16/02/2005

Luc Ferry et la "dépossession démocratique"

Un homme blessé, Luc Ferry ? Comment ne le serait-il pas ?
Il n’a pas subi que des « blessures narcissiques » ou d’orgueil…Ou des griffures d’amour-propre : « la réputation c’est ce qui ne dépend pas de nous », écrivait déjà Aristote….
Il a la peine de ceux qui n’ont pas fait le dixième de ce qu’ils auraient pu faire à un poste où ils se sentaient investis d’un vraie « mission républicaine ».
Il a la déception de ceux qui ont se sentent trahi dans la confiance faite dans un système, dans des amis.
Il a la souffrance de ceux qui voulant ré-enchanter la politique dans l’action après avoir, des années durant, réfléchi sur les difficultés et les crises de la démocratie, s’est cassé les dents sur des réalités et des moeurs dont il avait sous-estimé les aspects pervers.
Il a l’inquiétude, surtout, de ceux qui savent ce que le « mal français » décrié voilà des décennies par Alain Peyrefitte s’aggrave. Parce que tout le monde veut des réformes pour les autres mais pas pour soi-même.
Naïf, Ferry ?
Oui, si au royaume des cyniques agir au nom de convictions relève de la naïveté. Oui, si croire dans la perfectibilité de la démocratie par l’esprit des Lumières relève de l’utopie.
Oui, si espérer que le « vivre ensemble » pourra être ressouder par une réinvention de la notion de « grand dessein », par l’art de « projeter l’idéal de la république dans le futur », sans « la nostalgie des blouses grises », par l’audace de mettre au point des programmes d’action cohérents et d’agir une éthique d’action qui ne soit pas dictée que de faux et mauvais calculs « politichiens »…
Cette forme de naïveté là s’appelle vertu.
Elle nous manque cruellement dans notre système politico-médiatique mis au service d’un individualisme de masse qui aboutit à ne massification des individus, à l’émergence de communautarismes, de corporatismes, de sectarisme et à cette « montée de l’insignifiance » qu’avait si bien su décrypter Castoriadis.
Ceux qui ne veulent voir dans le livre de Luc Ferry que des « règlements de compte » (avec des journalistes, des animateurs de média, et des personnalités telles que Debré, Bayrou, Lang) devraient prendre la peine de le lire.
Ce n’est pas « Comment peut-on être Ministre ? » le vrai titre de cet ouvrage : c’est « essai sur la gouvernabilité des démocraties » à l’ère de la globalisation et de la société médiatique, donc en cette ère d’impuissance politique et de doxocratie, de « dépossession démocratique ». De « Démocrassouille »
Nostalgie de paradis perdus qui n’ont jamais existés, peur de l’avenir, souci de soi au présent dans un « ici, maintenant et tout de suite », exacerbation des envies dans une société de compétition qui transforme l’homme-dieu en homme-diable et conduit à une généralisation suicidaire du nihilisme rampant …Les maux sont décryptés :il faut trouver les remèdes. En changeant un système qui privilégie le « maillon faible » en redonnant une actualité brûlant au mot de Frédéric Bon : "Que le meilleur perde ! "
Luc Ferry se reconnaît dans une définition « baroque » de la politique. Nous avons sans doute besoin d’une révolution baroque en politique. L’expérience de Ferry après celle d’Allègre pourraient servir, si on prenait le temps de les méditer au lieu d’ironiser. Mais qui prend encore le temps de penser ? Le mot de Kant (« penser, c’est juger ») doit être aujourd’hui inverser :on juge sans penser et sans savoir…C’est la « Défaite de la pensée » qui provoque l’impuissance de la puissance publique…
Mais pas de déprime : un jour, bientôt, le peuple que l’on confond de plus en plus avec les masses de l’audimat, reprendra conscience que la doxocratie, cette dictature de l’opinion, est aussi exécrable que le despotisme non éclairé :elle fait le jeu d’un « poujadisme technocratique », d’un « monocratisme élitiste », de toutes les démagogies. Elle bloque et trahit l’idéal démocratique, cet idéal dont « le cœur du cœur reste l’égalité des chances ». et l’élargissement des champs de libertés. A méditer à droite,à gauche,au centre. Et dans les média.
Daniel RIOT

*« Comment peut-on être ministre ? Essai sur la gouvernabilité des démoraties », par Luc FERRY. Plon

