15/12/2006
Milana Terloeva: Une jeunesse tchétchène.... Une leçon de Résistance et d'espérance
>>>> Danser sur les ruines...Cette jeune Tchétchène de 26 ans a publie chez Hachette-Littérature un témoignage très fort : "Danser sur les ruines". Après trois années passées en France invitée par "Etudes Sans Frontières", admise à l’école de journalisme de Sciences po, elle va rentrer dans son pays avec le projet d’y créer un journal pour les jeunes.Elle sera ce samedi, à 15h, à la salle Blanche de la Librairie Kleber, à Strasbourg. Pour témoigner. pour dialoguer. J'ai lu son livre, si pudique et si profond. Il ne se raconte pas. Il faut le lire. Je suis honoré et ému d'animer cette rencontre.DR

Les premières lignesde "danser sur les ruines"
"Un homme errait dans Grozny avec sa balalaïka. La guerre lui avait tout pris et la musique seule le rattachait à la vie. Il venait parfois jouer sous ma fenêtre, racontait qu'autrefois il avait parcouru la Russie, l'Europe, le monde avec son instrument. Ses aventures décousues finissaient toutes de la même manière : «Mais, après, la guerre...»
Un jour, il débarqua dans la cour de mon immeuble, désespéré, les bras ballants, inutiles et vides, sans musique. Des soldats avaient volé son dernier bien. Avec une amie, j'ai collecté de l'argent, puis toutes deux sommes parties au marché racheter une balalaïka. Sur le chemin du retour, nous avons remarqué une dizaine de militaires et un petit attroupement de civils. Le musicien gisait par terre, le corps criblé de balles. Il venait d'être abattu avec huit jeunes du quartier lors d'une «opération de nettoyage». Le lendemain, la télévision de Moscou annonça fièrement l'élimination de neuf terroristes.
Aujourd'hui, c'est cela Grozny, un chaos de morts et de mensonges dans lequel des ombres humaines luttent pour leur survie. Ce livre n'a pas pour vocation de démonter une propagande ou d'expliquer un conflit vieux de trois siècles. C'est l'histoire simple d'une jeune fille, un miroir promené le long des routes défoncées de ma chère Tchétchénie."

Extrait page 111 : "Sur la notion de chance à Grozny"
La chance est une notion toute relative. A Grozny, la chance est d’abord celle de rester en vie, de rentrer chez soi après une journée d’études ou de travail et de retrouver autour de la table, au dîner, le même nombre de personnes qu’au petit déjeuner, de se réveiller le matin ailleurs qu’en prison ou au paradis. Une infinité de nuances, jusqu’au fond de l’enfer, distinguent les "chouchous du destin" des autres.
Deni, mon voisin du deuxième étage, se rasait tous les soirs à la fenêtre. Une fois, il s’est penché pour ramasser sa serviette et la balle d’un sniper est passée juste au-dessus de lui. Il a clairement eu de la chance. Roumisa, ma voisine de palier, est sortie sur le balcon étendre les vêtements de ses enfants et, elle, elle n’a pas évité la balle du sniper. Elle n’a pas eu de chance à cet instant. Mais elle a eu la chance que ce même Deni soit médecin et qu’il puisse lui sauver la vie. Shama, qui habitait au troisième étage n’a pas eu cette chance. Il a été touché au thorax par le tir d’un soldat et il est mort dans les bras de Deni qui ne disposait ni du bon matériel ni des médicaments nécessaires.
Une nuit, je travaillais tard, seule dans l’appartement. Tout d’un coup, j’entendis des bruits dans l’immeuble voisin. Des soldats défonçaient une porte. Il y eut des tirs, des cris et les soldats repartirent avec trois garçons et une jeune fille. Sans passer par chez nous. Les gens de mon immeuble ont eu de la chance, les voisins non. Les trois garçons envoyés dans un camp de filtration, furent rachetés par leurs familles. La fille n’était pas à vendre. Elle a disparu pour toujours dans les mains de ces monstres. On dira que les garçons ont eu ce jour-là plus de chance que la fille. Mais qui osera dire que quiconque passant par les camps de filtration russes ait bénéficié de la moindre chance ? S’il y a une limite au relativisme, elle se trouve quelque part entre Tchernokosovo et Khankala.(1)
(1)(villages connus pour leurs célèbres "camps de filtration", lieux de détention où l’armée russe prétend filtrer, trier, sélectionner les persones arrêtées lors des rafles. En réalité, ces camps sont des lieux de torture où les détenus meurent en masse et où les soldats russes se livrent aux trafics les plus variés, revendant les prisonniers, leurs cadavres ou parfois même leurs organes.)

