'ont vraiment plus envie de dominer le continent, d'une façon ou d'une autre. Ils veulent défendre leurs intérêts, c'est évident. Mais ils aspirent à une "normalité quotidienne". "Mitteleuropa, c'est fini ! Il n'y a plus de colosse allemand" note Dieter Wild, directeur adjoint de la rédaction du Spiegel .
On comprend mal outre-Rhin le besoin de grandeur (donc d'activisme diplomatique) de la France (donc de l'Europe). On comprend mal surtout le pourquoi des procès d'arrière-pensées sans cesse nourris en France, le besoin qu'ont certains dirigeants français d'alimenter les peurs et les craintes. La Bundesbank n'a jamais été l'état-major de Bismarck.

"L'Allemagne, note justement Alexandre Adler a un chiffre secret. C'est de porter comme à regret de fardeau gréco-romain de l'empire universel de Rome que d'habiles prélats italiens lui ont remis en gage comme malgré elle, alors que la volonté profonde serait plutôt d'oublier les Hohenstaufen, les Habsbourg, les Marx-Engels et les Reich successifs et éphémères pour se retrouver un jour chez elentre Rhin et Oder, à contempler les aquarelles de Caspar David Friedrich, abandonner enfin - comme le dernier Thomas Mann - la gravité dodécaphonique du Docteur Faustus pour s'incarner joyeusement dans le chevalier d'industrie Félix Krull ?" C'est peut-être caricatural mais ce n'est pas faux.
Cette "tentation helvétique" a une retombée négative sur la politique européenne ; l'Allemagne ne rejoint-elle pas ainsi les pays neutres ou scandinaves, voire les Anglo-saxons : une "Europe-espace", oui, une "Europe-puissance", non. Que chaque "canton" du Continent s'occupe de ses oignons ! A quoi bon des "politique communautaires" et des "responsabilités mondiales" ? Après avoir eu peur d’une Allemagne militariste, voici la peur d’une Allemagne neutraliste. Que ferons les Français quand ils n’aurons plus peur de l’Allemagne ? Peur d’eux-mêmes peut-être…
Cette "tentation helvétique" s'explique très facilement en raison des deux traumatismes complémentaires que l'Allemagne réunifiée doit assumer. C'est d'autant plus vrai que les Allemands ont su, mieux que tous les autres, souvent dans la douleur, se regarder tels qu'ils sont, analyser honnêtement leur passé, tirer les leçons des quatre grands malheurs qu'ils ont connu : le nationalisme exacerbé, le nazisme, la dictature communiste, la division haineuse.
L'âme allemande demeure fractionnée. "Deux âmes, hélas, habitent ma poitrine", soupirait déjà Schiller . « Ce peuple reste très romantique », disait de Gaulle. A l'Ouest, le passé ne passe toujours pas. A l'Est, c'est le présent qui pèse.
Les Français face aux phénomènes de la collaboration avec le nazisme, de l'attraction fasciste, de la fascination raciste et sectaire une attitude fondée sur l'arrangement, l'art de savoir "mettre le couvercle", "refermer la marmite"... D’où, d’ailleurs, en partie, la folie raciste, antisémite et arbophobe qu’elle connaît aujourd’hui…
Les Allemands ont le mérite de l'honnêteté intellectuelle, de l'examen de conscience. Mais les Allemands de l'Est ont un double problème qui explique leur dépression collective : ils doivent se dédouaner simultanément du nazisme et du stalinisme. Or le Communisme les avait blanchis artificiellement du premier... et les slogans antifascistes les avaient fait adhérer au second.
Force symbolique de Weimar, la ville de Goethe, capitale culturelle de l'Europe en 1999, située à huit kilomètres du camps de Buchenwald ! Puissance empoisonnée des dossiers de la Stasi ! 180 kilomètres ; 34 millions de fiches : qui n'a pas trahi quelqu'un ? La Stasi comptait 300 000 collaborateurs pour 16 millions d'habitants et un réseau d'informateurs qui se glissaient dans les familles ou les cercles d'amis. Personne n'échappe à la remise en cause.
L'Allemagne reste un vrai "chaudron de sorcière" pour reprendre une expression de Christa Wolf. Pour oublier, il faut se souvenir. L'odeur nauséabonde du passé s'accroche d'autant plus que les réalités présentes de la vie quotidienne n'incitent ni à la joie, ni à l'optimisme. Tout est source de culpabilisation, y compris une inévitable mais certaine... nostalgie. Rien n'incite aux grands desseins, pas même cette "dernière utopie" qu'on appelle Europe.
L'un des problèmes allemands, dans ces perspectives, c'est de ne pas toujours être compris par les Français. Pour reprendre une expression de Lucas Delattre : "l'Allemagne pense comme la France, mais elle aimerait aussi que la France pense comme l'Allemagne". Le "Bonheur allemand" n'est plus dans les grands desseins.
Pourtant la construction européenne exige l'énergie et l'imagination des "grands desseins". L'heure d'un nouveau "bond en avant" [16] doit sonner.
18:35 Publié dans Europe, France-Allemagne, Réflexions | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : Europe











Commentaires
Coucou!
J espere que vous allez bien :-)
Je viens tenter d embellir mon cerveau réticant et fainéant (il aime que son plaisir,les lectures "faciles" de sa passion,le XVIII) à se cultiver au travers vos écrits toujours agréables.
Ce serait bien si vous écriviez un livre (sérieusement)parce que c est plus agréable pour les noeils que l ordinateur.
:-)
Écrit par : ESTELLE | 01/02/2005
je sais estelle:cette série est un peu chiante. pardon. Elle me semble tout de même essentielle en ce moment, après les cérémonies sur le 6O ième anniversaire de l'ouverture des camps... Ce qui m'import, d'une façon peut-être obsédante, c'est "la mémoir du futur" ...pour que le fur ( nous)ait un avenir. je sui auusi fénéant que n'importe qui de normalement constitué... bises.
Écrit par : daniel | 02/02/2005
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