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08/02/2005

De la confusion et du mélange des genres

« L’histoire est faite par des gens qui ont su dire non » Oh que c’est beau ! J’ai volé cela sur un blog qui verrouille ses fenêtres « commentaires »…
Est- ce ce qui m’a fait dire Non au fascisme, Non au communisme, Non aux autoritarismes, Non aux militarismes, Non aux mesures liberticides, Non aux atteintes aux droits de l’homme, Non à tout ce qui est régression sociale. Non aux démagogies et aux mélanges des genres ! Non à ceux qui disent Non à une Europe qui se dote (enfin) d’une véritable personnalité juridique et se donne les moyens de ses ambitions : constituer une Union qui connaisse la paix, une prospérité partagée, plus de sûreté et de justice, une démocratie vivante et qui puisse peser sur les affaires du monde ?

Sur le même blog, on met en relief une donnée qui ne m' avait pas échappée : « Des milliers de manifestants ont défilé en France pour dénoncer la politique menée par le gouvernement Raffarin. Reuters rapporte qu'à Paris le camp du "non" au prochain référendum s'était invité dans le cortège. Nombre de manifestants ont crié haut et fort qu'ils refuseront une "Europe trop libérale". Une participation qui remettra les idées en place à la gauche molle et à la CFDT, favorable à la constitution. Cette position n'est pas surprenante quand on voit à quel point, ces dernières années, ce syndicat a accompagné "les réformes".

J’adore ce genre de mélange des genres… Raffarin, remise en cause des 35 heures, réforme de la sécu, impôts régionaux, libéralisme, Constitution. : tout dans le même sac. On ne zappe plus, on accumule. Mon ami Kaï , pourtant lucide, me glisse à l’oreille : « Quand je vois le chomage en Allemagne, les stagnations sociales, les fermetures d’usines, les stagnations du pouvoir d’achat, je me dis que la constitution devrait être rejetée ». Comme si l’Europe (inachevée) était responsable de tous nos maux. Comme si une Constitution était à la fois une ratification d’un état de fait et un programme politico-économique…

Comme promis verbalement à Kaï, je reprends ici une note déjà publiée (que je reprendrai encore à plusieurs reprises puisqu’il est des clous difficiles à enfoncer…). La Constitution compte 40 articles « sociaux »…Petit jeu-concours : quelle loi suprême en compte plus ? Evidemment, les « chiens de garde » des vieux réflexes concernant les « libertés-piquets » chères à Lénine vont crier « aux proclamations formelles », aux « vœux pieux » et aux « promesses qui n’engagent que ceux qui les écoutent » : ce ne sont pas les mots qui sont piégés, c’est leur lecture qui les piège parfois…


Le volet social de la Constitution:40 articles

Le projet de Constitution contient de nombreuses dispositions, nouvelles et importantes, en matière sociale.
Les principales sont les suivantes (les articles concernés sont – dans la mesure du possible – cités in extenso pour la sincérité de l’exposé) :
1 L’inclusion du plein emploi et du progrès social parmi les objectifs de l’Union
Article I-3 : les objectifs de l’Union
« 3) L’Union oeuvre pour le développement durable de l’Europe fondé sur une croissance économique équilibrée et sur la stabilité des prix, une économie sociale de marché hautement compétitive, qui tend au plein emploi et au progrès social, et un niveau élevé de protection et d’amélioration de la qualité de l’environnement. Elle promeut le progrès scientifique et technique.
Elle combat l’exclusion sociale et les discriminations, et promeut la justice et la protection sociales, l’égalité entre les femmes et les hommes, la solidarité entre les générations et la protection des droits de l’enfant. »
2.La prise en compte d’un niveau d’emploi élevé, d’une protection sociale adéquate, de la lutte contre l’exclusion (...) dans toutes les politiques de l’Union (clause « horizontale ».
Article III-2 bis
« Dans la définition et la mise en oeuvre des politiques et actions visées par la présente partie, l’Union prend en compte les exigences liées à la promotion d’un niveau d’emploi élevé, à la garantie d’une protection sociale adéquate, à la lutte contre l’exclusion sociale ainsi qu’à un niveau élevé d’éducation, de formation et de protection de la santé humaine. »
3.La définition par la loi européenne des principes et conditions qui permettent aux services publics d’accomplir leurs missions
Article III-6
« (...) eu égard à la place qu’occupent les services d’intérêt économique général en tant que services auxquels tous dans l’Union attribuent une valeur ainsi qu’au rôle qu’ils jouent dans la promotion de sa cohésion sociale et territoriale, l’Union et ses Etats membres, chacun dans les limites de leurs compétences respectives et dans les limites du champ d’application de la Constitution, veillent à ce que ces services fonctionnent sur la base de principes et dans des conditions, notamment économiques et financières, qui leur permettent d’accomplir leurs missions. La loi européenne définit ces principes et ces conditions, sans préjudice de la compétence qu’ont les Etats membres, dans le respect de la Constitution, de fournir, de faire exécuter et de financer ces services. »

