08/05/2007
Elisabeth Badinter, « Femme Lumière » et les passions intellectuelles :Quand la "Volonté de pouvoir" rogne "l'Exigence de dignité" et coupe les ailes de la pensée...
Le XVIII ième siècle, ou l’amorce de notre modernité : Rencontre avec Elisabeth Badinter ce jeudi à la Librairie Kléber, à Strasbourg : Quelques clefs pour expliquer la « Défaite de la Pensée »…et les difficultés des engagements intellectuels !

« Nous avions les Lumières, maintenant nous avons l’électricité » se plait à ironiser l’ami Tomi Ungerer, acide et perfide. Mais que seraient et que feraient les Lumières, aujourd’hui, en cette ère de médiatisation, de « pipolisation », de « starisation », de courtisanerie « démocratique », d’oligarchie « participative » et de mélange des genres, de confusions des valeurs, de doxocratie ?
On imagine Voltaire face à l’affaire d’Outreau ou au scandale du Darfour, Condorcet passer de la gauche à la droite, Diderot jouer les rédacteurs de discours de quelque « puissant » ? Les uns et les autres se confronter sur des plateaux télé ou jouer des coudes avec un champion ou un chanteur pour figurer en bonne place sur la photo d’un (ou d’une) candidat (e) à l’Elysée… Un livre d’actualité, ce monument d’Elisabeth Badinter ! Son regard dans le rétroviseur est riche de leçons pour aujourd’hui et sans doute pour demain…
Voltaire>>> « Le désir de gloire et la volonté de pouvoir semblent s’être développés au détriment de l’exigence de dignité »
>>> « Aujourd’hui, la première puissance c’est l’opinion publique. C’est elle et elle seule qui octroie gloire et pouvoir par la grâce des médias. Les intellectuels ont changé de maîtres mais pas d’esclavage »
>>> « Les philosophes se sont crus les « instituteurs des maîtres du monde », avant de réaliser qu’ils n’étaient que des pions dans le jeu de leurs protecteurs ».
Condillac
Ce dernier constat ne s’impose-t-il pas à toutes les générations depuis la naissance de cette « république des Lettres » et de ce « parti intellectuel » qui remonte à la création des premières Académies ? Aujourd’hui plus que jamais, sans doute… Nos princes et nos rois « démocratiques » flattent les grands esprits qui les courtisent .Ils les valorisent ( leur marquent cette « considération » qui les fait se sentir exister), mais ils se gardent bien de les faire « rois ». Voire de les écouter : Entre le Prince et le philosophe, c’est toujours le second qui sera déçu…
Ces « rois de la philosophie » se condamnent à une fuite en avant permanente, vers une gloire fragile et contestée et un pouvoir illusoire ou inexistant, vers ce que Condorcet décrivait comme « une avidité sans cesse renaissante qui jouit chaque jour du succès de la veille en préparant celui du lendemain ».
D'AlembertSuccès coûteux ! « Source de gloire, de pouvoir et d’argent, l’opinion publique (…) exacerbe rivalités et conflits. Il est difficile de convaincre ses pairs et l’opinion publique d’une même voix ». Il est difficile aussi de concilier « désir de gloire », égocentrique, narcissique, « volonté de pouvoir » (qui suppose des alliances et des clans, du temps gâché en mondanités, de l’orgueil endeuillé par courtisaneries, de l’amour propre sali par jeux de rôles médiatiques) et cette « exigence de dignité » sans laquelle le travail solitaire de l’intellectuel, moissonneur de savoirs, forgeur d’idées, perceur de mystères, cultivateur de la pensée devient impossible. Ou faux. La Lumière s’éteint quand la Lucidité n’est plus.
Est-ce ce contexte qui, aujourd’hui, fait que les intellectuels sacrifient leur devoir de « penser le monde » en mouvement sur l’autel de l'illusion de peser sur le cours du monde tel qu’il est ou paraît être ? Les penseurs des Lumières, malgré leur fascination pour le pouvoir, ont produit de vraies œuvres. Qui résistent à l’usure du temps et aux modes démodées…Les passions des intellectuels ne seraient-elles plus des passions intellectuelles ?
