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30/10/2006

Medicis: La "Promesse" tenue de Sorj CHALANDON

medium_promesse.jpgLe prix Femina 2006 a été attribué, ce lundi 30 octobre, à Nancy Huston pour "Lignes de faille" (Actes Sud).

Le prix Médicis a, lui, été décerné à Sorj Chalandon pour "Une Promesse" (Grasset). Le Médicis étranger a, lui, été attribué à l'écrivain roumain Norman Manea pour "Le Retour du hooligan : une vie" (Seuil).

Joli palmarès. Je suis surtout ravi que promesse soit tenue pour « Une Promesse ». Le premier roman de ce collaborateur de Libération (depuis 1975), de ce Prix Albert Londres (1088) aurait déjà mérité un prix pour ses qualités d’écriture : « Le petit Bonzi » (Grasset, 2005)

 

Heureux, oui. Très heureux, même Pour lui et pour son livre. J’ai rencontré Sorj sur le « terrain », comme on dit. Dans l’enfer du Liban. Dans nos rôles de journalistes qui refusent le voyeurisme, tentent de comprendre medium_chalandon.2.jpgl’incompréhensible et sont saisis du vertige de l’impuissance face aux déchaînements de la haine et de la violence. J’avais apprécié son honnêteté intellectuelle, son sens de l’humain. Rien à voir avec ces mercenaires de l’info-spectacle que l’on rencontre fatalement sur ce type de « terrain ». Son livre lui ressemble. Tendre, frais, intelligent. Sensible.

 

Je cite la note de l’éditeur, par paresse,  (et parce qu’elle est bien faite) : « Nous sommes en Mayenne, une maison à l'orée d'un village. Dans cette maison, voici Etienne et Fauvette, un vieux couple qui n'a jamais cessé de s'aimer. La maison est silencieuse. Les volets fermés et la porte close.

 


Nuit et jour pourtant, ils sont sept qui en franchissent le seuil. Sept amis, les uns après les autres, du dimanche au lundi, chacun son tour et chacun sa tâche. Il y a le bosco, ancien marin qui tient le bar du village, il y a Madeleine qui, chaque semaine, fleurit la maison, il y a Berthevin qui allume et éteint toutes ses lumières, il y a le professeur qui dit des poèmes à voix haute, il y a Ivan, l'ancien cheminot, qui ouvre les fenêtres, il y a Léo qui traverse le village à vélo, puis Paradis enfin, qui remonte la petite horloge. Au grenier, comme une sentinelle, une lampe ancienne veille au cérémonial. Voici l'histoire d'une promesse. La promesse faite à Etienne et Fauvette. Une promesse d'enfance, tenue par sept amis, pour déjouer le plus grand des périls. Ces hommes ont juré de tromper la mort.

Et voici qu'un jour, ils renoncent. Ils cessent leurs visites à la vieille maison. Parce que le temps passe. Parce que la lassitude. Parce qu'au grenier, la veilleuse attend que deux âmes lui cèdent. Voici l'histoire d'une fraternité ». Et d’un drôle de deuil.

Bravo Sorj. Et merci.

(Photo Mathieu)

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L'adresse aux lecteurs de Sorj Chalandon