4.La création d’un lien explicite entre la coordination des politiques économiques et des politiques de l’emploi
Article I-14 : La coordination des politiques économiques et de l’emploi

« 1. Les Etats membres coordonnent leurs politiques économiques au sein de l’Union. A cette fin, le Conseil adopte des mesures, notamment les grandes orientations de ces politiques.
(...)
2. L’Union prend des mesures en vue d’assurer la coordination des politiques de l’emploi des Etats membres, notamment en définissant les lignes directrices de ces politiques.
3. L’Union peut prendre des initiatives en vue d’assurer la coordination des politiques sociales des Etats membres. »
5.La reconnaissance explicite du rôle des partenaires sociaux et du dialogue social
Article I-47 : Les partenaires sociaux et le dialogue social automne
« L’Union européenne reconnaît et promeut le rôle des partenaires sociaux au niveau de l’Union, en prenant en compte la diversité des systèmes nationaux ; elle facilite le dialogue entre eux, dans le respect de leur autonomie. Le sommet social tripartite pour la croissance et l’emploi contribue au dialogue social. »

6.La facilitation des décisions du Conseil par le passage au vote à la majorité qualifiée pour la quasi-totalité des décisions relatives aux dispositions de caractère social. Pour mémoire ces dispositions concernent notamment : amélioration du milieu du travail (santé et sécurité), conditions de travail, licenciement, information/consultation des travailleurs, représentation syndicale, travailleurs des pays tiers, ré-intégration des exclus du marché du travail, l’égalité entre hommes et femmes, lutte contre l’exclusion sociale, modernisation des systèmes de protection sociale.
Pour certaines de ces actions (relatives au licenciement, à la représentation syndicale, aux travailleurs des pays tiers) le passage au vote à la majorité qualifiée suppose une décision de principe préalable du Conseil à l’unanimité.
Seuls les dispositions relatives à la sécurité sociale (hormis la garantie des droits des travailleurs migrants) restent soumises durablement à la règle de l’unanimité (voir Article III, 104).

Les droits sociaux

D’autre part, la Constitution – en intégrant la Charte des droits fondamentaux de l’Union (Partie II) – donne pour la première fois à ce texte une valeur juridique contraignante. C’est-à-dire que les décisions des institutions de l’Union – et des Etats membres lorsqu’ils transposent les décisions de l’Union – doivent impérativement respecter ces droits.
Parmi ces droits, regroupés sous 6 grandes rubriques (dignité/libertés/égalité/citoyenneté/ justice) figurent les droits de « solidarité » : information des travailleurs, droit de grève, droit d’accès aux services de placement, protection contre le licenciement injustifié, conditions de travail, protection des jeunes au travail, vie familiale et professionnelle, sécurité et aide sociales, protection de la santé, accès aux services publics, protection de l’environnement et des consommateurs.
A noter, dans le domaine de la solidarité, que certaines dispositions doivent être considérées comme des principes d’action à mettre en oeuvre par le législateur – plutôt que comme des droits subjectifs (ex. protection de l’environnement et des consommateurs) (Article II-27 à II-38 et Article II-52 §5)

Il faut enfin relever qu’aucune des dispositions de la Constitution n’a pour effet de supprimer ou même d’atténuer la portée des dispositions sociales existantes des traités ni de la législation sociale européenne déjà en vigueur
.

Au total, plus de 40 articles de la Constitution concernent directement l’action sociale de l’Union.

