10/11/2007
René Girard : De la guerre finale
Un nouveau Girard, voilà qui ne se manque sous aucun prétexte. Du moins quand on aime réfléchir un peu. Clausewitz revisité…et « achevé » : un bel ouvrage, stimulant. Dans le droit fil du « Penser la guerre, Clausewitz » de Raymond Aron (en 1976). Avec, en plus, la richesse du regard que donne la perception de ce « mimétisme de masse » sans lequel les mécanismes de la violence collective restent peut compréhensibles. Avec surtout une conclusion moins politique, et moins optimiste…

Clausewitz a commencé son « De la guerre », à la fin du règne de Napoléon et il y a travaillé jusqu’à sa mort. En trente ans, il n’a pas réussi à le terminer… Une œuvre maîtresse est toujours une maîtresse inassouvie… « Achever Clausewitz, c’est donc essayer de penser le livre dans sa totalité », souligne Girard. Entreprise périlleuse ! Mais Girard voit en Clausewitz un homme des Lumières qui a compris l’irrationnel et précisément « cette loi de l’imitation qui nourrit l’emballement guerrier et peut mener au pire ». Limites du rationalisme, de la raison, du raisonnable… face à la « montée des extrêmes » !
René Girard voit (entre autres) dans l’œuvre de Clausewitz l’une des « clés de l’intelligibilité du conflit franco-allemand ». Un conflit « de type mimétique », une « guerre de jumeaux », « chacun voyant l’autre comme il voudrait qu’il soit ». Avec au bout une incapacité : celle d’imaginer le pire.

Ce pire, selon Girard, Clausewitz peut aujourd’hui nous aider à imaginer le « pire » qui reste devant nous, non plus entre Français et Allemands, mais à l’échelle planétaire
« Il y a aujourd’hui trois questions terrifiantes : l’écologique avec la raréfaction des ressources naturelles, la militaire avec l’accroissement des forces de destruction nucléaire et autres et celle des manipulations biologiques », résume Girard. Que faire pour rompre avec les visions d’Apocalypse que ces questions entraînent ?
Réponse de l’auteur de « Je vois Satan tomber comme l’éclair » : « Et si la survie de la terre ne pouvait être que fondée sur la morale évangélique ? Je crois que la violence, qui était au fondement des religions archaïques, n’est plus productrice de sacré, elle ne produit plus que de la violence. C’est ici que le christianisme a quelque chose de singulier à nous dire : renoncer à la violence, c’est sortir du cycle de la vengeance et des représailles. L’apocalypse n’est pas la violence de Dieu comme le croient les fondamentalistes, c’est la montée aux extrêmes de la violence humaine. Seul un nouveau rationalisme qui intègre la dimension religieuse de l’homme peut nous aider à affronter la nouvelle donne. »