"C 'est d'une pierre qu'est né ce roman. Vraiment, je crois que tout est né d'une pierre. Une pierre mal taillée sous ma main, un soir de Mayenne et de pluie. Une pierre d'angle de mur, à hauteur de bras tendu, la pierre sur laquelle on s'appuie lorsque les forces manquent. Ou comme ça, pour rien, juste pour le froid d'une maison de bourg.
Je crois que tout est né d'une maison de bourg. Une bâtisse lourde et basse, de ces pierres fatiguées, ces ardoises en éclats qui glissent lorsque le vent se lève. Je crois que tout est né du vent.
Un vent d'ouest, un vent d'automne venu de loin, plein d'embruns et de sel, un vent à toucher les vagues, à effleurer les cailloux, à tapager les cimes pour s'en venir miauler dans les rues du village comme un vieux chat blessé. Je crois que tout est né du village.
Un village de Mayenne. Un village sans nom. Un village peu importe, avec sa rue droite, ses odeurs de labours, son silence du soir, son bar qui va fermer, juste avant la vraie nuit. Je crois que tout est né du bar.
Un bar paysan, un bar ouvrier, un café d'hommes. Un café de silence et d'habitudes prises. De journal parcouru. De doigt à la casquette. De col relevé avant d'ouvrir la porte. De mains serrées. De verre servi trop plein sur un simple regard. Je crois que tout est né d'un regard.
Le regard du patron qui observe la rue, la veste fatiguée de l'homme à mobylette, la partie de cartes qui se murmure au fond, l'étagère à verres et le buste en plâtre d'un lutteur antique. Je crois que tout est né de cette statuette, ce Milon de Crotone, fils de Diotime, disciple de Pythagore, chef de guerre et athlète. Vainqueur d'Olympie, des Jeux pythiques, des Jeux isthmiques qui avait pour lui la force et le respect. Je crois que tout est né du respect. Dans ce village, dans ce café, sous ce vent d'ouest tout chahuté de pluie, voici quelques hommes, et aussi quelques femmes, qui tous ont en commun une vieille maison de bourg. Qui ont tous en commun le couple qui l'habite. Je crois que tout est né d'un couple. Un couple ancien, un couple en crépuscule mais le sourire aux lèvres. Un couple amoureux de tout, les yeux de l'un dans le coeur de l'autre, attentifs, respectueux, droits et dignes. Vraiment, je crois que tout est né de la droiture et de la dignité. D'une envie maladive, impérieuse, absolue de dignité et de droiture. Vraiment, je crois que tout est né de cela.
Souvent, je me suis demandé où vont les personnages quand finit un roman. Cette fois, je leur ai demandé d'où ils venaient avant de commencer. C'est comme ça que je les ai choisis. Un à un, j'ai cherché à savoir qui ils étaient. Je les ai suivis dans la rue du bourg, et encore alentour, jusqu'aux champs de labeur. J'ai poussé la porte du café, j'ai serré la main de Lucien, le patron, que tous appellent Bosco, en mémoire de la Bretagne. Je me suis assis à la table aux cartes. J'ai demandé à Berthevin pourquoi les autres le surnommaient l'Andouille. J'ai écouté Ivan raconter les grandes luttes cheminotes. J'ai regardé Madeleine rougir aux mots des hommes. J'ai eu l'honneur de prendre en main les clefs de Paradis. J'ai marché aux côtés de Léo, son vélo entre nous, quand il rentrait au soir sous le regard fidèle de son Angèle morte. Je crois que tout est né de la fidélité. Et il a fallu des heures, des nuits, des mois, pour que personne ne lève plus les yeux à mon approche. Pour que le Bosco me serve son vin de soif dès la porte poussée. Il m'a fallu tout ce temps de respect pour qu'un jour, ils me parlent de ce couple amoureux. De Fauvette et d'Etienne, qui vivaient dans la maison de bourg, en sortie de village. Et qu'ils racontent leur promesse. Une promesse insensée. Une promesse que tous avaient faite au Bosco. Et aussi à Fauvette, et encore à Etienne. Une promesse magique. Une promesse de vie. Une promesse d'amis les yeux fermés. Une promesse secrète, une promesse de braves gens, de coeurs immenses. Une promesse à tout jamais. Je crois que tout est né d'une promesse. Le serment de sept âmes vives à deux âmes sombres. La parole donnée pour retarder le deuil.
Parce que tout est né de ce deuil, du refus de la mort. De la peur qu'elle retrouve sa route, qu'elle voie le village du haut des grands tilleuls. Qu'elle s'engage sur le chemin d'Etienne et de Fauvette, qu'elle les reprenne, qu'elle les vole, qu'elle les arrache aux pierres de la maison du bourg. Je crois bien que c'est d'une pierre, qu'est né ce roman. »

Sorj Chalandon


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