En conclusion, l’entrée en vigueur de la Constitution permettra le développement de l’action communautaire en faveur de la protection sociale et de l’emploi.
Il reste qu’au delà des compétences, des droits, des principes et des objectifs qu’elle établit, la Constitution ne détermine ni l’ampleur ni la nature de la politique sociale que l’Union pourra mener. Le rôle de toute Constitution se borne en effet à établir le cadre à l’intérieur duquel les institutions compétentes (Commission, Parlement et Conseil) pourront exercer leurs prérogatives, sans que la Constitution ne puisse en déterminer à l’avance le contenu.

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07/02/2005

"Soyons sérieux sur l'Europe"

Quand les "européistes" fâchent les "chiens de garde"

Le «Monde Diplo» est fâché. Contre les « européistes ». Accusé du mois Bernard Guetta qui se défend dans l’Express en avouant son « crime »
« Non seulement j'avoue, mais je revendique de m'abîmer dans le crime depuis quinze ans, depuis que je me suis convaincu, vivant alors, à Moscou, les derniers soubresauts de l'URSS, que le monde aurait besoin d'une Europe forte pour canaliser le chaos de cette libération. Ai-je eu tort? Avais-je tort de penser que ce n'était pas la fin de l'Histoire mais son réveil, qu'on allait voir resurgir une myriade de conflits nationaux et religieux éclipsés par la guerre froide, que le monde aurait à se chercher un nouvel équilibre, qu'une seule puissance n'y suffirait pas, que de nouveaux pôles s'affirmeraient et que l'Europe devait être la première à le faire, à s'unir, sous peine de connaître le sort des cités grecques?
Poser la question, c'est y répondre. Les faits ne valident que trop cette intuition d'alors »


Le problème, bien sûr, c’est que les « chiens de garde » du droit des peuples à aller contre leurs propres intérêts sont un peu durs d’oreille …
Guetta exhorte : « Comprenez, vous et vos amis du «non de gauche», que vous n'arriverez pas à sauver la protection sociale dans un seul pays, que les idées libérales sont devenues dominantes, qu'un rapport de forces international décuple leur impact, que seule une puissance publique européenne, une démocratie de plus de 700 millions de personnes, pourrait y offrir une alternative.
Votre journal s'inquiète de lire 176 fois «marché» dans le projet de Constitution. Et alors? Une ou 176 fois, le marché est là. L'important est de pouvoir le réguler, de prendre les commandes politiques pour le faire, et c'est la possibilité qu'offre ce traité. Ne la laissez pas passer. Saisissez-la. Elle est inespérée. Elle ne se représentera pas de sitôt. »

En fait c’est terrifiant de voir ainsi des prétendus « alter-mondialistes », « anti-impérailistes », « anti-américanistes » faire le jeu de ceux qu’ils prétendent dénoncer en affaiblissant la seule force capable de peser sur le cours du monde :une Europe « constituée », unie dans sa diversité, capable de défendre un modèle sociétal qui privilégie le principe d’humanité. Les ennemis de nos ennemis ne sont pas toujours nos ennemis…
Le plus terrible c’est que les partisans du « Non de gauche » ne parviennent toujours pas à dessiner l’Europe de leurs dessein. L’Autre Europe est une Non-Europe. La réunion des « intellectuels » réunis ce week-end sous la bannière « Soyons sérieux sur l’Europe » le confirme trop. Leur NON est un refus, non une alternative.

Chez certains, Chevènement, le Non réinvente le Conseil de l’Europe, l’Europe des nations unis dans une coopération intergouvernementale « à la carte ». Chez d’autres, le Non est un cri de nostalgie, la marque d’un regret :le Mur n’est-il pas au bout du compte tombé du « mauvais coté » ? La vie n’était-elle pas belle quand le peule faisait du shopping « rue du prolétaire rouge » ? Quand le COMECON était « l’autre Europe »…

Ils ont raison sur un point : « Soyons sérieux sur l’Europe ». cela commence par lire la Constitution :le droit de dire Oui ou Non commence par le devoir de savoir. Mais dire cela ne rend pas populaire…

18:50 Publié dans Edito | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Europe

01/02/2005

Le Boche et l’ami allemand (III)

III) Le mystère franco-allemand...

"L'esprit winstub" devrait rester très utile pour l'avenir Parce que la "winstub", c'est aussi le lieu des explications franches, des discours directs, des mises à plat. Or, Français et Allemands, pour progresser sur le même chemin de l'unité européenne doivent sans aucun doute approfondir le pourquoi et le comment de quelques divergences. Certains mots restent difficilement traduisibles.