Pour lui, la formule « aimez-vous les uns les autres » est une « formule héroïque qui transcende toute morale » Plus facile à dire qu’à respecter !... « Nous sommes menacés de mort », explique rené Girard dans une ITW au Point. « Le message judéo-chrétien est que si nous ne nous réconcilions pas, il n'y a plus de victimes sacrificielles pour nous sauver la peau. L'offre du royaume de Dieu, c'est la réconciliation ou rien. Malheureusement, nous sommes en train de faire le second choix par ignorance et paresse. La seule solution est de refuser toute violence, toutes représailles. Je ne suis pas du tout sûr d'en être capable, mais les Evangiles nous disent que c'est la seule issue. Le drame, c'est qu'on choisit toujours le court terme. Nous sommes tous dans la position de Louis XV : « Après moi, le déluge. »…
On ne sort pas optimiste du livre de Girard. On ne sort jamais indemne d’un bain de lucidité. Même si l’apocalypse n’est pas pour demain. Et peut être douce, comme il ledit dans une ITW au Figaro « L'ère des guerres est finie : désormais, la guerre est partout. Nous sommes entrés dans l'ère du passage à l'acte universel. Il n'y a plus de politique intelligente. Nous sommes près de la fin. » A suivre tout de même…
Daniel RIOT
Présentation de l'éditeur
René Girard aborde ici l'œuvre de Cari von Clausewitz (1780-1831), stratège prussien auteur du De la guerre. Ce traité inachevé a été étudié par de nombreux militaires, hommes politiques ou philosophes. On en a retenu un axiome essentiel : " La guerre est la continuation de la politique par d'autres moyens. " Clausewitz aurait pensé que les gouvernements pouvaient faire taire les armes. Mais le succès de cette formule témoigne d'un refus de voir la nouveauté du traité. Observateur des campagnes napoléoniennes, Clausewitz a compris la nature de la guerre moderne : les termes de "duel", d'" action réciproque " ou de " montée aux extrêmes " désignent un mécanisme implacable, qui s'est depuis imposé comme l'unique loi de l'histoire. Loin de contenir la violence, la politique court derrière la guerre : les moyens guerriers sont devenus des fins. René Girard fait de Clausewitz le témoin fasciné d'une accélération de l'histoire. Hanté par le conflit franco-allemand, ce stratège éclaire, mieux qu'aucun autre, le mouvement qui va détruire l'Europe. "Achever Clausewitz ", c'est lever un tabou : celui qui nous empêchait de voir que l'apocalypse a commencé. Car la violence des hommes, échappant à tout contrôle, menace aujourd'hui la planète entière.
Biographie de l'auteur
René Girard, membre de l'Académie française et professeur émérite à l'université de Stanford, est l'auteur d'essais traduits dans le monde entier : Mensonge romantique et vérité romanesque (1961), La Violence et le Sacré (1972), Des choses cachées depuis la fondation du monde (1978), Je vois Satan tomber comme l'éclair (1999) et, plus récemment, Les Origines de la culture (2004). Benoît Chantre est directeur éditorial des Editions Carnets Nord.
14:40 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : livre, guerre, stratégie, girard, essais, europe, histoire
28/10/2006
Le devoir d'utopie d'Albert Jacquard
Quel plaisir de relire et de revoir Albert Jacquard, grâce au débat de La salle Blanche de la librairie Kléber (qui en l’occurrence s’est déroulé à l’ENA à Strasbourg). Un débat que j’ai eu l’honneur et le bonheur d’animer devant un public sous le charme d’une intelligence hors du commun. Qui rayonne bien au-delà des limites de l’Hexagone. Son dernier livre, « Mon Utopie » (Stock) est un vrai message d’espérance, de volontarisme…Et une belle bouffée d’oxygène. Jacquard, c’est une séance de Thalassothérapie de l’Esprit. Oh ! que cela fait du bien…
« A mon âge, c’est devoir », sourit-il… Surtout en cette époque où (l’on ne s’en pas assez compte) « l’Humanité subit actuellement une bifurcation radicale » et où nous sommes « comme emporté dans un tourbillon qui peut nous conduire au pire », A cause de cet économisme galopant qui nous fait oublier que « tout ce qui n’est pas renouvelable » devrait faire partie du « patrimoine (intouchable) de l’Humanité ». A cause de cet « esprit de compétition » ravageur dès l’école maternelle. A cause de cette irresponsabilité collective et individuelle qui nous fait oublier l’essentiel : « Je ne suis JE que parce que TU est un JE. Je suis qui je croise, qui je rencontre. L’identité et l’altérité sont indissociables ».
Non, il ne radote pas Albert :il enfonce des clous qui s’imposent. Et devraient dominer la campagne des Présidentielles si la Politique consistait d’abord à donner tout son sens au mot « valeur » (au singulier et au pluriel). Et toute sa valeur au mot « sens ».
Un personnaliste authentique, cet ancien professeur d’humanistique, cet enseignant qui considérait ses étudiants comme des « collègues en Humanité », ce scientifique qui place la lecture (et l’écriture) au-dessus de tout, ce militant des Droits de l’Homme qui s’illustrent dans des actes et pas seulement dans des proclamations et qui touchent aussi les droits dits « sociaux », ce pourfendeur des modes médiatico-« décervelantes », ce procureur d’un système scolaire et universitaire qui tue les intelligences au lieu de les développer. Un homme-vitamine, Albert ! Lui qui sait ne pas confondre âge et vitesse est d’une jeunesse d’esprit fantastique.
L’éducation, l’école… La « Cité idéale », c’est « une cité où tout serait l’école ». Son livre est d’abord un essais sur l’éducation, sur la technique et l’art d’enseigner, donc d’échanger, de rencontrer, de frotter sa cervelle à celles des autres et aux réalités du monde, sans ce « taylorisme scolaire » qui fait tellement de ravages. 3dans un gouvernement digne de ce nom, le ministre de l’éducation devrait être le premier des ministres. Et Berçy devrait être à son service »…
Certains de ses engagements peuvent faire sourire, bien sûr. L’Utopie, c’est cela. Surtout quand on ne se contente pas de la proclamer mais de la faire vivre…
Il a mauvaise conscience de devoir prendre l’avion aussi souvent. Il sait bien que, même austère comme il sait l’être, il participe aux spirales du faux progrès qu’il condamne. Il sait même que son cheminement personnel atypique en fait un « privilégié ». Il en sourit : « l’annuaire de Polytechnique » est bien utile, y compris dans ses combats en faveur des sans-papiers et des sans –logements. Il ne pourrait pas être qui il est et comme il vit sans un sens aiguë de l’humour, y compris vis-à-vis de lui. Il sourit encore d’avoir dû défiler avec les Polytechniciens sur les Champs-Elysées, le 14 juillet. Il se console en citant Einstein : « Pour marcher au pas, le cerveau est inutile. La moelle épinière suffit ». Les grands esprits sont d’abord des hommes d’esprit.
D’ailleurs, lui qui dénonce l’esclavagisme du travail est un grand… travailleur. Il suffit d’écouter ses chroniques quotidiennes sur France Culture. Il suffit de lire ses livres. Il suffit de voir à quel point il prépare ses conférences, ses débats, ses rencontres pour se dire que Paul Valéry avait raison : « le travail doit finir par effacer le travail ». Mais c’est du travail-épanouissement dont nous parlons là, non du travail-corvée, du travail-gagne pain, du travail forcé, du « travail-torture »…
L’étymologie du mot (le latin Tripalium, trépied servant à torturer) recouvre une autre Utopie : celle de la fin des servitudes. Nous en sommes loin…Mais Jacquard, hostile à toute « traçabilité » sociétale des individus laissera une belle trace : celle d’un homme qui croit en l’Homme.
14:30 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : livre, essais, éducation











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