Elle s’est confiée à Dominique Simonnet (L’Express)
http://www.lexpress.fr/info/monde/dossier/tchetchenie/dos...
Extraits :
"Il y a quelques années, quand j’étais tapie, avec ma famille, dans les caves, sous les bombes, je pensais que rien ne pouvait être pire. J’ai compris, en retournant à Grozny l’an dernier, que j’avais tort. Maintenant, il n’y a plus de bombardements massifs comme autrefois, il y a moins de checkpoints. Mais la terreur n’a cessé de croître. Les soldats russes et les milices locales pratiquent toujours les « nettoyages », rafles suivies d’assassinats systématiques par la torture. Auparavant, ils piochaient au hasard dans les rues. Désormais, les enlèvements sont ciblés : ils touchent les intellectuels, ceux qui ont de l’argent, ceux qui ont prononcé un mot de travers... Comme sous Staline, il suffit de dire que les autorités sont corrompues, et hop, une nuit, on disparaît. Au mieux, les familles parviennent à racheter les corps atrocement mutilés pour 2 000 dollars. Tout s’achète ou se prend de force. Sous les bombes, les gens parlaient encore entre eux. A présent, c’est le silence. Ils sont résignés, désespérés. Grozny est peuplée d’ombres muettes qui luttent pour leur survie.
.../...
Quelques "disparus", parmi d'autres....Vous êtes née il y a vingt-six ans, dans un petit village à 60 kilomètres de Grozny. Plutôt paisible, à l’époque.
C’était un village tranquille, et j’étais une petite fille comme les autres, dans le monde soviétique. On vivait bien, mais dans le mensonge. A l’école, on ne nous parlait pas de l’histoire tchétchène, mais de la grande épopée communiste. Nous fêtions le 23 février 1944 en agitant nos drapeaux rouges, et je ne comprenais pas que ma grand-mère en soit attristée. Je l’ai su plus tard : pour elle, c’était un jour noir, celui de la déportation de tous les Tchétchènes. Elle avait été raflée avec toute sa famille et envoyée au Kazakhstan dans des wagons à bestiaux sur lesquels était écrit : « Ennemis du peuple ». Les Russes ont brûlé vifs ceux qu’ils n’ont pas pu déporter. Ils voulaient éradiquer la nation tchétchène. Ma grand-mère a survécu par miracle ; elle est revenue treize ans après, s’est mariée, a recommencé sa vie, reconstruit sa maison... Mais ce n’était pas fini.
A la chute de l’Union soviétique, pourtant, la Tchétchénie croit à son indépendance.
J’avais alors 10 ans, et ma vie ressemblait à celle des jeunes Français. Nous avions les mêmes caprices, les mêmes rêves, nous portions des minijupes, regardions des films américains. J’allais à l’école coranique. Je sais... pour vous, cela signifie « endoctrinement ». Le mollah essayait bien de nous discipliner, mais sans succès. Nous apprenions le Coran, nous respections les traditions tchétchènes, mais nous n’étions pas étouffés par la religion... Et puis, une nuit de janvier 1993, on est venu déposer une caisse en fer devant notre maison : dedans, il y avait mon père, assassiné. On nous a fait comprendre qu’il valait mieux ne pas chercher à savoir ce qui lui était arrivé.
.../...
Enfants de Tchéchénie:la guerre pour horizon...Vladimir Poutine avait promis de poursuivre les terroristes « jusque dans les chiottes ». Il suffisait d’avoir plus de 12 ans pour être considéré comme terroriste. Pour les Russes, il n’y a pas de civils. Un général, interrogé sur les massacres d’enfants, a même dit un jour : « Et alors ? Ce sont de futurs terroristes ! » Les Russes ont alors intensifié les « nettoyages » et les enlèvements. Cette violence inouïe, l’impuissance que l’on éprouve, ce sentiment d’injustice... Je ne comprenais pas pourquoi des êtres humains pouvaient inventer de tels supplices envers d’autres êtres humains.
Avez-vous une réponse aujourd’hui ?
Il n’y a pas de réponse. Les soldats russes sont jeunes, peu éduqués, placés entre deux feux, menacés par les mercenaires et les officiers qui les forcent à tuer. Ils deviennent comme eux : fous, meurtriers. Il n’y a pas de limites dans l’inhumain. Et il n’y a pas de morale, pas de lois, dans cette armée-là.
Comment avez-vous fait pour garder un peu de force ?
On trouve toujours des moyens. Surtout les femmes : elles ont fait des travaux très durs. C’étaient les femmes qui, parfois, s’opposaient à la rafle d’un garçon dans un bus. Pour elles, il y avait aussi la menace du viol. Dans la tradition tchétchène, une jeune fille violée est une honte pour sa famille. Alors, les victimes se taisent. Auprès de qui témoigner ? Nous essayions en tout cas de cultiver une impression de normalité, de nous maquiller, de garder notre dignité. Et nous nous rendions à l’université, en ruine, pour tenter d’étudier. Un jour, à un checkpoint, un soldat nous a arrêtées. « Vous allez où ? - Nous allons à l’université ! » Il s’est mis à hurler : « Mais vous êtes folles ! Vous ne voyez pas ce qui se passe ? Il y a un nettoyage, là-bas. C’est quoi, ce peuple de fous ? »
Oui, c’est quoi ?
Rien n’est rationnel dans cette histoire. On en avait assez de rester chez nous. Beaucoup d’entre nous ont été tués durant les trajets, mais nous pouvions aussi mourir en restant dans la cave. Quelle différence ? C’était notre manière de braver la terreur. Cela nous aidait, au contraire, à ne pas devenir fous. « Quoi qu’il arrive, disions-nous, on ne les laissera pas gagner, on ne deviendra pas des bêtes. » En Tchétchénie, survivre, c’est déjà résister.
.../...
Je suis écartelée entre les deux pays. J’ai créé à Paris des liens essentiels dans ma vie. Mais la Tchétchénie, c’est mon pays, mon enfer à moi. Là-bas, je veux dire qu’en France on ne nous laisse pas tomber. Il est important que les Tchétchènes sachent qu’ils ne sont pas seuls au monde. Je veux créer un journal indépendant pour les jeunes. Et puis, ma famille est là-bas. J’ai conscience de la mettre en danger. Mais puis-je rester sans rien faire ? Quand j’étais avec ma grand-mère dans la cave, je me demandais si, moi aussi, je me retrouverais dans cinquante ans, avec mes enfants, dans une cave. Elle qui a connu tant de ruines et de souffrances m’a dit : « Milana, tu n’as pas droit au désespoir ! » Voilà. Je n’ai pas d’autre choix : je suis condamnée à l’espoir.
(1) www.etudessansfrontieres.org
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14:50 Publié dans Coups de coeur | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : strasbourg, livre, techéchénie, Milana Terloeva.











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