Certains concepts passent toujours difficilement le Rhin. Il faut dire que malgré l'élan fantastique donné par De Gaulle et Adenauer à la réconciliation puis à la coopération franco-allemande, les deux peuples se connaissent encore mal. Tous les stéréotypes et les préjugés n'ont pas été vaincus. Pesanteur des mémoires collectives si sélectives. Lourdeur du passé. Diversité des réalités actuelles. Et antagonisme des intérêts.

D'ailleurs, il y a un vrai mystère franco-allemand. Une affaire de tempérament ? Peut-être une affaire de langue, d'abord. De bouches et d'oreilles, plus exactement. L'Allemagne n'a-t-elle pas enfanté nombre de grands musiciens parce que la langue allemande n'est guère musicale ? Il y a goût français et goût allemand... Mme de Staël le soulignait dans son "De l'Allemagne" en 1913 : en allemand "le sens n'est ordinairement compris qu'à la fin de la phrase". La langue allemande est donc sans doute plus civile, moins "piquante", moins "claire" et moins "rapide". Peut-être. Cela n'explique pas l'ampleur, la force et le nombre des préjugés.

Pourtant, nous avons connu des époques riches en échanges. Frédéric II le Grand, roi de Prusse, ne parlait que français. Sa cour était d'abord française. Pendant la campagne d'Egypte, Bonaparte relisait "Les Souffrances du jeune Werther". De chaque côté du Rhin, on admire les talents et les génies respectifs. Mais, les programmateurs d'ARTE ont été condamnés à l'apprendre : il y reste des différences très profondes entre l'imaginaire français et l'imaginaire allemand. Une affaire de climat dirait Montesquieu. De sensibilité géophilosophique, aussi. Et de stéréotypes.

Ce que les Français ignorent trop, c'est que l'Allemagne - et les Allemands - ont changé considérablement ces dernières années. Daniel Cohn-Bendit ne manque jamais une occasion de le souligner avec force (et raison). "C'est sans doute la société qui a le plus évolué, qui est organisée de la façon la plus fédérative et décentralisée, donc la plus démocratique. La société allemande aujourd'hui est beaucoup plus libérale, beaucoup plus ouverte que la société française alors qu'il y a trente ou quarante ans on saluait encore en claquant des talons [7]."

Ces évolutions ne sont d'ailleurs pas toutes positives. L'Allemagne où tout est propre et net, bien organisé, crédible et fiable, c'est fini. Surfaite, la bonne réputation allemande... En fait, il y a eu trois grandes révolutions.

• Celle des voyages et des vacances à l'étranger. Le niveau de vie des années du miracle et l'aptitude d'apprendre des langues étrangères y est pour beaucoup.

• Celle de la table. "Aujourd'hui on mange des courgettes, des aubergines, des tomates, des pâtes italiennes et on boit du vin français ! Ce Marché Commun a fait la révolution dans nos assiettes", sourit Cohn-Bendit.

•Celle du trouble des têtes. "Que l'Allemagne, pays de Goethe, de Beethoven, de Kant et de Hegel ait pu être libéré par des cow-boys mâchant du chewing-gum, a quelque chose à la fois de fascinant et d'insupportable. Cela a marqué profondément l'inconscient de la société allemande. Nous n'avons pas encore réglé nos problèmes avec l'Oncle Sam libérateur", confie Daniel Cohn-Bendit.

Cette triple révolution s'accompagne d'autres évolutions en profondeur. Les Français mesurent très mal l'importance des conséquences de trois grands phénomènes.

1. La réunification a relancé le trouble sur l'identité allemande. Nietzsche le constatait déjà : "La nature profonde de l'Allemagne est de se demander sans cesse : "Qu'est-ce qu'être allemand ? ». Les débats personnels sur la nationalité (du sang ou du sol) ne sont que l'illustration de l'extrême fractionnement du corpus national germanique. Un fractionnement accru par les phénomènes démographiques de la dernière décennie : une immigration très nettement plus importante qu'en France ; le retour d'Allemands "de sang" de Russie, d'Ukraine de Roumanie ou d'ailleurs ; les clivages entre les Allemands de l'Ouest et ceux de l'Est. Sait-on que 13% de la population allemande est en fait "étrangère" ? A coté du mythe de la "France terre d'accueil", on trouve la réalité d'une Allemagne ouverte, en dépit des mesures restrictives prises depuis 1993. 2 200 000 arrivées de "gens d'ailleurs" par an : le double de l'immigration légale en France actuellement.