Voilà des sujets de conversations en perspective jeudi, 10 mai, à la Salle Blanche de la Librairie Kléber (à 17h30) : j’aurai le bonheur d’animer la rencontre avec Elisabeth Badinter, Femme Lumière, qui avec le troisième volume de sa saga historique sur ce XVIII ième siècle si riche.
DiderotQuel beau voyage culturel européen ! Quelle magnifique galerie de portraits ! Quelle collection d’anecdotes chargées de sens ! Et quelle pertinence dans les réflexions ! Un talent aristocratique, Elisabeth Badinter… Son érudition exquise, distillée avec pudeur, sa plume légère et sûre comme une danseuse étoile, ses talents de conteur, sa conscience d’archiviste font de cette somme éditoriale (près de 1400 pages !) un monument à visiter impérativement, une œuvre à déguster avec un œil gourmand, et un document à conserver en référence. « Le travail doit finir par effacer le travail », exhortait Paul Valéry. Quel travail magnifique, Madame Badinter. En plus, ces volumes qui décryptent les caractères, les tempéraments, les jeux tactiques, les passions (trop) humaines de ces Lumières suscitent un désir dévorant :lire ou relire leurs œuvres. Plusieurs vies de lecteur n’y suffiraient pas, bien sûr…
Daniel RIOT

Les Passions intellectuelles. Volonté de pouvoir, 1762-1778
Elisabeth Badinter éd. Fayard 382 pages 22 € 144,31 FF
En quelques lignes…
Réfléchir…mais agir ? Savoir…mais faire savoir ? Penser… mais peser sur le cours des choses ? Difficultés de l’engagement et pièges de la courtisanerie chez des intellectuels obsédés par la reconnaissance (de leurs pairs et de l’opinion), par la considération (octroyée par les « puissants » et par …la trace qu’ils voudraient laisser ! L’enquête d’Elisabeth Badinter sur la tribu intellectuelle des Lumières en France et en Europe a commencé en 1999 avec la parution de Désirs de gloire (1735-1751).
ROUSSEAUDans ce premier volet, l'historienne philosophe mettait en avant une rupture: celle du savant qui se détache de la tradition cartésienne. Les stars de l'époque se nomment Maupertuis ou d'Alembert. La suite logique déboucha sur l'aventure de l'Encyclopédie. Ce fut le thème de la deuxième époque, Exigence de dignité (1751-1762), consacrée à la petite bande de génies perturbateurs réunis autour de Diderot. Plébiscités par l'opinion publique, ils doivent éprouver les valeurs d'indépendance d'esprit qu'ils exaltent au rang de leurs vertus morales. Sous la pression des conflits le groupe vole en éclats à la fin des années 1750. La troisième et dernière partie, Volonté de pouvoir (1762-1778), nous entraîne jusqu'aux abords de la Révolution, période sur laquelle règne la figure tutélaire de Voltaire.
CondorcetC'est lui qui incarne l'intellectuel tel qu'on l'envisage de nos jours. Il est l'homme moral, celui qui dérange le pouvoir tout en le ménageant. De l'affaire Calas à sa mort, Elisabeth Badinter suit la carrière de ces philosophes se voulant conseillers de souverains réputés éclairés qui, malgré leurs largesses à l'endroit d'un d'Alembert ou d'un Diderot, à l'exemple de Frédéric II de Prusse ou de Catherine de Russie, se méfiaient de ces beaux parleurs.
Voltaire et Frédéric IID'où de nombreuses désillusions chez ces penseurs qui mesurèrent la limite de leur pouvoir sur les monarques. L'intellectuel serait-il condamné à penser sans agir? Elisabeth Badinter cite en exergue ces mots de Voltaire envoyés à d'Alembert: «C'est l'opinion qui gouverne le monde, et c'est à vous ( philosophes) de gouverner l'opinion.» Ils résument bien toute la démonstration de l'enquête: la véritable naissance des intellectuels viendra avec l'émergence du jugement public. C’est en cela que ce XVIII ième siècle marque le début de notre modernité.
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