Entre 1945 et 1950, l'Allemagne accueille 12 millions de rapatriés d'Europe centrale (20% de sa population) : des problèmes plus amples que ceux posés par les deux millions de Français rapatriés d'Algérie (4% de la population de la France).

De 1950 à 1990, l'Allemagne a accueilli deux fois plus d'immigrés que la France - la moitié de toute l'immigration dans l'Union Européenne.

Ces dix dernières années, "l'Allemagne a accueilli 7 millions d'immigrés, légaux ou non, contre un million en France. Jusqu'en 1994, l'Allemagne a reçu chaque année l'équivalent d'environ 1% de sa population : où en serait la cote de Jean-Marie Le Pen si la France voyait s'installer non pas 100 000 mais 600 000 immigrés par an ?" [8]. En Allemagne, l'asile politique est une obligation constitutionnelle et pas seulement une générosité plus proclamée qu'effective [9]. L'Allemagne connaît un flux d'immigration inconnu ailleurs.

2. Le coût de la réunification entraîne une crise du fédéralisme. Les Länder riches ne veulent plus payer pour les politiques de solidarité du pouvoir central et pour les gens de l'Est. Il est vrai que l'alourdissement des prélèvements obligatoires pour les nouveaux Länder a représenté 2,6% du PIB du Bade-Wurtenberg et 4% de celui de la Bavière. Trop c'est trop. Cet "égoïsme local" très logique joue également sur le plan européen. "Ras le bol de payer pour le Sud"... ou pour les paysans français. L'expression "travailler pour le roi de Prusse" a trouvé sa version allemande... à l'envers.

3. La crise de l'économie sociale de marché est venue comme une remise en cause existentielle, d'autant plus que l'Allemagne moderne est un système économique avant d'être une entité politique. Dans ce contexte, l'abandon du DM en faveur de l'euro a encore une portée symbolique que les Français peuvent difficilement comprendre. Il faut réellement ignorer les réalités allemandes - ou les juger à travers des fantasmes personnels - pour dénoncer l'arrogance monétaire ou l'impérialisme économique germanique . Les Allemands éprouvent les pires difficultés pour réformer un système trop rigide, libérer des pesanteurs bureaucratiques une économie plus subventionnées et plus protégée que la française... L'Allemagne libérale face à une France étatiste ? C'est le choc de deux mythes, le heurt de deux contre-vérités. En fait, les deux pays ont les mêmes problèmes à résoudre et les mêmes défis à résoudre - c'est d'ailleurs une vraie chance pour l'Europe si on sait tirer toutes les leçons de ce constat à Paris et à Berlin.

Ces convergences renforceront-elles l'ancrage européen de l'Allemagne ? Oui, à deux nuances prés :

• A Munich notamment, se développe ce qu'Alexandre Adler appelle justement un "national-mondialisme". Le fédéralisme allemand est dépassé ; l'Union Européenne est trop petite : seul importe la Bavière dans le monde. Désintégrée l'Allemagne ; dépassée l'Europe ! Le nouveau "modèle bavarois" commence à fasciner une partie des droites européennes : un conservatisme local mal assumé et un internationalisme libéral cultivé.

• Globalement, l'opinion publique allemande est saisie par ce que l'on peut appeler la "tentation helvétique". Ceux qui sont hantés par "l'impérialisme allemand" devraient trouver dans cette évolution l'apaisement de leurs peurs.

Les Allemands n'ont vraiment plus envie de dominer le continent, d'une façon ou d'une autre. Ils veulent défendre leurs intérêts, c'est évident. Mais ils aspirent à une "normalité quotidienne". "Mitteleuropa, c'est fini ! Il n'y a plus de colosse allemand" note Dieter Wild, directeur adjoint de la rédaction du Spiegel .

On comprend mal outre-Rhin le besoin de grandeur (donc d'activisme diplomatique) de la France (donc de l'Europe). On comprend mal surtout le pourquoi des procès d'arrière-pensées sans cesse nourris en France, le besoin qu'ont certains dirigeants français d'alimenter les peurs et les craintes. La Bundesbank n'a jamais été l'état-major de Bismarck.

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"L'Allemagne, note justement Alexandre Adler a un chiffre secret. C'est de porter comme à regret de fardeau gréco-romain de l'empire universel de Rome que d'habiles prélats italiens lui ont remis en gage comme malgré elle, alors que la volonté profonde serait plutôt d'oublier les Hohenstaufen, les Habsbourg, les Marx-Engels et les Reich successifs et éphémères pour se retrouver un jour chez elentre Rhin et Oder, à contempler les aquarelles de Caspar David Friedrich, abandonner enfin - comme le dernier Thomas Mann - la gravité dodécaphonique du Docteur Faustus pour s'incarner joyeusement dans le chevalier d'industrie Félix Krull ?" C'est peut-être caricatural mais ce n'est pas faux.

Cette "tentation helvétique" a une retombée négative sur la politique européenne ; l'Allemagne ne rejoint-elle pas ainsi les pays neutres ou scandinaves, voire les Anglo-saxons : une "Europe-espace", oui, une "Europe-puissance", non. Que chaque "canton" du Continent s'occupe de ses oignons ! A quoi bon des "politique communautaires" et des "responsabilités mondiales" ? Après avoir eu peur d’une Allemagne militariste, voici la peur d’une Allemagne neutraliste. Que ferons les Français quand ils n’aurons plus peur de l’Allemagne ? Peur d’eux-mêmes peut-être…

Cette "tentation helvétique" s'explique très facilement en raison des deux traumatismes complémentaires que l'Allemagne réunifiée doit assumer. C'est d'autant plus vrai que les Allemands ont su, mieux que tous les autres, souvent dans la douleur, se regarder tels qu'ils sont, analyser honnêtement leur passé, tirer les leçons des quatre grands malheurs qu'ils ont connu : le nationalisme exacerbé, le nazisme, la dictature communiste, la division haineuse.

L'âme allemande demeure fractionnée. "Deux âmes, hélas, habitent ma poitrine", soupirait déjà Schiller . « Ce peuple reste très romantique », disait de Gaulle. A l'Ouest, le passé ne passe toujours pas. A l'Est, c'est le présent qui pèse.
Les Français face aux phénomènes de la collaboration avec le nazisme, de l'attraction fasciste, de la fascination raciste et sectaire une attitude fondée sur l'arrangement, l'art de savoir "mettre le couvercle", "refermer la marmite"... D’où, d’ailleurs, en partie, la folie raciste, antisémite et arbophobe qu’elle connaît aujourd’hui…

Les Allemands ont le mérite de l'honnêteté intellectuelle, de l'examen de conscience. Mais les Allemands de l'Est ont un double problème qui explique leur dépression collective : ils doivent se dédouaner simultanément du nazisme et du stalinisme. Or le Communisme les avait blanchis artificiellement du premier... et les slogans antifascistes les avaient fait adhérer au second.

Force symbolique de Weimar, la ville de Goethe, capitale culturelle de l'Europe en 1999, située à huit kilomètres du camps de Buchenwald ! Puissance empoisonnée des dossiers de la Stasi ! 180 kilomètres ; 34 millions de fiches : qui n'a pas trahi quelqu'un ? La Stasi comptait 300 000 collaborateurs pour 16 millions d'habitants et un réseau d'informateurs qui se glissaient dans les familles ou les cercles d'amis. Personne n'échappe à la remise en cause.
L'Allemagne reste un vrai "chaudron de sorcière" pour reprendre une expression de Christa Wolf. Pour oublier, il faut se souvenir. L'odeur nauséabonde du passé s'accroche d'autant plus que les réalités présentes de la vie quotidienne n'incitent ni à la joie, ni à l'optimisme. Tout est source de culpabilisation, y compris une inévitable mais certaine... nostalgie. Rien n'incite aux grands desseins, pas même cette "dernière utopie" qu'on appelle Europe.

L'un des problèmes allemands, dans ces perspectives, c'est de ne pas toujours être compris par les Français. Pour reprendre une expression de Lucas Delattre : "l'Allemagne pense comme la France, mais elle aimerait aussi que la France pense comme l'Allemagne". Le "Bonheur allemand" n'est plus dans les grands desseins.

Pourtant la construction européenne exige l'énergie et l'imagination des "grands desseins". L'heure d'un nouveau "bond en avant" [16] doit sonner.

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